Série Spinoza l'enfance et l'éducation

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Camille Lacadée et François Roche - feral child

On ne trouve pas, dans l’œuvre de Spinoza, de développement qui soit thématiquement consacré à la question de l’éducation en tant que telle. Quelques scolies de l’Ethique, et certains passages d’autres œuvres, y font rapidement allusion, mais, à la différence d’autres philosophes avant et après lui, Spinoza n’a pas élaboré de doctrine éducative ou pédagogique, quoiqu’il semble en avoir eu le projet[1]. Cependant, comme François Zourabichvili, l’un des premiers, l’a soutenu et montré dans son ouvrage Le conservatisme paradoxal de Spinoza[2], il y a de quoi penser philosophiquement l’éducation à partir de Spinoza. C’est ce à quoi ce dossier voudrait contribuer.

Il y va de l’éducation au sens large dans la philosophie de Spinoza d’abord dans la mesure où son projet éthique consiste essentiellement en un processus de « réforme » ou d’amendement de l’entendement, pour reprendre le titre de son premier traité inachevé, et plus largement dans l’Ethique, d’une modification voire d’une transformation de nous-même, corps et âme, et de notre rapport au monde. Le projet éthique spinoziste consiste fondamentalement à déterminer les conditions d’un devenir-actif, qui peut se représenter comme un devenir-adulte, ainsi que l’indique notamment le scolie de la proposition 39 de la partie V de l’Ethique : « Dans cette vie donc nous faisons effort avant tout pour que le Corps de l'enfance se change, autant que sa nature le souffre et qu'il lui convient, en un autre ayant un très grand nombre d'aptitudes et se rapportant à une Âme consciente au plus haut point d'elle-même et de Dieu et des choses (…) »[3] Trouver les voies pour développer autant qu’il est possible en chacun de nous la « raison », un rapport rationnel au monde, et ce conjointement du point de vue du corps et de l’âme, telle est la finalité centrale de l’éthique de Spinoza : telle pourrait être aussi l’orientation générale de l’entreprise éducative et même scolaire.

Or la philosophie de Spinoza pourrait nous aider à interroger et à comprendre plus avant la nature et les modalités du projet éducatif. Du point de vue de sa nature, celui-ci peut-il être pensé comme relevant du développement interne voire spontané d’une nature, d’une évolution naturelle, ou au contraire d’une véritable transformation, voire d’une révolution : devenir adulte, à quel point et en quel sens est-ce devenir autre que ce que l’on était enfant ? Du point de vue des modalités, le rôle de l’éducation et des éducateurs consiste-t-il essentiellement à accompagner le mouvement d’un processus naturel, dans lequel l’enfant est actif, ou plutôt dans une action directrice s’exerçant sur l’enfant de l’extérieur et le conduisant, voire le forçant, à se transformer de fond en comble ? L’intérêt d’une philosophie telle que celle de Spinoza, qui n’oppose pas nature et culture, ni intériorité et extériorité, ni raison et affect, et qui cherche à penser les conditions de développement de la puissance et de l’activité personnelles, est qu’elle pourrait nous permettre de poser ces problèmes à nouveaux frais.

Ce dossier, coordonné par Julien Gautier et Pascal Sévérac, et qui devrait se poursuivre pendant l’année 2016-2017, se veut exploratoire. Il s’agira non pas de présenter la philosophie de l’éducation de Spinoza, introuvable en tant que telle, mais plutôt d’ouvrir un maximum de pistes autour du thème de l’éducation chez Spinoza, pour vérifier la validité de l’hypothèse de départ : il y a de quoi penser philosophiquement l’éducation à partir de Spinoza.

 

Julien Gautier

 

L’éducation comme éthique : Spinoza avec Vygotski - I - Fondements anthropologiques, par Pascal Sévérac

Enseigner « en tant que philosophe », par Philippe Danino

Les intelligences libres, Spinoza et l'éducation, par Tobias Sebastian Dreher

La source spinoziste des pédagogies de l’émancipation, par Nicolas Mathey

L’éducation comme éthique : Spinoza – II – Les affects de l’éducation, par Pascal Sévérac et Ariel Suhamy

Éduquer pour obéir ou obéir pour s'éduquer à la vertu, par Cyprien Coste

- Enregistrements videos de la journée d'étude "Spinoza et l'enfance" du 3 juin 2017

 


[1] « Il faut s’appliquer à la Philosophie Morale, ainsi qu’à la doctrine de l’Education des enfants », Traité de la réforme de l’entendement, § 14.

[2] PUF, 2002.

[3] Ethique, V, 39, scolie. Trad. Appuhn.

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