Série John Dewey et l'éducation

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Brève présentation de son parcours

Le philosophe américain John Dewey fut d’abord enseignant pendant trois ans (1879-1882), avant de reprendre ses études et d’obtenir un doctorat à l’université Johns-Hopkins en 1884 (consacré à Kant). En 1894, il rejoint l’université de Chicago et, influencé par William James, il se rapproche du pragmatisme. Il dirige alors le département de philosophie, de psychologie et d’éducation et fonde l’University of Chicago Laboratory Schools où il peut tester ses idées en pédagogie. Après un séjour en Europe en 1904, il revient aux États-Unis pour enseigner à l’université de New York (Columbia) et au Teachers College de cette même université. Il y restera jusqu’à sa mort.

Sa maturité philosophique commence dans les années vingt (de son propre aveu), période qui correspond objectivement à une intense production intellectuelle avec de nombreux livres majeurs – Reconstruction en philosophie (1920) ; Expérience et nature (1925) ; Le Public et ses problèmes (1927) ; L’Art comme expérience (1934) ; Expérience et éducation (1938) – jusqu’à son maître ouvrage Logique. La théorie de l’enquête (1938). Durant cette époque de grande fécondité intellectuelle, il voyage également beaucoup notamment au Japon et en Chine, en Turquie, au Mexique et en URSS.

Si la pensée de Dewey a connu une grande influence de son vivant, son œuvre sera éclipsée par la philosophie analytique dès les années 1950, après sa mort. Il faudra attendre les deux dernières décennies du vingtième siècle aux États-Unis, avec des penseurs comme Richard Rorty, Charles Taylor et enfin Hilary Putnam pour que des discussions philosophiques serrées avec œuvre en fassent de facto un philosophe incontournable du vingtième siècle.

La place des questions éducatives dans son œuvre

Si l’œuvre philosophique de Dewey, dans ce qu’elle a de plus théorique, a une portée cruciale pour réfléchir aux problèmes d’éducation (notamment La Théorie de l’enquête : voir Michel Fabre, Philosophie et pédagogie du problème, Paris, Vrin, 2009), Dewey a par ailleurs explicitement thématisé les questions éducatives qui occupent une place à part entière dans son œuvre.

Dès 1896, il crée une école-laboratoire au sein de l’université de Chicago. En 1903, elle compte 140 élèves, 23 instituteurs et 10 assistants. Dewey fixe à cette expérience deux objectifs : être une source d’inspiration pour d’autres et constituer un centre de recherche dans le domaine de la pédagogie. Les élèves vont en classe pour faire des choses (cuisiner, coudre, travailler le bois, etc.) : c’est dans ce contexte et à l’occasion de ces actes que s’ordonnent les études : écriture, arithmétique, etc. Une telle école expérimentale est d’abord une expérience d’éducation à la démocratie. En effet, l’esprit démocratique, cher à Dewey, doit animer et les élèves et les enseignants : c’est dès l’école que se prennent les bonnes habitudes politiques – il est incohérent de prétendre instruire les citoyens d’une démocratie dans des organisations scolaires monarchiques.

On le voit, c’est toujours en philosophe que Dewey aborde les questions éducatives. Les problèmes politiques se posent ainsi dès l’école. De manière plus générale, le pragmatisme de Dewey l’amènera à combattre incessamment les faux problèmes en philosophie comme en pédagogie. De même que la philosophie de Dewey est basée sur le refus des dualismes (entre désir de savoir et objectivité des savoirs, entre pensée et pratique, entre souci de soi et souci des autres, etc.), de même, les problèmes éducatifs bien posés doivent permettre un développement épanouissant de l’enfant qui est garant du bon fonctionnement de la démocratie : aimer savoir pour savoir bien, vivre la pensée comme un geste, vouloir connaître le vrai pour savoir prendre les bonnes décisions, ramener les problèmes de l’art au niveau des questions de la vie quotidienne.

Cette façon de voir le distingue des deux courants pédagogiques qui s’opposent aux États-Unis vers 1890, à savoir : les traditionalistes et les partisans d’une pédagogie centrée sur l’enfant. L’actualité de Dewey, pour nous Français aujourd’hui, tient à son refus de rentrer dans une telle opposition qu’il juge mal fondée et dont le paysage médiatique voudrait nous faire croire qu’elle est le vrai problème (« républicains ou pédagogues ? »).

Réception de son œuvre

Certains historiens considèrent que la diffusion de la philosophie de Dewey s’est plus réalisée à travers son œuvre pédagogique qu’à travers ses ouvrages philosophiques. C’est en tout cas très vrai pour le contexte français : il est considéré comme une référence par des praticiens francophones de l’école nouvelle comme Célestin Freinet, Roger Cousinet ou Ovide Decroly (ce dernier traduisit How we think). En revanche, dans le champ philosophique universitaire, la réception en France de Dewey fut tardive – et l’œuvre d’un homme : Gérard Deledalle. Pendant longtemps, le nom de Dewey était bien plus souvent cité en sciences de l’éducation qu’en philosophie (où sa reconnaissance plus large dans le cénacle universitaire est récente, notamment grâce aux traductions et recherches de Joëlle Zask et Jean-Pierre Cometti). Les choses sont donc en train de s’équilibrer.

On ne peut terminer cette brève présentation de Dewey sans parler de la mythification posthume de ses thèses pédagogiques – bien éloigné de la littéralité des analyses subtiles de ses recherches. Selon Gérard Deledalle, « Dewey est considéré comme le théoricien, le porte-parole, le représentant et le symbole de l’éducation progressive en Amérique et dans le monde, qu’on l’en félicite ou qu’on lui en fasse le reproche ». Aux États-Unis, son nom cristallisera donc les attaques portées sur le système scolaire en général ; les reproches viendront rapidement, dès l’entre-deux-guerres : on imputera à ses idées pédagogiques tout ce qui ne va pas dans le système éducatif de son pays. Même chez les doctes, que ce soit dans l’article d’Hannah Arendt (« La crise de l’éducation ») ou dans les pamphlets d’Allan Bloom sur le déclin culturel, la figure de Dewey cristallise des critiques qui montrent que leurs auteurs n’ont manifestement pas lu Dewey. On peut se donner une idée du mythe ainsi véhiculé en visionnant la scène célèbre de l’école dans le film de Charlie Chaplin : Un Roi à New York.

Sébastien Charbonnier