Série Péguy - 2 - Jean Coste, l'anti-hussard noir ?

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Jean Coste ou L’instituteur de village est un roman d’Antonin Lavergne, en partie autobiographique, dont Péguy prend connaissance vers 1899 et auquel il prête d’emblée un intense intérêt au point de tenter à tout prix de le faire publier. Péguy finira par l’accueillir dans un numéro des Cahiers de la quinzaine en 1901 et écrira plusieurs textes à propos de Jean Coste, mais principalement un assez long commentaire littéraire et politique, intitulé De Jean Coste, publié en 1902 à l’occasion de la réédition du roman chez un autre éditeur. Le roman de Lavergne connut un assez grand succès, consacrant la notoriété de l’écrivain.

Comme le souligne Anne Roche, la singularité du roman de Lavergne comparé aux « grands romans d’enseignement » de l’époque qu’elle a étudiés, est d’être centré sur la misère d’un instituteur, qui est également marié et père de quatre enfants. Le lien de Péguy à Lavergne s’établit vraisemblablement sur la base d’une forte « résonance personnelle » selon l’universitaire.

Mais le roman forme aussi une pierre d’angle pour aborder en philosophe militant ce que Péguy appelle la « grosse question de l’enseignement primaire ». Et de ce point de vue, il confère au personnage fictif un étrange pouvoir d’évocation de la condition enseignante sous la Troisième république, en soulignant que « le nom de Jean Coste est devenu un nom commun » pour tous les instituteurs dans la difficulté et la détresse. Pour son modèle de  « Journal vrai » mû par une « éruption d’indignation » que devaient être les Cahiers de la quinzaine, Péguy a mis en lumière un roman vrai, comme celui de Lavergne, décrivant dans le détail la lente abrasion de l’âme d’un instituteur de l’école laïque, sombrant progressivement dans la misère la plus affreuse.

« De Jean Coste n’est sans doute pas un texte majeur dans l’œuvre de Péguy »  selon Anne Roche. Certes, mais le commentaire entame une rupture dans le positionnement politique de Péguy : son adhésion au socialisme est ébranlée, les socialistes étant plutôt assimilés « aux riches », et son engagement s’infléchit vers une défense de la liberté, qui deviendra le pivot de son libéralisme politique flamboyant.

« Jean Coste à qui il faut toujours revenir », dira Péguy, mais incarne-t-il pour autant l’antithèse du « hussard noir » ? N’oublions pas que l’admiration intense irradiant le célèbre passage que nous avons cité dans le premier volet de la présente série peut être en partie considéré comme une rémanence idéalisée d’une impression d’enfance, car c’est enfant que Péguy a connu les débuts de l’école républicaine. Dans l’Argent, texte de 1913, la stylisation des hussards noirs devient un argument allégorique contre le pacifisme des syndicats d’instituteurs. Dans De Jean Coste Péguy revendique sa connaissance des instituteurs, son immense respect pour l’enseignement primaire qu’il considère comme plus complexe que le secondaire et le supérieur. Son intention est de libérer les maîtres de toutes les servitudes, qu’elles soient vitales ou politiques pour qu’ils disposent du loisir de faire advenir l’humanité.

La misère est une épreuve continue, un enfer sur terre

À rebours de l’usage courant des notions de « misère » et de « pauvreté », Péguy fait valoir leur profonde hétérogénéité : l’une relève de la morale, l’autre de l’économie. De nuance subtile dans la chanson populaire anonyme  La Complainte du Juif errant (« La grande misère du pauvre errant ») du 18ème siècle, citée par Verlaine dans Mes Hôpitaux, jusqu’aux réflexions mordantes d’Oscar Wilde dans L’âme de l’homme sous le socialisme dénonçant « la misère et la pauvreté si complètement déprimantes », c’est un continuum sémantique qui semblait caractériser ce doublon. Question sociale par excellence, au sens où les philosophies sociales du dix-neuvième siècle en proposeront l’élaboration, la misère et la pauvreté formeront, dans ce nouveau cadre, la pierre de touche des principaux systèmes politiques possibles (socialisme, communisme, libéralisme, capitalisme). Pour mieux saisir la différence profonde que Péguy tente d’inscrire dans ce contexte, et qu’il juge nécessaire afin de sortir de la confusion qui préside à l’analyse des problèmes sociaux, il érige la disparition de la misère en condition préalable à l’institution de la cité, renvoyant la pauvreté à la sphère d’une société déjà établie, bien que sans doute, mal établie. La dignité est donc un pré-requis de la justice sociale corrigeant la pauvreté et garantissant les besoins fondamentaux. Tel est le socialisme revendiqué par Péguy. Il est intéressant de noter que, Raymond Aron réfléchissant à la question de la pauvreté et à son incidence sur l’exercice des libertés démocratiques, se réfère à la distinction de Péguy dans son Essai  sur les libertés. Plus récemment, Charles Coutel a dénoncé dans des pages revigorantes la culpabilisation et la « propagandisation » des pauvres à la lumière de la distinction paradigmatique de Péguy.

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Quand l’école laïque prône des vertus catholiques

En invoquant un instituteur en proie à la misère, Péguy pointe douloureusement les contradictions de l’école républicaine et dénonce les errements de l’anticléricalisme exterminateur du ministère Combes. En faisant appel à la « vocation » et à la « mission » des instituteurs, Ferdinand Buisson, « principal organisateur de l’enseignement primaire en France », opère un détournement de vocabulaire religieux n’échappant pas à l’acuité critique de Péguy qui souscrirait à l’idée d’une « laïcité falsifiée ». Ainsi la morale professionnelle des enseignants de l’école laïque apparaît pétrie de « sentiments catholiques » servant à justifier leur piètre condition matérielle. À la différence de l’administration, Péguy n’ignore pas les effets dévastateurs de cette misère à travers de poignants témoignages reçus au siège des Cahiers, et, les ayant vécus lui-même dans sa propre chair, il sait comment les interpréter. Dans l’extrait suivant, ainsi que dans plusieurs autres passages du De Jean Coste, la misère est véritablement « vue de l’intérieur » comme le souligne Péguy, qui décrit sobrement, cliniquement, sans pathos, la « violence symbolique » subie par Jean Coste : « on lui demande étant misérable de faire comme s’il ne l’était pas ».

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L’instituteur est dans la commune le représentant de la culture et de l’humanité

Le point d’orgue du commentaire de Péguy consiste dans une injonction libératrice : celle, pour l’instituteur, de s’adosser à l’humanité et à la culture dans l’accomplissement de son métier, et, ainsi, de se délier de tous les pouvoirs tentaculaires, que ce soit celui du maire, du curé ou du préfet, ou de ce que l’on appellerait aujourd’hui les idéologies dominantes. Une circulaire de juin 1902 sur les devoirs du fonctionnaire n’avait en effet pas abrogé, par négligence, semble-t-il, une ancienne loi de 1850 plaçant les instituteurs sous l’autorité des préfets. Si le texte de Péguy forme de droit un dispositif sublime de résistance de l’enseignement contre toute tutelle abusive, peut-on ainsi le circonscrire à cette fonction ?

L’étude d’Anne Roche permet d’appréhender l’importance de la conclusion du De Jean Coste au vu de tout un corpus dépouillé par ses soins et du manuscrit de Péguy qu’elle a  longuement analysé : « La mission de l’instituteur : ce thème en apparence occupe peu de place dans de Jean Coste. Et pourtant les quelques pages où Péguy en traite, à la fin de son texte, étaient capitales à ses propres yeux. » En effet, ajoute-t-elle, « ce sont ces lignes qu’il choisit pour le Catalogue analytique sommaire » pour caractériser De Jean Coste. L’essentiel se jouerait donc dans ce passage des Cahiers

Il est tentant de critiquer la conception péguyste pour son altière idéalité. Ce point de fuite que crée la référence à l’humanité n’est-il pas au contraire une façon de conférer une importance déterminante à l’enseignement primaire, rafraîchissant, pour reprendre un terme bergsonien, la vieille humanité, ainsi que l’antique culture au contact des enfants qui la découvrent ? Un enseignement primaire en aucun cas minoré ou humilié dans son rapport au secondaire et à l’université, dont Péguy a pu dénoncer ailleurs l’envahissement par une « fausse culture » ? S’il fallait définir la portée de ce texte, on pourrait alors avancer, en s’autorisant d’un terme élu de sa nomenclature, que Péguy y institue l’instituteur.

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La rémunération des professeurs est la condition de la liberté de l’enseignement

Dans le numéro des Cahiers suivant la publication de De Jean Coste, et qui donne aussi deux nouvelles de Lavergne, Péguy bondit au mot de « subventionné » appliqué par Henry Bérenger au philosophe universitaire Célestin Bouglé dans un article très polémique attaquant les « intellectuels » - terme né de l’affaire Dreyfus - incapables de comprendre la politique et, en l’occurrence, l’anticléricalisme d’Émile Combes. La rectification cinglante de Péguy fait valoir la signification véritable de la rémunération, gage de l’indépendance des enseignants du primaire, comme du secondaire et du supérieur. Péguy rappelle avec acuité à propos de ces derniers, qu’en faisant le choix d’une carrière à l’université, ils renoncent à des activités beaucoup plus lucratives dans l’industrie ou le commerce. Notons surtout que la question du traitement des enseignants est préservée de toute connotation corporatiste, parce qu’elle est le corollaire pour Péguy, comme pour Condorcet ou Alain, du  principe absolu de la liberté de l’esprit sur lequel tout enseignement, dès le primaire, doit être fondé. Il n’empêche que Péguy demande deux choses essentielles à un gouvernement socialiste de l’école : n’enseigner que le vrai et bien payer les enseignants.

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Isabelle de Mecquenem

 

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Bibliographie

Péguy Charles, De Jean Coste, édition critique par Anne Roche comprenant la réimpression du roman d’Antonin Lavergne,  coll. « Textes du XXe siècle » Klincksieck, Paris, 1975.

Coutel Charles, « Jean Coste, l’insu de la République », Revue Quart Monde, N°198 - "Littérature et misère : quelles rencontres ?, Année 2006.

Coutel Charles, Hospitalité de Péguy, Desclée de Brouwer, Paris, 2011.