Varia - Recension : Denis Kambouchner, Quelque chose dans la tête, Paris, Flammarion, 2019

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Recension : Denis Kambouchner, Quelque chose dans la tête, Paris, Flammarion, 2019

B. Finet

Université d’Amiens

Disons-le d’emblée, le dernier ouvrage de D. Kambouchner représente le livre que tout enseignant souhaiterait avoir écrit pour ses élèves et étudiants. La clarté et la concision de l’écriture servent avec intelligence le propos. Il ne s’agit pas tant pour l’auteur de convaincre ses lecteurs — jeunes et moins jeunes — de l’importance de la culture, que de montrer que sans culture l’homme n’est qu’aliéné à son quotidien. L’ouvrage comporte deux parties symétriques : la première s’adresse aux jeunes, élèves ou étudiants quand la seconde est davantage dirigée vers ceux qui ont la charge de les éduquer. Chacune de ces parties comporte dix courts chapitres qui peuvent se lire indépendamment les uns les autres à la façon d’une leçon. Cet essai, au propos extrêmement sérieux, se lit avec facilité ce qui permet de le mettre entre toutes les mains.

L’auteur met en œuvre un questionnement philosophique pour exposer à son lecteur ce que penser signifie. Il réfute une à une les objections qui pourraient lui être opposées en argumentant avec soin chaque point de son propos, chacune des étapes de sa démonstration. En ce sens, du point de vue formel, l’ouvrage est déjà un modèle de pensée en action. L’auteur fait ainsi, selon le souhait de C. Péguy, « un effort de mot[1] » et prend le temps de définir tous les termes en jeu dans la question. Sont ainsi mesurés et soupesés tour à tour les termes « jugement, présence d’esprit, bon sens, sens commun, vertu morale, prudence, génie, intelligence, âme, beauté, esprit critique, transmission tradition, valeurs… » pour arriver à l’éclatante conclusion que le rôle des adultes envers les plus jeunes consiste à « donner les mots » puisque « c’est autre chose que transmettre : c’est procurer à la pensée ses moyens, et donc travailler à rendre possible un monde où les pensées de chacun, comme ses actions auront une place »[2].

Sur le fond, l’auteur, montre que penser, c’est accepter de n’esquiver aucune question et que cela demande du courage. Le courage d’affronter tous les aspects d’un problème même les plus ardus, le courage de s’éloigner de la vie pour entrer dans le silence nécessaire à l’étude et le courage de travailler, d’apprendre et de mémoriser. Loin de tous les discours sur l’importance de la citoyenneté et de l’éducation à la citoyenneté, il montre comment la culture, l’éducation et la tenue permettent à chacun de vivre librement, de se définir tel qu’il l’entend et lui donnent les armes pour préserver sa liberté de penser et le rendent donc capable de lutter contre l’endoctrinement. Honnête homme et homme de culture, Denis Kambouchner n’étale pas la sienne, mais la mobilise à bon escient pour le seul profit de son jeune lecteur. Ainsi, les références et les exemples ne sont pas nombreux, ce qui permet de ne pas noyer ce dernier sous un flot de références qui, loin de l’élever lui ferait sentir combien il est éloigné de la culture et serait donc contre-productif. L’auteur, comme le maître avec son disciple, a le souci de le conduire vers la culture, de l’éduquer et on sent combien chaque mot a été pesé de façon à rendre audible, compréhensible et convaincante la pensée exprimée. Ainsi pour faire saisir les conditions de la nature et de l’apprentissage, il commente Cicéron et développe la métaphore du champ fertile et de la culture[3]. Il s’agit d’une entreprise de générosité puisque son but consiste à montrer à chaque jeune lecteur qu’il peut (et doit ?) s’autoriser à sortir de lui-même, de son milieu et/ou de son déterminisme — diraient certains sociologues — pour conquérir sa place et sa liberté d’homme et de citoyen.

Ce livre constitue aussi un encouragement pour les enseignants à prendre la question à bras le corps. On peut très bien imaginer que les points abordés dans ces leçons soient travaillés en classe. Par exemple, quand il est question de génie, l’auteur rappelle que « le génie créateur se reconnaît à trois choses : la nouveauté des formes, la maîtrise technique, l’abondance de la production[4] », on pourrait inviter les élèves à soupeser les créateurs qu’ils rencontrent à l’aune de cette définition. On peut également inviter des adolescents à vivre, à expérimenter la proposition de l’auteur pour lequel : « avoir quelque chose dans la tête, c’est avant tout avoir des idées claires. Ces idées sont en place, et d’une certaine manière font système. Ensemble, elles tissent toute une conscience du monde, qui est aussi une conscience de notre situation, de notre expérience et des tâches qui nous attendent, ou des projets que nous pouvons poursuivre[5] » ou encore s’arrêter sur la définition de la culture proposée par l’auteur : « c’est l’expérience de l’admirable ou, peut-on dire aussi l’expérience et la fréquentation des belles choses[6] » et prendre le temps de les accompagner lorsqu’ils rencontrent des « belles choses » pour leur permettre de faire cette « expérience de l’admirable ».

Dans L’École, question philosophique, l’auteur appelait l’école à « viser une expérience de la culture tout court »[7], ce nouveau livre convie le lecteur à vivre cette expérience, dont il a déjà souligné les conditions dans la postface de Ma Guerre de Troie, qui s’adressait aux plus jeunes : « sortir du cercle du présent, et [apprendre] à remonter le fil du temps et à le redescendre »[8]. Si la première partie montre l’intérêt qu’il y a à avoir « quelque chose dans la tête », la seconde aborde la question de la transmission, et rappelle chacun à ses devoirs et responsabilités. Loin des polémiques, des recettes toutes faites et des clichés, il remet à leur — juste — place les néosciences et rappelle que, si « l’imagerie cérébrale nous renseigne sur des circuits et sur des phénomènes qui sous-tendent des fonctions précises : un type de mémoire, un genre de perception, une espèce d’émotion, etc. », « l’intelligence tout court n’est pas l’une de ces fonctions : plutôt une propriété générale dont nous n’avons qu’une notion assez vague »[9]. Ce faisant, il invite chacun à la seule question qui vaille : qu’est-ce qu’une vie désirable ? C’est donc la question morale qui guide l’ensemble du propos puisque l’auteur insiste sur la question de la justice, de la justice sociale et rappelle cette évidence : concernant l’enseignement, une des grandes injustices consiste aussi bien à parler mal des œuvres qu’à n’en pas parler du tout[10], c’est la raison pour laquelle il convient d’en parler et d’en parler avec les mots justes.

En somme, le livre de D. Kambouchner loin et à contre-courant des slogans idéologiques, œuvre non pour « une école de la confiance », mais pour que les éducateurs confiants en leur propre culture aient la capacité et l’envie d’être exigeants envers leurs élèves, leur permettant ainsi d’acquérir progressivement confiance en leur capacité à formuler une pensée rigoureuse et singulière, que seuls permettent l’exigence et l’exercice régulier. L’auteur rappelle en effet que « l’éducation et la culture n’ont pas une forme unique ; mais [qu’]elles ont une sorte de loi : sous quelque forme que ce soit, il faut qu’elles soient intensives »[11].

Essai d’un humaniste, d’un auteur qui assurément aime ses étudiants et n’a qu’un souhait leur permettre de s’élever, ce livre constitue une belle leçon à la façon des Essais de Montaigne. Sa lecture devrait être recommandée à tous les élèves et étudiants ainsi qu’à leurs enseignants et aux futurs enseignants, du collège à l’université, ce qui permettrait de leur ôter leurs éventuels complexes, de ne pas se réfugier dans la facilité et la démagogie pour plaire à un peuple d’adolescents perdus.



[1] C. Péguy, Œuvres complètes, vol. I, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 1987, p. 1805.

[2] D. Kambouchner, Quelque chose dans la tête, Paris, Flammarion, 2019, p. 138.

[3] Ibid., pp.36-37 « De même, dit-il, qu’on ne fait pas pousser de fruits dans n’importe quel champ, un champ fertile ne portera pas de fruits s’il n’est pas cultivé comme il faut. Pour les esprits, c’est pareil. Ils demandent une forme de culture – la culture de l’esprit, qui se compose d’abord de l’enseignement et de l’exercice dirigé, à quoi s’ajoute l’ensemble des expériences, des études et des réflexions auxquelles on pourra ensuite se livrer par soi-même. »

[4] Ibid., p. 27.

[5] Ibid., pp. 59-60.

[6] Ibid., p. 72.

[7] D. Kambouchner, L’École question philosophique, Paris, Fayard, p. 181.

[8] D. Kambouchner, « Postface » in D. Kammmer, Ma Guerre de Troie, Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, p. 354.

[9] D. Kambouchner, Quelque chose dans la tête, pp. 48-49.

[10] Ibid., p. 124.

[11] Ibid., p. 41.