Série Péguy - 1 - « L’enseignement a pris une telle place dans le monde moderne que… »

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Alors que l’enseignement en général et toutes les questions scolaires et universitaires obsèdent la réflexion de Péguy, à l’image de leur importance dans le monde moderne dont l’écrivain est le plus véhément contempteur, peu de travaux ont été consacrés à cet aspect pourtant matriciel de son œuvre. Ce contraste est même saisissant. En dehors d’un colloque pertinent sur « Péguy et l’enseignement » en décembre 2007, dont les actes furent publiés par L’Amitié Charles Péguy en 2008[1], les contributions de Péguy restent mal connues et tendent à se résumer au symbole éculé des « hussards noirs de la République » au risque d’en perpétrer l’injuste occultation.

Est-ce en raison d’une ambivalence foncière et d’un embarras insurmontable, car Péguy, refusant de réduire l’enseignement à une question sociale et politique, l’appréhende selon ce qu’il nomme une « mystique » décrite dans L’Argent (1913) : « La République et l’Église nous distribuaient des enseignements diamétralement opposés. Qu’importait, pourvu que ce fussent des enseignements. Il y a dans l’enseignement et dans l’enfance quelque chose de si sacré, il y a dans cette première ouverture des yeux de l’enfant sur le monde, il y dans ce premier regard quelque chose de si religieux que ces deux enseignements se liaient dans nos cœurs et que nous savons bien qu’ils y resteront éternellement liés »[2].

L’école primaire dont il témoigne et qu’il encense à travers la figure perdue des « hussards noirs » représente de ce point de vue un événement inouï pour l’humanité : la rencontre du peuple et de la vérité. C’est en ces termes quasi métaphysiques qu’il faut envisager l’enseignement, et non, selon la doctrine rationaliste de l’époque, comme une allégorie du progrès et de la science en marche capables de soustraire l’homme aux déterminismes de son milieu. Car Péguy discerne également une nouvelle forme de tyrannie et d’escroquerie dans un enseignement qui devient un « morceau d’État »[3], comme il l’écrit dans De Jean Coste (1902), à propos de l’instituteur condamné à vivre dans la misère tout en professant la morale laïque. Il dénonce alors la domination du « parti intellectuel » qui s’étend du primaire jusqu’à l’Université, à l’image de l’arrivisme de ces « jeunes gens qui passent directement de l’ancienne et de la nouvelle École normale au Parti socialiste unifié »[4]. Or les « anciens intellectuels devenus députés », « notamment les  anciens professeurs, nommément les anciens normaliens » nourrissent une « sorte de haine véritablement démoniaque » contre la culture, affirme Péguy avec virulence dans Notre jeunesse (1910). La modernisation scolaire représente la terrifiante opération par laquelle « un État peut vider un enseignement de tout son contenu de culture et de liberté »[5]. C’est ainsi que le topos de la traîtrise sous-tend la crise de l’enseignement dont Péguy développe la logique de crise « totale » impressionnante.

De l’enfant du peuple, orphelin de père au lycéen boursier, Péguy est lui-même le survivant d’une traversée homérique des institutions scolaires, depuis son entrée à l’école primaire en 1880 jusqu’à l’École normale supérieure en 1894, dont il démissionnera trois ans plus tard. Mais sa propre pathobiographie scolaire ne livre pas pour autant les causes univoques permettant de comprendre les oscillations de son admiration et la férocité de ses détestations, puisque les échecs semblent avoir participé autant que les réussites aux tournants féconds de sa vie douloureuse. Péguy ne deviendra pas un heureux professeur de lycée ou d’université. Il adhère au parti socialiste en 1895 mais critique la politique de Combes et de Jaurès, s’engage en faveur de Dreyfus en 1898 mais dénonce vite la « décomposition du dreyfusisme », et jusque dans l’annonce de sa conversion au catholicisme en 1907, il garde« ce  vieil esprit de liberté de l’esprit ». 

Péguy est mort sur le front d’une balle en pleine tête le 5 septembre 1914, un mois à peine après la déclaration de guerre de l’Allemagne à la France. La mystique a sombré dans l’histoire. N’écrivait-il pas en 1883 dans sa rédaction d’écolier : « Depuis peu nous avons le bonheur de faire de la gymnastique et des exercices militaires à notre école. On nous a donné des fusils avec lesquels nous nous efforçons de nous préparer à faire de bons soldats » [6] ?

 

Isabelle de Mecquenem



[1] Péguy et l’enseignement. L’Amitié Charles Péguy, n° 121 et 122, 2008

[2] Œuvres en prose complètes, III, pp. 804-805, Paris, Gallimard, coll. "Bibliothèque de La Pléiade", nouvelle édition de Robert Burac; tome I (1987); tome II (1988); tome III (1992).

[3]Œuvres en prose complètes, I, p. 1051

[4] Œuvres en prose complètes, III p. 35

[5] De la situation faite au parti intellectuel dans le monde moderne devant les accidents de la gloire temporelle, 1907

[6] Péguy, Œuvres en prose complètes, I, p. XL