Série J. G. Fichte et l'éducation

Guillaume Vergne propose ici un dossier consacré à Johann Gottlieb Fichte (1762-1814), dont la philosophie de l'éducation fait jonction entre les Lumières et la conception moderne de l'Etat.

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La philosophie de Fichte est une philosophie de la liberté. Mais, au départ, nous n’avons pas conscience du fait que nous sommes fondamentalement libres. C’est pourquoi l’intervention d’une autre liberté est indispensable pour que nous puissions devenir libres à notre tour. D’où l’importance cruciale que Fichte accorde à l’éducation, au point de consacrer à la question un ouvrage entier : les Discours à la nation allemande. Fichte, en effet, ne thématise pas seulement l’importance de l’éducation de façon théorique et conceptuelle, même si cette dimension est capitale du fait de la centralité de la question de la liberté dans son système. Il en envisage également l’organisation politique, et est l’un, si ce n’est le premier, à promouvoir une éducation nationale, instituée et gérée par l’Etat, et généralisée à la population dans son ensemble. Il est intéressant de noter que ce projet, sans être à ces yeux utopique, semblait à Fichte difficilement accessible dans un futur immédiat, alors que cette éducation nationale, aux fondements proches de ceux que Fichte lui assignait : former des citoyens responsables et impliqués dans le devenir commun, est pour nous devenue la norme.  Peu d’entre nous, cependant, seraient prêts à laisser l’Etat s’introduire de manière aussi intrusive dans nos vies. Comme la liberté ne se négocie pas, l’éducation doit pour Fichte être totale, et l’Etat doit donc prendre constamment en charge l’élève, totalement assimilé à l’enfant – une des idées de Fichte qui a le plus choqué est celle de retirer leurs enfants aux parents. La question de savoir comment on passe d’une conception de la liberté absolue à celle d’un Etat qui sous bien des aspects semble totalitaire ne laisse pas de fasciner. Et il conviendra de se demander si ce grand écart n’est pas plutôt, plus qu’une bizarrerie conceptuelle propre à Fichte, un exemple paradigmatique de la « dialectique de la raison », selon l’expression d’Adorno et d’Horkheimer, par laquelle la foi dans le progrès de la rationalité se retourne contre elle-même et devient l’alibi des pires négations de cette même liberté.

Nous inaugurons ici sur skhole.fr une série consacrée à la pensée de Fichte concernant la question de l’éducation.  Les textes que nous vous proposons sont extraits des Discours à la nation allemande. Ces discours font partie de l’œuvre de Fichte qualifiée de « populaire », au sens où elle s’adresse à un large public et où elle se veut plus accessible que les ouvrages plus « théoriques », souvent complexes. Ils s’inscrivent également dans l’actualité immédiate de Fichte : la conquête napoléonienne. Ecrits en 1807, ils visent à jeter les bases d’un redressement de la nation allemande en constituant celle-ci en un tout. Pourquoi dès lors la question de l’éducation y est-elle si centrale ? Parce que ce redressement est non seulement impossible par les armes, Napoléon ayant vaincu, mais ni souhaitable de cette façon. Seule l’éducation peut permettre de construire un homme, et donc également un peuple conformément aux idéaux de liberté, et faire de l’Allemagne une nation unifiée, les deux choses allant de pair. C’est à cette question de la liberté que nous attacherons dans le premier volet de cette série. Dans un second temps, nous nous intéresserons au rôle que Fichte donne à l’Etat et à la nation. Nous interrogerons finalement, dans une troisième livraison, l’articulation, qui peut sembler sous certains aspects paradoxale, entre la liberté et l’Etat.

Guillaume Vergne