Série Péguy - 3 - Problèmes de l'enseignement

Version imprimable

Jeanne Clauteaux - Couples 40Nous proposons avec ce troisième volet un dernier parcours entre quelques extraits des Cahiers de la quinzaine de Charles Péguy cherchant à appréhender la nouveauté de certains problèmes de l’enseignement[1] du début du vingtième siècle, mais qui invitent aussi à tisser des analogies fécondes avec plusieurs « défis » d’aujourd’hui, comme la récurrente question des programmes scolaires et de leur refonte, ou plutôt, de leur fonte, puisqu’il s’agit périodiquement de les soumettre à un « allègement » réputé salutaire.

En effet, « alléger les programmes » et « moderniser » l’enseignement classique, qui s’appelait alors « les humanités », correspondaient déjà aux slogans de la réforme des lycées de 1902 dont Péguy a été le témoin consterné, voire, effaré. Car, selon lui, l’abandon de la culture hellénique dans l’enseignement, qui va de pair avec celui de la culture chrétienne dans  une société qui se sécularise, équivaut à l’anéantissement « des deux seuls morceaux d’humanité que l’on avait ».

Cette réforme menée tambours battants, toujours considérée comme un tournant majeur par les historiens et les sociologues de l’éducation de notre époque, apporte ainsi la preuve que « l’humanité moderne » peut « désapprendre de connaître » - et les mots d’un écrivain ne sont-ils pas toujours pesés ?- les « anciennes humanités » et les « anciens mondes », ce dont Péguy, pour sa part, s’effraye et se désespère.

Nous retrouvons donc dans ces textes l’incidence de l’interprétation globale du monde moderne qui distingue le philosophe Péguy[2] au point de l’instituer en énergumène « irrécupérable » pour tous les débats sur la modernisation et l’avenir de l’école, puisqu’il campe sur le refus le plus vétilleux de l’emprise de l’État sur le domaine de l’enseignement. Serait-ce d’ailleurs la raison pour laquelle Péguy ne peut être que « toléré » par le discours et la pensée des contemporains sous forme de pourvoyeur inépuisable de citations intempestives aux effets d’électrochoc ? Comme « ce qui est dangereux, c’est ce grand cadavre du monde moderne »[3], classer l’auteur d’une telle formule parmi les anti-modernes ressortit bien de l’euphémisme.

L’enseignement relève en effet pour Péguy de la liberté de l’esprit, et cette liberté ne saurait être qu’absolue. C’est en lecteur de Pascal qu’il réclame ainsi la séparation de l’ordre de l’esprit et de celui des corps auquel correspondent l’orgueilleuse politique progressiste et la déferlante capitalistique caractérisant la société et même le monde qu’il exècre. Quant à l’ordre de la charité…

Une telle exigence confère à son auteur une acuité très développée pour détecter toutes les tentatives d’immixtion politique, ipso facto assimilées à des corruptions du principe de liberté au fondement même de l’enseignement à tous les degrés, du primaire à l’Université. La figure de Ferdinand Buisson, « grand maître de l’enseignement primaire » pendant de nombreuses  années, est ainsi sévèrement étrillée, car incarnant mieux que Jules Ferry, en raison de sa longue carrière et de ses responsabilités, « ce grand mouvement initial » qui est celui de l’arraisonnement de l’enseignement par le politique. Les critiques de Péguy ne laissent donc guère de place aux nuances, puisqu’il discerne une nouvelle tyrannie dans « la domination du parti intellectuel » qui vante les vertus d’une « école moderne » axée sur le progrès généralisé de la société. Nous vivons sous « le gouvernement des alphabètes », écrit-il avec ironie et causticité.

Mais surtout l’idéologie du progrès et le scientisme qui l’inspire font que Péguy associe l’école du peuple à la soumission aux « puissances de l’argent » qui entraînent déjà l’humanité dans « ces tourbillons de la guerre économique et de la concurrence universelle »[4], qu’anticipe le texte de 1907 auquel nous avons emprunté plusieurs extraits : De la situation faite au parti intellectuel dans le monde moderne devant les accidents de la gloire temporelle[5].

# lire les extraits de De la situation faite au parti intellectuel

Au premier plan de cette critique radicale, figure logiquement l’enseignement de l’histoire plaque sensible de l’entreprise de « gouvernement des esprits » contre laquelle Péguy s’insurge dans De la situation faite à l’histoire et à la sociologie dans les temps modernes (1906)[6]. Il est intéressant de noter que l’auteur saisit cette expression pour qualifier la troisième République, alors qu’elle était attribuée à Guizot, ministre de l’Instruction publique sous la Monarchie de Juillet, comme si les fonctions idéologiques envahissant sournoisement l’enseignement se gaussaient des clivages politiques et philosophiques entre conservateurs et progressistes.

# lire les extraits de De la situation faite à l’histoire et à la sociologie dans les temps modernes

Enfin, nous proposons au lecteur de découvrir une magnifique mise en perspective de la lecture et de l’analphabétisme appréhendés par Péguy comme des faits essentiellement religieux dans la Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne, texte posthume de juillet 1914. Le dialogue de la dernière partie de l’extrait n’est pas sans susciter le rapprochement, à travers la bouleversante figure tutélaire de la grand-mère illettrée  et « fort intelligente » qui fut celle de Péguy, avec un autre grand homme de lettres, Albert Camus, dont la mère n’était pas non plus entrée dans « l’ordre de la lettre ».  Un ordre qui tue, ajoute Péguy, alors que le silence est éternel.

# lire les extraits de Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne

 

Isabelle de Mecquenem est professeur de philosophie à l’ÉSPÉ de l’université de Reims. Elle a récemment rédigé 11 articles du Dictionnaire Historique et Critique du Racisme, sous la direction de Pierre-André Taguieff (PUF, 2013) ainsi qu’un article « L’enseignement laïque de la morale : quelle mise en pratique ? », à paraître dans la revue « Humanisme », fin 2013.

 
 

Bibliographie

Coutel Charles, Petite vie de Charles Péguy : hérétique par fidélité, Desclée de Brouwer, Paris, 2013

Grosos Philippe, Péguy philosophe, éditions de la Transparence, Chatou, 2005

Loeffel Laurence, La morale à l’école selon Ferdinand Buisson, Tallandier, Paris, 2013

Péguy Charles, Œuvres en prose complètes, édition présentée, établie et annotée par Robert Burac, NRF, Gallimard, Paris ; tome I, 1987 ; tome II, 1988 ; tome III, 1992.

 


[1] Nous reprenons cette expression à Emmanuel Mounier, fondateur du personnalisme chrétien, fin connaisseur de l’œuvre de Péguy, qui a consacré un article à cette question : « Charles Péguy et les problèmes de l’enseignement », Revue de culture générale, novembre 1930 à février 1931, cité par   Charles Coutel, « Mounier, lecteur de Péguy », Deux personnalistes en prise avec la modernité :Jacques Maritain et Emmanuel Mounier, études réunies par Charles Coutel et Olivier Rota, Artois Presses Université, Arras, 2012.  Il est vrai que Péguy n’utilise pas le terme d’« éducation », comme si l’incongruité de la notion appliquée à l’enseignement lui semblait patente.

[2] Nous renvoyons à l’ouvrage de Philippe Grosos, Péguy philosophe, éditions de la Transparence, Chatou, 2005

[3]  Œuvres en prose complètes, NRF, Gallimard, Paris, 1988, tome II, p. 703

[4] Œuvres en prose complètes, NRF, Gallimard, Paris, 1988, tome II, p. 689

[5] Œuvres en prose complètes, NRF, Gallimard, Paris, 1988, tome II, pp 678-774

[6] Op. cit,  in Œuvres en prose complètes, NRF, Gallimard, Paris, 1988, tome II, pp 481-519