Varia - Denis Kambouchner Réponses aux questions de Skholè sur Quelque chose dans la tête, Paris, Flammarion, 2019

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Denis Kambouchner

Réponses aux questions de Skholè sur Quelque chose dans la tête, Paris, Flammarion, 2019

 

1. Sur la facilité d’accès offerte par le texte au lecteur : s’agit-il d’un exemple de ce que pourrait être un exercice de « philosophie à l’école », et quel serait l’âge du lectorat visé ? y a-t-il des âges visés, ou est-ce une question à dépasser ?

 

Le premier des deux essais composant l’ouvrage a été entrepris tout à fait librement comme un texte de philosophie pour la jeunesse. Je m’étais déjà livré à cet exercice dans De bonnes raisons d’être méchant ? (Gallimard Jeunesse, coll. « Chouette ! Penser », 2010), ainsi que dans l’article « Jeune » du collectif Chouette ! Philo (sous la direction de Myriam Revault d’Allonnes et Michaël Fœssel, Gallimard Jeunesse, 2012). Quelque chose dans la tête est d’un format plus important et s’adresse donc, en termes d’âge, plutôt à des lycéens découvrant la philosophie qu’à des collégiens ou à plus forte raison à des écoliers. Cependant, les règles sont identiques : phrases aussi simples que possible, langage transparent, explicitation de tous les termes un peu complexes et de toutes les allusions, développement progressif du propos, avec aussi quelques grammes d’humour. Plusieurs de mes premiers lecteurs m’ont toutefois fait remarquer que ce texte était aussi susceptible d’intéresser des lecteurs adultes, ce que sa publication a confirmé (à modeste échelle). Le fait est que j’ai tâché d’y inclure des pensées un peu rares, des références choisies, et beaucoup de choses auxquelles je crois ; et, d’autre part, que l’effort vers la plus grande simplicité y est en principe exclusif de simplification.

À l’inverse, ce texte a-t-il un usage pour les très jeunes ? Pour certains de ses courts chapitres, oui sans doute, mais seulement avec la médiation d’un adulte. Il n’est donc pas exclu que l’on puisse s’en servir comme support pour une séance de philosophie à l’école ; je dirais même que la pratique de la philosophie à l’école, pour autant qu’elle se développe, gagnerait à s’adosser à des essais rédigés pour un jeune public et dont la qualité puisse être certifiée, comme j’espère que c’est le cas pour celui-ci. Et fondamentalement, oui, il existe une catégorie de textes - y compris classiques - qui « parlent » à tous les âges : c’est sans doute ce qu’il nous faut viser dans une partie au moins de nos productions. 

 

2. Sur le rapport entre les deux essais : s’agit-il de rétablir, dans les conditions d’une éducation négligeant la mémoire, un dialogue entre les plus jeunes et leurs éducateurs ? Quelle serait la nature de ce dialogue éducatif ?

 

Après avoir rédigé par moi-même, hors de toute commande, le premier des deux essais, je me suis heurté à un problème d’édition : il était d’un format trop large pour les collections de philo-jeunesse, mais d’un style et d’une visée trop spécifiques pour un cadre plus généraliste. Ce texte a donc mis un peu de temps à trouver sa destination, et la demande tout à fait judicieuse de l’éditrice, Maxime Catroux, a été qu’il soit accompagné d’une sorte de postface qui en préciserait les intentions. C’est ainsi que j’ai été conduit à rédiger le second essai, plus bref, plus spécifiquement adressé aux aînés, et centré sur la question de la transmission. Le rapport de style entre les deux textes n’a pas été facile à mettre au point, mais une fois définie la tonalité du second, j’ai trouvé ce dispositif vraiment intéressant. Forme-t-il à titre direct un appel au dialogue, je n’en sais rien. Mais que le dialogue entre les plus jeunes et les éducateurs reste le principe de toute éducation réussie, comment en douter ? Je ne vois pas qu’il y ait à prescrire une forme pour ce dialogue, qui dans le cadre privé (familial) doit être tout à fait libre, et qui, à l’école, dépendra beaucoup des matières et des niveaux d’enseignement. Ce qui est sûr est qu’il ne doit pas tourner à vide ; il a donc besoin de supports ou d’objets dont l’importance, le caractère approprié, la richesse et la qualité soient hors de doute.

Quant au problème de la mémoire, il se pose sur deux plans : celui de l’environnement numérique et de ses effets sur l’attention et sur l’investissement psychique ; celui aussi de la doctrine, de la volonté et des manières de faire des éducateurs. C’est sur ce second plan - certes non indépendant du premier puisque les éducateurs sont eux-mêmes des sujets digitaux - que la situation me semble, de longue date, la plus préoccupante. Il y a de toute évidence chez les jeunes enfants un goût pour l’exercice de la mémoire qui s’inhibe ensuite, sans disparaître tout à fait, si l’on manque à en prendre soin et à l’alimenter. Cet exercice s’impose plus tard sur un mode plus contraint dans certaines études supérieures, ou renaît avec la pratique du théâtre ou d’autres arts. Dans l’intervalle, sauf exceptions, les éducateurs ne font guère que transmettre aux plus jeunes leur inappétence et leurs renoncements en la matière, favorisés par une critique hâtive des anciens modèles de culture. A priori, cette situation reste résistible : elle changerait avec la diffusion de principes pédagogiques (ou d’éducation privée) plus pertinents. Sous ce rapport, une critique de la critique de la culture est absolument nécessaire. En pratique toutefois, nous avons affaire à des structures, à des mœurs et à des représentations par rapport auxquelles nos efforts sont jusqu’à présent restés sans le moindre effet.

 

3. Sur le thème lui-même : si le texte est facile d’accès (l’érudition n’en est pas absente, mais elle est sous-jacente à une expression qui transmet directement la signification), la question d’une culture du jugement semble un problème à la fois actuel et difficile : comment ce texte peut-il y contribuer dans les salles de classe d’aujourd’hui ?

 

À la question (tirée non de l’ouvrage lui-même mais d’un petit texte de présentation) : si nous avons perdu la culture de la mémoire, avons-nous gagné celle du jugement ? la réponse est assurément négative. Non seulement il n’y a en réalité aucun sens, même chez Montaigne, à dissocier les deux cultures, du moment qu’on entend par culture de la mémoire autre chose qu’une accumulation mécanique - mais la formation du jugement, dont le thème s’est transmis de Montaigne à Port-Royal, a toujours été le plus haut point de l’éducation, donc le plus difficile et le plus aléatoire. Pour l’essentiel, Quelque chose dans la tête insiste sur la nécessité de penser l’intelligence avec la culture, sur le caractère multifactoriel de la première et sur la dimension nécessairement plurielle et ouverte de la seconde. Ajoutons que dans la même mesure où le bon jugement est celui qui s’est soumis à l’examen le plus rigoureux, la culture nécessaire au jugement doit être une culture inquiète et non satisfaite de soi. Que peut ce texte pour la favoriser ? Au-delà de ce qu’il souligne ou démontre, peu de chose. Quant à ce que peut l’école à cet égard, la réponse me semble être restée la suivante : enseigner - dans des formes qui tiennent compte des changements de l’environnement et des mœurs, sans toutefois s’y asservir - les langues, les sciences et les arts.

 

4. Aurons-nous d’autres volumes ? est-ce une série qui commence ?

 

Aimable question, la même qui m’avait été posée à propos d’un ouvrage d’il y a quelques années (Descartes n’a pas dit, Les Belles-Lettres, 2015). Pour ma part, j’aime que chaque livre ait sa forme et son style à lui, ce qui exclut la production en séries et déjà la duplication. D’autre part, nous le savons bien, écrire et publier sur l’éducation et la culture, c’est mesurer le dédain qui entoure ces questions, l’invisible confinement dont les essais afférents font l’objet, et l’indifférence absolue des appareils et des institutions à toute proposition raisonnable en ces matières. Quelque chose dans la tête a d’ores et déjà rencontré des lecteurs, mais il est bien évident que sauf exception, ou sauf grand changement futur dans l’ordre des choses, il n’atteindra pas ses plus jeunes destinataires. Rien là qui dissuade véritablement de recommencer ! Mais il faut attendre l’idée d’un thème porteur, et le loisir nécessaire pour le déployer.