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École & société

Analyse11 août 20268 min

Les devoirs à la maison creusent-ils les écarts qu’ils prétendent combler ?

<p>Les devoirs prolongent l’école, mais ils transportent aussi ses exigences dans des foyers inégalement armés pour y répondre. Leur effet dépend des conditions concrètes de leur réalisation autant que de leur contenu.</p>

Par Héloïse Courtois — rédactrice en chef — école, politiques éducatives et société

Les devoirs à la maison creusent-ils les écarts qu’ils prétendent combler ?

Le devoir à la maison est souvent présenté comme un prolongement naturel de la classe. Il permettrait de reprendre une notion, de mémoriser une leçon, d’installer des habitudes de travail et de donner aux familles un aperçu de la scolarité. Cette évidence apparente masque pourtant une difficulté centrale : le travail demandé n’est jamais réalisé dans un espace scolaire homogène. Il prend place dans des logements, des emplois du temps, des rapports à l’écrit et des configurations familiales très différents. Ce déplacement hors de la classe peut donc transformer une activité conçue pour soutenir les apprentissages en épreuve de ressources sociales.

La question n’est pas de savoir si tout travail personnel serait, par principe, nuisible ou bénéfique. La recherche invite plutôt à distinguer les âges, les objectifs pédagogiques et les formes de tâche. Elle conduit aussi à déplacer le regard : le problème ne réside pas seulement dans la quantité de travail prescrite, mais dans ce que l’école suppose tacitement disponible au domicile pour que cette prescription devienne réellement formative.

À l’école élémentaire, une interdiction ancienne et des pratiques persistantes

À l’école élémentaire, le cadre administratif est ancien : les devoirs écrits à réaliser hors de la classe sont proscrits. Cette règle repose sur une idée pédagogique et sociale. Les exercices écrits relèvent du temps où l’enseignant peut observer les procédures, repérer les erreurs et apporter une aide immédiate. Les renvoyer au foyer revient à confier cette médiation à des adultes dont la disponibilité et la familiarité avec les attentes scolaires sont inégales. Les leçons, lectures ou apprentissages à mémoriser ne sont pas placés dans la même catégorie, ce qui explique que la frontière entre ce qui est autorisé et ce qui est effectivement demandé demeure parfois floue.

Dans les pratiques, des fiches, préparations, recherches ou exercices peuvent continuer à circuler entre l’école et la maison. Ils sont parfois perçus comme modestes, voire anodins, parce qu’ils ne demanderaient qu’une reprise rapide. Mais une tâche courte n’est pas nécessairement une tâche simple. Lire une consigne, comprendre ce qui est attendu, savoir quand s’arrêter ou vérifier une réponse mobilisent déjà des codes scolaires. L’enfant qui dispose d’un adulte capable de reformuler sans faire à sa place ne réalise pas exactement le même travail que celui qui reste seul devant une instruction opaque, ou que celui dont l’entourage prend en charge l’exercice pour éviter un conflit.

Les effets du travail hors classe changent avec l’âge

Les synthèses de recherche sur les devoirs convergent sur un point : l’effet du travail hors classe ne se présente pas de la même manière tout au long de la scolarité. Chez les enfants les plus jeunes, les bénéfices scolaires directs des exercices formels apparaissent limités et très dépendants de leur qualité. Des activités régulières de lecture partagée, la consolidation de repères appris en classe ou la préparation explicite d’un échange peuvent avoir un intérêt. En revanche, une feuille d’exercices dont la correction et l’explication sont reportées sur la famille risque de confondre entraînement et délégation pédagogique.

Au secondaire, le travail personnel peut davantage contribuer à l’appropriation des savoirs, notamment lorsqu’il aide à revenir sur une notion, à organiser des connaissances ou à préparer une activité qui sera reprise en classe. L’âge favorise progressivement l’autonomie, mais celle-ci ne surgit pas spontanément parce qu’une tâche est donnée. Elle s’enseigne : planifier, hiérarchiser, relire, identifier ce qui n’est pas compris, demander de l’aide et utiliser un retour correctif sont des apprentissages à part entière. Un devoir peut donc former à l’autonomie seulement si ses modalités rendent cette autonomie praticable.

Il faut également se méfier d’une lecture mécanique des corrélations entre travail personnel et réussite. Les élèves déjà les plus familiers des attentes scolaires ont souvent davantage de facilités à accomplir les tâches prescrites, tandis que ceux qui rencontrent des difficultés peuvent recevoir des exercices de reprise plus fréquents. La présence de devoirs ne dit donc pas à elle seule ce qu’ils produisent. Leur utilité dépend de leur articulation avec le cours, de la clarté de la consigne, de la possibilité d’un retour et de la manière dont l’erreur est traitée au retour en classe.

Le foyer, ressource invisible de la prescription scolaire

Le point aveugle des devoirs réside dans l’aide qu’ils présument. Certains élèves disposent d’un lieu calme, d’horaires relativement stables, d’un adulte disponible et d’échanges familiers avec les formes du langage scolaire. Cet adulte ne connaît pas forcément chaque discipline, mais il peut aider à décomposer une consigne, à maintenir l’attention ou à signaler une incompréhension, et à soutenir la motivation en classe. D’autres élèves partagent une pièce, attendent le retour d’un parent, prennent part à des responsabilités domestiques ou doivent composer avec une fatigue liée aux contraintes de la journée. Ces réalités n’expriment ni un manque d’intérêt ni un défaut de volonté ; elles déterminent les conditions matérielles de l’étude et influent sur la récupération des apprentissages.

L’écart est aussi culturel. Aider scolairement ne consiste pas seulement à posséder des connaissances. Cela suppose de comprendre ce que l’école valorise dans une réponse, de distinguer une recherche documentaire d’une opinion personnelle, de savoir si l’on attend une phrase complète, un raisonnement ou une restitution fidèle. Les familles peuvent attacher une grande importance à la réussite scolaire tout en restant éloignées de ces implicites. À l’inverse, une aide très investie peut produire ses propres effets de tri lorsque l’adulte reformule, corrige ou enrichit au point que le rendu ne permet plus d’identifier le travail réel de l’élève.

Les outils numériques ne font pas disparaître ce problème. Une plateforme peut faciliter la transmission des documents, mais elle suppose l’accès à un équipement fonctionnel, la maîtrise des identifiants, la lecture des messages et la capacité à naviguer parmi plusieurs supports. La dématérialisation ajoute parfois des opérations invisibles à une tâche déjà exigeante. Elle peut aussi déplacer vers les familles un rôle de relance et de suivi que l’institution ne peut considérer comme universellement disponible.

Les accompagnements scolaires ne compensent pas tous de la même façon

L’école et ses partenaires ont mis en place plusieurs réponses à cette inégale distribution de l’aide. Les activités pédagogiques complémentaires peuvent permettre une reprise ciblée dans le temps scolaire ou à sa marge. Les études encadrées, organisées selon les territoires, offrent un lieu de travail plus régulier. Le contrat local d’accompagnement à la scolarité soutient, dans un cadre associatif ou partenarial, des actions qui ne se réduisent pas à la surveillance des exercices. Au collège, le programme Devoirs faits vise précisément à proposer un temps accompagné au sein de l’établissement.

Ces dispositifs ont cependant une portée différente selon leur organisation. Ils peuvent sécuriser un moment de travail et réduire la dépendance à l’aide familiale lorsque les élèves y trouvent une explication, une méthode et la possibilité de verbaliser leurs blocages. Ils compensent moins lorsqu’ils se limitent à faire terminer des tâches dont le sens n’a pas été compris. Leur existence ne dispense donc pas d’interroger la nature des devoirs prescrits : un accompagnement ne peut réparer entièrement une consigne ambiguë, une tâche trop éloignée du travail de classe ou une évaluation qui valorise indirectement l’intervention du foyer.

Un devoir utile rend sa réalisation possible sans assistance privée

La ligne de partage ne passe pas entre devoirs et absence de devoirs, mais entre une activité qui prolonge un apprentissage identifié et une activité qui sélectionne les conditions d’aide. Un travail utile est préparé en classe, son but est compris, ses attendus sont explicités et son retour est prévu. Il autorise l’élève à essayer sans que l’absence d’un adulte compétent transforme l’erreur en impasse. Il peut prendre la forme d’une lecture dont l’exploitation sera menée collectivement, d’une mémorisation accompagnée de repères précis, d’une observation accessible ou d’une reprise dont les procédures ont été exercées avec l’enseignant.

À l’inverse, le devoir devient un instrument de tri lorsqu’il exige des savoir-faire non enseignés, sollicite des ressources domestiques implicites ou produit une comparaison entre travaux inégalement assistés. La question décisive est alors moins celle de l’effort demandé que celle de son lieu réel de production. Si la réussite dépend de la capacité de la famille à expliquer, équiper, organiser ou corriger, l’école externalise une part de sa fonction pédagogique. Un travail personnel émancipateur ne mesure pas la qualité de l’entourage : il donne à chacun les moyens de poursuivre, hors de la classe, un apprentissage dont les règles ont été rendues communes.

Héloïse Courtois — rédactrice en chef — école, politiques éducatives et société

Sources et repères

  • Circulaire relative à la suppression des devoirs à la maison ou des études dirigées dans les classes élémentaires
  • Synthèses de recherche de l’Education Endowment Foundation consacrées au travail à la maison
  • Programme Devoirs faits du ministère de l’Éducation nationale
  • Charte nationale de l’accompagnement à la scolarité
Portrait de Héloïse Courtois
À propos de la signature

Héloïse Courtois

rédactrice en chef — école, politiques éducatives et société

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