Spinoza, une pensée féconde pour la clinique psychomotrice, par Bernard Meurin

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Pablo Flaiszman, Nouvel an, Eau-forte - aquatinte, 2014.

Textes de l'intervention de Bernard Meurin et de la réponse de Nicolas Mathey  lors de la journée d'étude "Spinoza et l'enfance" du 3 juin 2017 : voir la video

Introduction : Quelques mots sur la clinique psychomotrice 

En guise d’introduction, nous nous permettons quelques mots sur la clinique psychomotrice. Il s’agit d’une profession paramédicale inscrite au livre IV du code de la santé publique[1] ; les psychomotriciens sont des auxiliaires de la médecine au même titre que les kinésithérapeutes, les infirmiers, les orthophonistes ou les ergothérapeutes. Leurs compétences sont définies par un décret datant de 1974, revu en 1988[2] qui fixe les actes que les professionnels sont habilités à réaliser sur prescription médicale ; il s’agit pour l’essentiel des bilans psychomoteurs, de l’éducation précoce et des stimulations psychomotrices ainsi que la prise en charge des retards du développement et les désordres comme les maladresses gestuelles ou les dyspraxies. Les psychomotriciens participent également aux traitements des déficiences intellectuelles, des troubles de la personnalité ainsi que les troubles de la représentation du corps qu’ils soient d’origine psychique ou physique. Au niveau de leurs interventions, les psychomotriciens utilisent des techniques d’approche corporelle comme la relaxation dynamique, l’éducation gestuelle, l’expression corporelle ainsi que les activités rythmiques et le jeu qu’il soit spontané ou à règles. Enfin, les psychomotriciens peuvent prendre en charge les troubles de la graphomotricité, à l’exclusion de la rééducation du langage écrit qui est réservée aux orthophonistes. Aujourd’hui, la majorité des professionnels intervient auprès d’enfants en difficulté comme les enfants autistes mais la clinique s’est aussi progressivement développée auprès des adultes et des personnes âgées, comme les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer.

Pour notre propos d’aujourd’hui intitulé « Spinoza, une pensée féconde pour la clinique psychomotrice », nous souhaitons aborder une première question qui est de savoir si la clinique psychomotrice se réfère plutôt à une conception moniste ou dualiste de l’homme.

La clinique psychomotrice : moniste ou dualiste ? 

Comme le souligne ces quelques éléments relatifs à l’exercice professionnel, l’objet du soin en psychomotricité n’est pas le corps en tant que réalité somatique mais en tant qu’il produit des actes et nous pensons que ces actes sont covariants d’une activité psychique. Ainsi comprise, la psychomotricité semble s’inscrire dans une vision moniste de l’individu ce qu’elle traduit dans son vocabulaire par des notions comme « approche globale du sujet » ou « unité corporopsychique ». Par ailleurs, dans la préface d’un livre qui rassemble les principaux textes de celui qui est considéré comme l’initiateur des premières pratiques psychomotrices, Julian de Ajuriaguerra, ancien Professeur au collège de France, nous pouvons lire : « Poser ainsi la perspective psychomotrice et fonder l’école française de psychomotricité, c’est aussi ouvrir une position nouvelle à l’endroit du dualisme corps/esprit, pour dépasser le problème de la dualité de la substance, et aller vers un monisme complexe et processuel où « l’homme se fait en se faisant »[3].

Malgré ce postulat de base, force est de constater que cette vision moniste de l’individu envisagée dans ce passage comme « le fondement de l’école française de psychomotricité » n’est guère reprise dans les élaborations théoriques. Si le dualisme cartésien est souvent présenté comme opposé à la notion même de psychomotricité, il n’en reste pas moins évident que les théorisations qui rendent comptent des processus en jeu dans la clinique psychomotrice restent bien souvent prisonnières d’une vision dualiste de l’individu. Pour illustrer ce propos, voici un petit passage tiré d’un manuel de préparation au concours d’entrée dans les instituts de formation : « Si, dès l’Antiquité, les soins par le corps ont été pratiqués, dans l’histoire plus récente, cela n’a pas toujours été une évidence. Descartes sépare clairement corps et esprit et cette dualité ne va pas dans le sens d’une prise en charge globale. La psychomotricité est au contraire basée sur le précepte d’une liaison forte, d’interactions continuelles entre ces deux entités. »[4]

Comme le souligne ces quelques lignes, la conceptualisation en psychomotricité reste paradoxale entre la dénonciation du dualisme cartésien qui ne va pas dans le sens d’une prise en charge globale de la personne et dans le même temps, la reconnaissance d’une liaison forte et d’interactions continuelles entre deux entités. Les notions d’unité corporopsychique et d'union corporopsychique restent ainsi confondues et cette confusion participe toujours de la difficulté qu’éprouve la profession à se situer relativement à d’autres champs disciplinaires dont les deux extrêmes sont la psychanalyse d’une part et les neurosciences d’autre part. Un récent congrès organisé à Lyon en septembre 2015, souligne bien ce fait puisque son intitulé était : « La psychomotricité, entre psychanalyse et neurosciences ».

C’est le premier enseignement que nous pouvons tirer de la philosophie spinoziste pour la clinique psychomotrice ; elle nous aide à dépasser la simple critique souvent caricaturale du dualisme cartésien et elle nous propose des pistes de réflexions particulièrement fécondes et constructives pour penser réellement l’unité corporopsychique. Dès lors, les processus thérapeutiques ne sont plus envisagés en termes d’interaction entre le corps et l’esprit, comme le laisse penser l’expression « psychothérapie à médiation corporelle », mais en termes de covariation. Le corps n’est pas simplement un intermédiaire pour favoriser les transformations psychiques, mais il est une modalité expressive à part entière. Pour employer un vocabulaire plus spinoziste, nous pourrions dire qu’en favorisant l’adaptation gestuelle de son patient par un travail sur le tonus, les postures et les émotions, le psychomotricien soutient la puissance d’agir du corps et de fait soutient la puissance de penser de l’esprit, en référence à la proposition 11 de la partie III de l’Éthique. Nous pouvons ainsi dépasser la dualité substantielle au profit d’une dualité expressive pour reprendre les termes de Chantal Jaquet qui écrit : « La dualité d’expression n’est pas une dualité substantielle, car c’est toujours la même chose qui est analysée sous deux perspectives corrélatives l’une de l’autre. »[5] L’homme s’exprime tout autant avec son corps, entendu ici comme un certain mode de l’étendue au sens de Spinoza, qu’avec son esprit qui est chose pensante. En tant que clinicien, c’est l’expérience auprès des enfants dont nous nous sommes occupé qui nous permet d’entrevoir la portée de ce que Spinoza écrit ; aussi, pour avancer dans notre propos, nous allons passer par une petite vignette clinique qui nous semble assez paradigmatique.

Hervé ou la puissance d’agir et de penser 

Hervé, âgé de trois ans et demi, présente une inhibition massive avec d’importantes angoisses ainsi qu’une lenteur et une maladresse dans l’exécution de ses gestes. Durant les premières séances, il joue seul et répond peu à mes sollicitations. Assis au pied de l’armoire, il met en scène, à l’aide de petites figurines, des enfants qui se rendent à l’école en train. Ce scénario est répétitif et sans parole, Hervé n’utilisant pas le langage verbal en dehors du domicile. L’espace utilisé pour le jeu est extrêmement restreint puisqu’il se limite à l’espace de préhension. Aussi, pour dynamiser les séquences, j’éloigne progressivement la maison/école, augmentant du même coup le chemin que doit parcourir le petit train pour s’y rendre. L’idée consiste à susciter la mobilisation corporelle d’Hervé. D’une posture figée, il peut alors amorcer des mouvements d’abord timidement puis de façon plus franche pour maintenir la permanence de son scénario. Au fur et à mesure où se développe cet engagement corporel, le jeu s’enrichit. Hervé introduit un petit crocodile qui menace les enfants sur le chemin de l’école désormais plus long. La crainte mêlée de plaisir peut alors être éprouvée puis s’exprimer verbalement. Le crocodile fait peur, mais en même temps quelle joie pour Hervé d’être celui qui dirige l’animal. Pour soutenir ces processus actifs et les replacer dans une dimension intersubjective, nous théâtralisons la peur d’être à notre tour mangé par le crocodile. Hervé ne tarde pas à le retourner contre nous ce qui augmente sa joie, se sentant probablement investi d’une puissance partagée plus importante que les angoisses qu’il vivait jusqu’alors. Doucement, l’inhibition se lève et d’autres activités se mettent en place nécessitant l’utilisation de toute la salle de psychomotricité. Après une année de prise en charge individuelle, Hervé sera accueilli dans un petit groupe thérapeutique dans lequel ce mouvement positif a pu se poursuivre.

Une compréhension classique de ce travail réalisé avec Hervé, nous aurait probablement amené à une lecture plus interprétative de son jeu. Nous aurions tenté de comprendre ce que son scénario nous révélait de son histoire et peut-être compris le jeu du crocodile comme la réappropriation d’une angoisse de dévoration qui est considérée comme l’une des angoisses archaïques de l’enfant. Nous aurions alors mis beaucoup plus de mots sur ce que nous comprenions de son jeu avec l’idée que cela aurait pu prendre sens pour Hervé. Sans remettre en cause la validité d’une telle grille de lecture, il nous semble néanmoins qu’une vision plus spinoziste nous permet un certain dégagement relativement au focus psychologique pour redonner à la mobilisation corporelle toute sa place dans le processus de transformation. Au début de sa prise en charge, si nous pouvons considérer l’état d’Hervé comme un état de tristesse en ce sens où les troubles qu’il présente, l’inhibition et la maladresse, ne favorisent pas son épanouissement, dans le même temps nous ne les considérons pas comme déviants mais comme une expression naturelle de l’enfant. C’est un processus dynamique puisqu’Hervé peut l’actualiser au travers de son jeu. Dans la partie III de l’Éthique consacrée aux définitions des affects, Spinoza dit de la tristesse qu’il s’agit d’un « affect en acte, ne pouvant donc consister en rien d’autre qu’en l’acte de passer à une perfection moindre, c’est-à-dire l’acte par lequel la puissance d’agir, en l’homme, est réduite ou réprimée. »[6] C’est en appui sur ce dynamisme intrinsèque de l’affect que notre action thérapeutique s’organise afin de favoriser une transformation progressive, un passage d’une moindre perfection à une plus grande perfection au sens d’une affirmation de plus en plus intense de la présence d’Hervé au monde. Nous ne pensons pas qu’il s’agisse d’une simple agitation du corps car nous pouvons percevoir au fur et à mesure des séances, la mise en forme d’une pensée au travers d’un scénario de plus en plus construit et dans lequel autrui tient une place de plus en plus importante. Aussi, sous l’éclairage d’une philosophie telle que nous la propose Spinoza, la clinique psychomotrice auprès des enfants en difficultés, nous amène à penser que le premier objectif thérapeutique vise à soutenir la puissance d’agir et non la quantité de mouvements et la puissance de penser et non le décryptage des contenus de pensée. En ce sens, l’enfant a été affecté dans sa puissance à être, dans son unité corporopsychique. Si Spinoza écrit que nous n’avons finalement qu’une idée confuse de notre corps, il écrit aussi dans le même scolie de la proposition 13 de la partie II : « Je dirai cependant d’une manière générale, que plus le Corps est capable, par rapport aux autres, d’accomplir ou de subir un grand nombre d’actions, plus l’Esprit de ce Corps est par rapport aux autres, capable de percevoir simultanément un plus grand nombre d’objets ; et plus les actions d’un seul corps dépendent de lui seul, moins les autres corps concourent à l’action du premier, plus l’esprit de ce corps est capable de comprendre distinctement. »[7] Il est important de souligner que le petit crocodile introduit à un moment donné de la prise en charge par Hervé, était présent dans l’armoire et donc visible dès la première séance. Il apparaît donc que celui-ci ne devient signifiant qu’à partir du moment où l’affection du corps par sa mobilisation est suffisamment puissante pour qu’une correspondance psychique se dévoile. Nous pensons qu’Hervé a été sujet d’un véritable affect au sens d’une adéquation entre une affection du corps et en même temps l’idée de cette affection qui s’actualise sous la forme du crocodile. Nous n’avons pas introduit cet objet parce que nous avions le sentiment que l’enfant était en proie à des angoisses archaïques de type dévoration, nous avons laissé se mettre à l’œuvre la puissance d’agir et de penser en soutenant et en modifiant l’activité de l’enfant sans présager de la direction que celle-ci prendrait.  

Afin de poursuivre notre analyse spinoziste de la clinique psychomotrice, nous voudrions maintenant aborder la question du corps et de l’esprit chez les enfants sans langage et particulièrement les enfants présentant un autisme sévère.

La co-émergence du corps et de l’esprit  

Permettez-moi, avant de développer mon propos, de passer une nouvelle fois par la clinique. Bilal est un jeune garçon autiste sévère âgé de 12 ans, hospitalisé dans notre service suite à des comportements d’automutilation sévère ; il se tape régulièrement les yeux, s’arrache les oreilles et se frappe régulièrement la tête contre les murs. Aussi, pour le protéger, il a des bandages autour de la tête et porte un casque de protection. Accueilli dans un établissement à temps plein, l’équipe éducative ne sait plus comment réagir face à ces comportements auto-agressifs vécus à la fois comme les signes d’une grande détresse mais aussi, et cela peut sembler paradoxal, comme des oppositions actives et une intolérance à la frustration. Pour nous, les comportements d’automutilation, s’ils sont bien évidemment à éviter pour préserver l’intégrité physique des personnes, ne sont pas à considérer systématiquement comme l’expression d’un besoin de destruction mais aussi, comme une recherche du vivant en soi. Les représentations corporelles ou les objets constituant l’esprit humain sont si fragiles chez les autistes que les automutilations peuvent être des recherches de maximisation sensorielle afin de mieux se ressentir. Aussi, la réponse thérapeutique ne sera pas un simple empêchement de la conduite agressive mais s’accompagnera de propositions non invasives comme les enveloppements contenants ou les pressions profondes qui soutiendront la nécessité d’affections fortes du corps. De ce point de vue, nous misons sur le désir de persévérer plutôt que sur l’envie de mourir, sur la pulsion de vie plutôt que sur la pulsion de mort.

Lors de l’évaluation psychomotrice de Bilal, un petit événement va se produire qui permettra à l’équipe de changer son regard sur l’enfant. Tandis qu’il est installé sur une soignante, appui dos contre le ventre de celle-ci, nous soufflons dans une pipe pour soulever une petite balle en polystyrène. Bilal regarde intensément la balle, se redresse et manifeste des réactions que nous appelons « tonico-émotionnelles » ; il secoue les bras et pousse des cris. Débordé par l’émotion,ilse frappe aussitôt le visage ce que nous comprenons comme une manièred’exprimer la surprise plutôt qu’une agressivité envers lui-même. Les capacités expressives de Bilal étant très limitées, il utilise les mêmes gestes pour exprimer tout autant la colère que la joie ou même l’angoisse. Alors que je propose à Bilal de prendre la balle, il ne parvient pas à organiser le geste de préhension mais tape sur la balle qui file à l’autre bout de la pièce. Comme cette réaction nous surprend, nous rions de bon cœur de cet exploit et nous encourageons Bilal à recommencer. Comprenant bien le climat émotionnel, Bilal se met à son tour à rire et peut réitérer à plusieurs reprises cette séquence. Lorsque l’équipe éducative voit les images, elle est à son tour très émue comme si elle retrouvait en cet enfant la capacité à pouvoir exprimer du plaisir. Dès lors, une envie de retravailler avec Bilal émerge et de nouvelles pistes de prise en charge sont envisagées comme des bains olfactifs, des enveloppements, du travail sensoriel en espace Snoezelen et un atelier de percussion. Trois ans plus tard, Bilal est toujours autiste mais les comportements d’automutilations ont quasiment disparus ou sont anticipés par l’équipe ; aujourd’hui, Bilal n’est plus bandé.

Dans la partie II, proposition 13, Spinoza écrit que « L’objet constituant l’Esprit humain est le corps, c’est-à-dire à un certain mode de l’étendue existant en acte et rien d’autre. »[8] Formé à l’approche sensori-motrice, c’est-à-dire à la compréhension des processus mis en place durant la première période de vie, avant l’accès au langage, nous avons l’habitude de distinguer deux termes, celui d’organisme et celui de corps. Le premier concerne la réalité matérielle de notre être et il est de par sa concrétude, un objet du milieu ; en ce sens, il est soumis aux mêmes propriétés de rapport de mouvements et de repos que tous les autres objets et il est, comme tout être vivant, doté d’une capacité de mouvements. En espérant ne pas faire un contre sens, nous assimilons volontiers ce terme à la définition que donne Spinoza du mot « corps », à savoir un certain mode de l’étendue existant en acte et rien d’autre.

En ce qui concerne le mot « corps », dans le vocabulaire sensori-moteur, il est assimilé à une activité psychique qui se développe au fur et à mesure que l’organisme s’organise à la fois sous l’effet de sa propre maturation anatomique et neurophysiologique mais aussi selon les affections dont il est l’objet, affections qui vont augmenter ou diminuer sa puissance d’agir. A la manière de Spinoza, nous pourrions dire que plus l’organisme de l’enfant se coordonne et s’ajuste pour interagir adéquatement avec les objets du monde, plus son esprit est apte à développer de manière progressive des représentations corporelles et des représentations du monde. Ainsi, comme le disait le Professeur Bullinger, ancien assistant de Jean Piaget et auprès de qui nous avons beaucoup appris : « Le premier travail du bébé est de faire de son organisme son corps »

En dépit d’une utilisation différente du mot « corps » soit comme réalité somatique, soit comme objet constituant l’esprit humain, cette manière de concevoir permet néanmoins d’affirmer qu’indépendamment du langage et quel que soit son état « l’homme pense » comme l’écrit Spinoza dans l’Éthique II - Axiome II. Aussi, nous ne sommes pas obligés de présupposer une subjectivité déjà constituée au début de la vie de l’enfant voire même des instances psychologiques comme le moi pour entrevoir une activité de l’esprit.

Conclusion : Un savoir-faire et un savoir-être 

Dans le cas de l’autisme qui est une pathologie de la prime enfance puisqu’elle débute dans les trois premières années de la vie, il est évident que les coordinations qui se mettent en place durant cette période comme la coordination bi-manuelle ou visuo-manuelle, le pointage ou l’attention conjointe seront fortement impactées ; elles donneront lieu à un développement particulier sur le plan psychomoteur, relationnel et communicationnel. Sans minimiser la souffrance des familles, dans une optique spinoziste, cette pathologie, comme d’autres, ne saurait être considéré comme un vice de la nature puisqu’il « ne se produit rien dans la nature qui puisse être attribué à un vice de celle-ci » [Éthique III - Préface]. Ceci est pour nous une invitation à regarder les enfants autistes mais aussi les adultes non au travers de leurs défaillances mais au travers de leur puissance à agir et à penser ; dès lors, nous pouvons percevoir au-delà des apparences, une cohérence à leurs conduites. Mais pour cela, il faut osez les regarder tels qu’ils sont, sans railler, sans juger, sans pleurer ni haïr afin de comprendre le fonctionnement de chacun en vue de mettre en place les moyens d’une aide adaptée. Nous pensons qu’avoir comme arrière fond la pensée de Spinoza, c’est rester vigilent tout autant à notre savoir-faire clinique qu’à notre savoir-être. Les rencontre que nous pouvons avoir avec ces enfants ou adultes en grande difficulté développementale, nous ramène à la racine même du comportement éthique, ce que Francisco Varela appelait « l’éthique incarnée »[9]. C’est une attitude dont la fonction première est d’être une fonction de relation ; Ainsi, le travail thérapeutique pourrait s’envisager non comme une volonté absolue de transformation vers une normalisation forcée mais comme la mise en place de moyens visant l’augmentation de la puissance d’agir et de penser ainsi que la capacité à se laisser affecter et à affecter. En effet, comme le rappelle François Zourabichvili[10], la santé chez Spinoza se définit par une aptitude d’un corps à être affecté mais aussi à pouvoir affecter de multiples façons.

Bernard Meurin

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Spinoza entre psychomotricité et pédagogie

Réponse de Nicolas Mathey à l’intervention de Bernard Meurin, Spinoza, une pensée féconde pour la clinique psychomotrice

Après avoir pris soin de remercier Pascal Séverac pour son invitation, je proposerai de souligner trois passerelles que la riche intervention  de Bernard Meurin a donné à penser: la première entre corps et esprit, la deuxième entre théorie et pratique, la troisième entre psychomotricité et  pédagogie. Je fais remarquer avant de développer cette réponse que, si nous avons été appariés lors de cette journée d’étude, c’est je le  suppose parce que nous sommes deux non-professionnels de la philosophie, deux professionnels de l’enfance, deux praticiens, l’un enseignant/directeur d’école maternelle et doctorant en philosophie, l’autre psychomotricien au CHRU de Lille.

I - Première passerelle : repenser et pratiquer autrement le rapport entre corps et esprit

Vous avez présenté la psychomotricité comme une clinique du rapport de ce qu’on pourrait appeler le couple esprit/corps. La psychomotricité serait une clinique des actes corporels covariants des actes du régime mental. « Deviens le corps que tu es », pourrait être la devise de la psychomotricité, si vous en convenez. De cette clinique psychomotrice, vous avez dégagé une pratique de soin et de rééducation qui accorde la priorité au corps, au geste, à l’action, au jeu. Vous avez fait clairement apparaître un concept fondamental de votre discipline, le TONUS,  souvent défini par les psychologues et psychomotriciens comme « la toile de fond de tout acte moteur », à la suite du concept initié par Henri Wallon. Vous auriez pu sans doute, avec davantage de temps ici, développer d’autres concepts majeurs de la psychomotricité, comme ceux de schéma corporel, de structuration spatio-temporelle, de latéralisation ou encore d’activité grapho-motrice.

Selon vous, le lien de la psychomotricité avec la philosophie de Spinoza  renvoie à une même conception moniste de l’homme, à un « monisme complexe et processuel » pour reprendre les termes de Julian de Ajuriaguerra, figure majeure de votre discipline.  Mais vous reconnaissez aussi que les théorisations relatives à la psychomotricité restent pour ainsi dire prises dans le dualisme cartésien, prises en étau entre psychanalyse et neurosciences, entre un mouvement de pensée qui considère que tout est langage, même insu, même non-dit, même refoulé, et des disciplines scientifiques qui réduisent tout au rang de cellule, de chimie, et d’organismes. Le spinozisme permettrait selon vous de dépasser cette confusion, en utilisant l’idée de « covariation » , qui n’est pas sans rappeler les travaux de cette grande spinoziste qu’est Chantal Jaquet. Il s’agirait, pour une psychomotricité d’inspiration spinozienne, d’exercer la puissance d’agir du corps pour travailler en même temps, simul, la puissance d’agir du régime mental qu’est l’esprit.

L’approche sensori-motrice que vous décrivez renvoie également à l’œuvre de  Jean Piaget, lequel y rattachait la période de la vie qui s’étend de la naissance à 24 mois. Vous reprenez d’ailleurs ce concept en évoquant l’attention aux particularités sensori-motrices, expression qui reprend le titre de votre contribution dans l’ouvrage collectif paru sous la direction de Fabien Joly, L’enfant autiste et son corps, une approche psychomotrice de l’autisme infantile, paru en 2016. Cette approche sensori-motrice renvoie à la distinction que vous opérez entre organisme et corps. Le parallèle est saisissant entre une formule du professeur Bullinger que vous citez, et qui fut collaborateur de Jean Piaget :  « Le premier travail du bébé  est de faire de son organisme son corps », et la formule suivante de Spinoza, tirée de Éthique V, 39 : « Dans cette vie nous nous efforçons donc avant tout de faire que le Corps de bébé se change, autant que sa nature le souffre et s’y prête, en un autre qui soit apte à beaucoup de choses, et qui se rapporte à un Esprit qui ait une grande conscience de soi et des choses ».

Pour Spinoza comme pour Bullinger, le corps est une construction progressive qui affirme les aptitudes, même contrariées, du corps humain. Ainsi, de l’autisme. L’autisme n’est selon vous pas une maladie ou un vice de la nature, mais un développement particulier sur le plan psychomoteur. La leçon spinoziste  invite à ne pas rire, ne pas pleurer, mais à comprendre, comme y insiste Spinoza dans la préface de Éthique III. Il n’y a pas de normalisation forcée. Vous faites en passant référence au travail du regretté François Zourabichvili, et de son grand ouvrage, Le conservatisme paradoxal. Il s’agit non pas de masquer les différences d’aptitudes sous un vernis dit « politiquement correct », mais d’accueillir ce qui se nomme autrement, « handicap ». Comment réagir à l’absence de langage des enfants autistes ? « Considérer l’esprit comme puissance à penser les affections du corps » : ni interpréter des causes psychologiques, ni imaginer une absence d’activité psychique et donc de cohérence dans leurs conduites ». En quelque sorte, la pratique psychomotricienne ne verserait ni dans la pente psychanalytique  ni dans la réduction aux neurosciences.

Ceci dit, pour refonder la pensée du rapport corps/esprit (régime mental) sur le versant spinoziste, il apparaît qu’il n’est pas possible de ne pas parler des affects. Lesquels ne sont  pas autre chose dans l’Éthique que le nom des expressions de l’union de l’esprit et du corps, en même temps, simul, selon le point de vue depuis lequel elle sera  pensée, selon l’un des deux attributs de la substance qui seuls sont accessibles à l’homme, selon Spinoza, à savoir l’étendue et la pensée. Mais qu’est-ce qu’un affect ? La troisième définition du Éthique III le définit comme suit :

Par Affect, j’entends les affections du Corps, qui augmentent ou diminuent, aident ou contrarient, la puissance d’agir de ce corps, et en même temps (simul) les idées de ces affections.

De plus, comme le poursuit Spinoza en Éthique III, 2, scolie : on ne sait pas ce que peut un corps. Corps et esprit sont la même chose conçue selon deux attributs différents, étendue et pensée, qui n’interagissent pas l’un sur l’autre, mais simul.

D’où ma première série de questions :

Quels rapports articuler entre le tonus de la psychomotricité et l’affect selon Spinoza ? Quels rapports pensez-vous entre votre distinction corps/organisme et  la distinction soutenue par Pascal Séverac dans sa thèse entre corps organique et corps affectif ?

Quels rapports théoriques concevez-vous entre la psychomotricité et la psychanalyse, ou aux psychanalyses, et aux neurosciences ? Comment l’acte clinique psychomoteur organise l’approche corporelle du complexe corps/esprit par les affects, dans le simul ?

La psychomotricité est-elle une médecine ou une pratique éthique ?

II - Deuxième passerelle : repenser et pratiquer autrement le rapport entre théorie et pratique

On peut souligner, et même saluer, votre exigence d’une théorisation ancrée dans cette philosophie de l’unité corps/esprit qu’est le spinozisme. Vous semblez à ma connaissance,  après passage en revue des publications francophones récentes, être l’un des seuls psychomotriciens qui tente de remonter de la sorte jusqu’aux fondements philosophiques de sa pratique, que pour votre part vous avez trouvés dans la philosophie de Spinoza. Ainsi, dans l’ouvrage collectif  spécialisé dirigé par Catherine Potel, qui s’intitule Psychomotricité : entre théorie et pratique, ouvrage paru en 2000, aucun philosophe n’est cité, si ce n’est… Spinoza, en exergue d’un chapitre. Votre entreprise d’ouverture est d’ailleurs partagée par Chantal Jaquet, Pascal Séverac et Ariel Suhamy, qui vous ont invité à coopérer à leur ouvrage collectif paru en 2009, intitulé La théorie spinoziste des rapports corps/esprit et ses usages actuels.

Je voudrais souligner la passerelle entre théorie et pratique : les études de cas cliniques. Ce que vous appelez « petite vignette clinique », en parlant de cet enfant de trois ans et demi, Hervé,  incarne l’engagement corporel, la joie, au moyen d’un « dégagement relatif au focus psychologique ». L’objectif thérapeutique  est de soutenir la puissance d’agir et la puissance de penser. Autre cas clinique : Bilal, âgé de12 ans, cas singulier d’un enfant sans langage, cas d’autisme sévère. Votre clinique travaille sur le désir de persévérer de ses patients, avec le souci de ne pas empêcher mais d’accompagner, en approchant le tonico-émotionnel, la place du tonus, sans discours ni traitement. Écrire sur ces cas particuliers permet de dynamiser et de donner chair à la pensée. Je me permets de renvoyer ici à d’autres monographies, plus proches de mon parcours d’enseignant de primaire. Francis Imbert avait développé la pratique de l’écriture et de l’analyse de cas particuliers avec des enseignants-stagiaires du primaire, dans le cadre de la pédagogie institutionnelle. C’est dans le même esprit que l’écriture de ma thèse de philosophie, sous la direction de Charles Ramond à Paris-8, consacrée à la refondation des pédagogies de l’émancipation, de Spinoza à Freinet, sera ponctuée de monographies qui animeront et incarneront les réflexions théoriques.

Je voudrais ajouter quelques mots de ressemblance entre votre démarche et le travail de Julie Henry, que j’ai eu la chance d’accueillir, dans mon école (j’invite d’ailleurs qui voudra à venir visiter mon école !): en mêlant ses recherches philosophiques à ses interventions dans un centre de lutte contre le cancer à Lyon auprès du personnel soignant, cette philosophe entend partir de l’Éthique de Spinoza pour arriver à une éthique des pratiques soignantes au quotidien. Elle ouvre de la sorte une passerelle entre philosophie et pratiques de soin, passerelle qui n’est pas sans faire écho à la vôtre.

D’où cette deuxième série de questions : Comment est reçue votre inclination spinoziste dans le milieu des psychomotriciens ? Les études de cas sont-elles répandues parmi vos confrères ? La psychomotricité, en tant que réparation, rééducation, conduite vers le corps propre, peut-elle conduire à une « doctrine de l’éducation », comme celle que Spinoza appelait de ses vœux dans le Traité de la Réforme de l’entendement ? » Vous arrive-t-il d’exercer votre discipline sur des corps non dys-, non anormaux, non autistes ?

III - Troisième passerelle : repenser et pratiquer autrement le rapport entre psychomotricité et pédagogie

L’importance du corps, le rôle de l’augmentation de la puissance d’agir, le travail sur l’imagination, l’attention portée au particulier, au corps, aux affects et aux aptitudes propres à chacun, voilà les principes qui pourraient conjoindre non seulement la pratique psychomotrice que vous défendez et la philosophie de Spinoza, mais aussi les pédagogies de l’émancipation que j’essaie de refonder dans mon projet doctoral à partir de l’inspiration spinoziste. Il s’agit en somme pour nous de prendre au sérieux l’affirmation de Spinoza, tirée du scolie de Éthique, II, 49 : « Je ne sais à combien estimer celui qui se pend, et à combien les enfants, les sots, les déments ».

Qu’est-ce qu’un enfant ? A cette question élémentaire, pas de réponse simple, pas de définition chez Spinoza. Ni finalités ni limites. Votre pratique psychomotrice consiste, telle que vous la présentez, en une sorte de suspension des jugements, qui vise à mettre à distance les interprétations et surinterprétations, qu’elles soient d’origine psychanalytique ou neurologique. Un enfant est-il celui qui a besoin d’aide et de conduite pour augmenter sa puissance d’agir, quel que soit son âge ? Aider chaque enfant à accéder à son corps et à son esprit, n’est-ce pas tout ce que pourraient viser le psychomotricien et le pédagogue ?

Dans une école maternelle française d’aujourd’hui, et je parle à ce titre en tant qu’enseignant et directeur d’école à Saint-Denis, nous accueillons de jeunes enfants encore largement pris dans leur corps organique. Nous avons organisé la répartition de ces enfants dans des classes multi-âges, de 2 à 7 ans : l’enfant est aussi éducateur pour d’autres enfants. Il n’est qu’à observer la spontanéité avec laquelle les enfants les plus âgés prennent en charge les plus jeunes, comment les enfants en situation de handicap sont non-discriminés, accompagnés par leurs pairs.

Quant aux enseignants, comme l’ont rappelé ce matin Laurent Bove et Marion Blancher, leur rôle est bien de faire se multiplier les expériences sensorielles et les interactions. Comme le crocodile en plastique d’Hervé, c’est la richesse du milieu qui permet l’action et le travail imaginatif.

Dans cette école maternelle, plusieurs principes matérialistes viennent résonner avec cette aide à l’augmentation de la puissance d’agir, par le corps et par l’esprit : l’expérience sensorielle, la priorité accordée au jeu, à l’expression libre puis  partagée, car sans consignes mais réglée et instituée (il s’agit de laisser faire sans laisser-faire), la méthode naturelle théorisée par Célestin Freinet (fondateur de l’ICEM-Pédagogie Freinet, Institut Coopératif de l’Ecole Moderne, au sein de laquelle je suis moi-même engagé). Cette « méthode naturelle » de Freinet fait du désir de l’enfant le point de départ de tout travail, authentique, de l’activité et du développement de la puissance d’agir, seul et avec les autres, dans le sens de la convenance et de l’augmentation simultanée des puissances d’agir.

Il se pourrait bien que ceux qu’on appelle enfants soient leurs premiers éducateurs dans les milieux qu’il traverse. Ils n’appartiendraient en fait ni aux parents ni aux éducateurs. Comme le disait Deleuze, il reste urgent de libérer l’éducation du familialisme. Ce que vient de suggérer à l’instant Christophe Miqueu et Jacques-Louis Lantoine : toutes les relations sociales de l’enfant qui échappent à l’État et à la famille sont majeures. Ce primat de de la relation (celle que Martin Buber considérait comme l’âme de l’éducation), du regard d’autrui et de l’imitation serait le second principe d’une pédagogie spinoziste, après le primat d’une éducation par les aptitudes du corps.

Grâce au spinozisme, les concepts de modèle humain et de finalité pédagogique se voient alors nuancés, voire battus en brèche par l’attention nécessaire portée au corps singulier et au régime mental singulier de chacun.

Mes dernières questions porteront sur cette possible passerelle entre psychomotricité et pédagogie. Comment pensez-vous le rapport entre l’individuel et le collectif ? Comment articulez-vous l’importance de la relation et du transindividuel avec une clinique du particulier, du singulier ? A partir de quand et sur quelles ressources théoriques vous appuyez-vous pendant vos séances aux actes moteurs de vos patients ? Quelles sont les interactions entre les enfants que vous recevez, pendant les séances de groupe ? Entre l’enfant et le peuple enfant dont parlait Alain, et le groupe-classe des pédagogues ? Que pensez-vous du parallèle entre la méthode naturelle, qui s’origine dans le désir d’action et le projet de l’enfant, méthode développée par Célestin Freinet, et votre propre pratique psychomotrice ?  Ce qui rejoint les interrogations entre désir spontané et cadre éducatif. Comment orientez-vous le désir moteur de l’enfant, lors de vos séances ? L’éducateur conduit-il ou accompagne-t-il ?

Nicolas Mathey, Doctorant en philosophie à Paris-8, Directeur d’école maternelle



[1]Loi N° 95-116 du 4 février 1995 parue au J.O. le 5 février 1995

[2]Décret n°88-659 du 6 mai 1988 version consolidée au 08 juillet 2004

[3]Labes, G. ; Joly, F. ; Julian de Ajuriaguerra et la naissance de la psychomotricité ; Montreuil ; Éditons du Papyrus ; 2008 [p.18]

[4]Brunel, L ; Concours paramédicaux - Ergothérapeute, Psychomotricien ; Levallois-Perret ; Groupe Studyrama ; 2013 ; p.37

[5]Jaquet C., Le Corps, Paris, PUF, 2001 [p. 168]

[6]Misrahi R., L’Éthique ; Paris - Tel Aviv ; Editions de l’Eclat ; 2005 ; p.118

[7]Misrahi R., L’Éthique ; Paris - Tel Aviv ; Editions de l’Eclat ; 2005 ; [p.114]

[8]Ibid. p.113

[9]Varela, F. ; Action, sagesses et cognition. Quel savoir pour l’Éthique ? ; Paris ; La Dispute ; 2004

[10]Zourabichvili, F. ; Le conservatisme paradoxal de Spinoza ; Paris ; PUF ; 2002

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