Les « rationalismes régionaux » dans l’épistémologie bachelardienne : remarques sur la critique actuelle du paradigme disciplinaire, par Alain Firode

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Marc Donikian - Arbres communiquant - sans titre 2017

Il semble que la critique du paradigme disciplinaire, dans la littérature pédagogique actuelle, soit devenue une sorte d’évidence ne nécessitant aucune justification – bref une sorte d’« allant de soi » (comme en témoignent les multiples occurrences de formules telles que « carcan disciplinaire », « sclérose disciplinaire », « enfermement disciplinaire » etc.). C’est ainsi que les savoirs spécialisés, dans le domaine de la recherche, sont communément accusés d’être incapables de saisir la « complexité du réel », au point d’être parfois suspectés par la sociologie des sciences de ne devoir leur existence qu’à des divisions artificielles, institutionnelles et sociales, reflétant de simples enjeux de pouvoir. De même, dans le domaine pédagogique, l’enseignement formel de savoirs présentant une forte identité théorique et méthodologique – comme la physique, la biologie, les mathématiques etc. – se voit fréquemment reprocher de n’être utile qu’aux « futurs spécialistes » et donc d’occuper une place excessive, voire carrément indue, dans un programme d’enseignement général obligatoire (lequel gagnerait, pense-t-on, à être organisé selon une autre logique que disciplinaire, comme celle des « compétences » ou celle des « questions vives » que prennent en charge les « éducations à »)[1].

Tels sont, en deux mots, les principaux arguments constituant ce qu’on peut appeler la « doxa anti-disciplinaire » actuelle. L’objectif de cette étude est de les mettre à l’épreuve en prenant appui sur la pensée de G. Bachelard[2]. L’épistémologie bachelardienne (en particulier les analyses du Rationalisme appliqué, où se trouve développée l’idée d’un « rationalisme régional ») fournit en effet un cadre théorique permettant de montrer que l’approche disciplinaire des savoirs, à la fois dans le domaine de la recherche scientifique (I) et dans le domaine pédagogique (II), constitue un moment absolument nécessaire de la démarche de production de savoir (pour le chercheur) ou d’acquisition de connaissances (pour l’élève). Autrement dit, de monter que l’interdisciplinarité, pour être féconde, ne doit ni faire l’économie du moment disciplinaire, ni même en relativiser l’importance. Telle est, en tout cas, l’hypothèse que cette lecture des textes bachelardiens se propose d’établir.

I - La légitimité épistémologique du paradigme disciplinaire

Le chapitre VII du Rationalisme appliqué s’ouvre par cette question : « L’idée de déterminer des régions distinctes dans l’organisation rationnelle du savoir est-elle saine ? »[3]. Le problème posé, en d’autres termes, est celui de la pertinence de l’approche disciplinaire des savoirs dans le domaine de la recherche scientifique : la tendance à la spécialisation est-elle féconde ? Est-elle conforme à la dynamique du progrès scientifique contemporain ? La réponse que Bachelard apporte à ces questions, comme nous allons le voir, est radicalement affirmative. Reste bien évidemment à comprendre les raisons qui l’ont conduit à cette conclusion. 

La discipline comme « corps de concepts »

Commençons, pour cela, par préciser la notion même de discipline, telle qu’elle se présente dans l’épistémologie bachelardienne. Une « discipline », au sens le plus général du terme (à la fois scolaire et scientifique), désigne pour Bachelard un corps de connaissances organisées possédant une forme d’autonomie et d’identité propres (autonomie méthodologique, autonomie conceptuelle, autonomie de ses modes de validation). Le principe qui confère une telle autonomie à un ensemble de connaissances ne réside pas dans les « objets de première phénoménologie »[4] : le domaine du savoir, selon Bachelard, n’est pas (ou ne devrait pas être) structuré en fonction des divisions qui préexistent à l’effort de connaissance et découlent de notre rapport naturel et spontané au monde (il n’y a pas de sens, d’un point de vue bachelardien, à parler des « sciences de la vie », de « la terre », de « l’homme » etc.). L’identité disciplinaire d’un savoir, pour Bachelard, découle entièrement de son organisation structurelle et conceptuelle : une région du savoir s’autonomise dès lors que les notions qu’elle met en œuvre forment ce qu’il appelle un « corps de concepts, c'est-à-dire un ensemble de concepts qui se définissent corrélativement »[5]. La théorie de l’électricité, la mécanique newtonienne, par exemple, constituent autant de disciplines parce que leurs concepts respectifs s’organisent en systèmes autonomes au sein desquels ils se définissent les uns par les autres (ainsi, en mécanique newtonienne, la force se définit-elle au moyen d’une « triangulation notionnelle »[6], par le produit de la masse par l’accélération : F = M dv/dt).

Ces structures conceptuelles autonomes, qui assurent l’identité d’une discipline, valent par ce que Bachelard appelle leur « puissance d’organisation » : elles permettent à un savoir d’acquérir le degré de systématicité qu’exige la scientificité. Une science en effet n’est pas une collection de faits bien mais un enchainement de propositions « apodictiques » (démontrables) logiquement dépendantes les unes des autres. Il s’ensuit que la production d’un savoir à prétention scientifique, quel que soit le domaine considéré, ne peut avoir lieu, selon Bachelard, qu’au sein d’un système théorique clos, organisé autour d’un « corps de concepts » autonome. Bref, au sein d’une « discipline » clairement identifiée.

La discipline comme « manière de penser »

Ces premières remarques suffisent sans doute à justifier les disciplines dans leur rôle de structures productrices de connaissances scientifiques. Elles ne permettent pas encore de comprendre, toutefois, pourquoi l’organisation disciplinaire, selon Bachelard, n’est pas seulement nécessaire mais encore suffisante. Comment expliquer que l’auteur du Rationalisme appliqué envisage la fragmentation du travail scientifique en domaines autonomes sous un jour exclusivement positif ? Ne peut-on lui objecter que cette fragmentation, tout en étant nécessaire, implique toutefois pour le chercheur un risque d’enfermement dans les cadres plus ou moins étroits de sa propre spécialité ?

Cette crainte, selon Bachelard, provient d’une méconnaissance du véritable esprit de spécialité, lequel ne produit nullement, contrairement à ce qu’on croit souvent, une intelligence « mono-adaptée »[7], enfermée dans la considération d’une seule région du réel. Pour Bachelard il y a au contraire une souplesse naturelle et intrinsèque de la pensée spécialisée qui tient à son caractère formel et hautement abstrait. La fréquentation assidue d’une science, chez le spécialiste qui a passé de longues années à la pratiquer, conduit en effet à la formation progressive d’« une manière de penser »[8] libérée de la considération d’un objet particulier. La théorie de l’électricité débouche ainsi sur ce que Bachelard appelle un « électrisme », une « façon de voir les choses à la manière d’un théoricien de l’électricité » dont il dit qu’elle pourrait théoriquement « devenir une manière universelle de penser »[9]. C’est en quoi une discipline s’avère intellectuellement formatrice : elle ne constitue pas seulement une structure logique, conceptuelle : elle devient dans l’esprit de celui qui la pratique en profondeur un style vivant de pensée applicable à tout. Etudier la mécanique rationnelle, la théorie électrique etc., ce n’est donc pas seulement apprendre des résultats, ni même des démonstrations : c’est apprendre à penser d’une certaine façon, c’est entrer dans une école de pensée. Faire de la thermodynamique, de l’électricité etc. c’est apprendre à avoir une « vision thermodynamique, une vision électricienne » etc. du monde. Etant entendu que cette orientation conceptuelle du regard, pour Bachelard, n’est pas le signe d’un enfermement dans des bornes mentales quelconques, mais au contraire un facteur de créativité et d’invention. C’est ainsi qu’il arrive fréquemment, dans l’histoire des sciences, que des découvertes d’importance soient dues à l’appréhension d’un objet ou d’un problème à l’aide d’un point de vue qui lui est traditionnellement étranger : par exemple, si Torricelli parvient à l’idée de pression atmosphérique, c’est qu’il voit une « balance » dans les fontaines florentines (la colonne d’eau étant équilibrée par la colonne d’air) : il pense « en mécanicien » formé à la statique archimédienne et pas en physicien, formé à la physique aristotélicienne. Autre exemple : la notion acoustique « d’impédance », si féconde dans l’analyse des phénomènes vibratoires mécaniques (comme le son), qui provient à l’origine de l’étude des courant alternatifs en électricité. Une fois encore, c’est parce que l’étude spécialisée d’une branche du savoir - la théorie électrique - débouche sur un mode de penser applicable à toute sorte d’objets -  l’« électrisme » - que peuvent avoir lieu des échanges interdisciplinaires féconds.

Le « rationalisme intégral »

On comprend, par ce qui précède, que le plaidoyer bachelardien en faveur des disciplines ne condamne pas par avance toute idée d’interdisciplinarité. Il serait plus juste de dire qu’il débouche sur une certaine conception de l’interdisciplinarité, assez différente, comme nous allons le voir, de celle que promeuvent ordinairement les partisans contemporains de l’interdisciplinarité.

S’il n’y a pas de rationalisme « général », en effet, il y a toutefois pour Bachelard un rationalisme qu’il qualifie d’« intégrant » ou d’« intégral »[10]. Ce caractère « intégrant » du rationalisme scientifique se marque par le fait que la dynamique du progrès scientifique, en particulier dans la période contemporaine, tend à rapprocher des régions du savoir qu’on croyait jusqu’alors distinctes (cf. par exemple le rapprochement de la chimie et de la biologie dans la biochimie, de la physique et de la chimie dans la chimie moléculaire etc.). Or ces rapprochements de domaines ne proviennent nullement d’un processus de déspécialisation des recherches : au contraire l’histoire des sciences, comme le souligne Bachelard, montre qu’ils proviennent presque toujours d’une spécialisation accrue dans chacun des deux domaines auparavant conçus comme étrangers (par exemple, c’est parce que la théorie de l’électron – « l’électronique » – s’est constituée comme une branche autonome de la physique que la chimie s’est interconnectée à la physique, par la mise en évidence de la relation entre les propriétés chimiques des éléments et le nombre d’électrons de valence sur la dernière couche électronique de l’atome). Ce qu’on peut encore exprimer du point de vue de la logique du concept en disant qu’en science, contrairement à ce qui se passe pour la connaissance empirique commune, « l’extension et la compréhension loin d’être inverses l’une de l’autre [sont] en quelque manière proportionnelles »[11] : un concept se spécifie (gagne en détermination) en s’étendant (en augmentant son extension) de même qu’il s’étend en se spécialisant. Le savoir scientifique, autrement dit, devient d’autant plus englobant qu’il devient spécialisé.

Le « trans-rationnel »

On voit donc que Bachelard n’a nullement méconnu le souci de l’interdisciplinaire, mais cet interdisciplinaire (ce qu’il appelle le « trans-rationnel ») selon lui ne s’atteint pas « en éliminant les structures »[12]. Pour parvenir à trouver du commun, il faut « tout au contraire […] multiplier et […] affiner les structures »[13], c'est-à-dire augmenter le degré de spécialisation et de parcellisation des savoirs. Le trans-rationnel se construit à partir de l’approfondissement des structures propres à chacun des savoirs régionaux. D’où il suit que la spécialisation disciplinaire n’est pas pour Bachelard ce qui nous écarte du réel conçu comme un tout concret, mais au contraire ce qui nous en rapproche au fur et à mesure qu’elle dégage des correspondances structurelles toujours plus fines entre les différentes régions du savoir.

Dans le Rationalisme appliqué, Bachelard développe assez longuement un exemple simple de ces « échanges »[14] interdisciplinaires : celui qui a lieu entre la mécanique rationnelle et la théorie de l’électricité. La comparaison entre l’équation de la dynamique F = M dv/dt et l’équation qui formalise, en électricité, la relation entre la force électromotrice E et « un courant i circulant dans une bobine de self induction L » (soit E = Ldi/dt) établit l’existence d’une « correspondance fonctionnelle »[15] entre le coefficient L d’auto induction en électricité et la quantité M dans l’équation dynamique. Dans les deux cas, le signe algébrique désigne une grandeur qui s’oppose au changement (aux variations du courant électrique ou aux variations de l’accélération dans le cas de la mécanique), bref une forme d’inertie qui transcende la notion d’inertie purement mécanique. L’auto-induction peut ainsi être comprise comme une sorte d’« inertie électrique »[16].

On aurait tort de considérer ce type de rapprochement comme un jeu formel et accessoire. Il s’agit, comme le dit Bachelard, d’un « bilinguisme essentiel » qui produit un enrichissement mutuel du sens des concepts : « L’intuition mécanique » se trouve éclairée et enrichie par « l’intuition électricienne » et inversement[17]. Parce qu’elle génère une force de suggestion pour la formulation de nouvelles hypothèses ou pour la résolution de nouveaux problèmes, la saisie de ces correspondances inter-rationnelles est absolument nécessaire à la maîtrise et à l’assimilation authentique d’une science : on parle d’autant mieux le langage de sa propre discipline, on comprend d’autant plus profondément le sens de ses théorèmes, qu’on est conscient des correspondances structurelles qu’elle entretient avec d’autres disciplines (de même qu’on parle d’autant mieux sa propre langue, comme l’avait noté Goethe, qu’on maîtrise aussi une langue étrangère)[18].

On voit donc, d’une manière générale, que l’interdisciplinaire, tel que le conçoit Bachelard,procède d’un approfondissement de la logique disciplinaire, non de sa correction. C’est en entrant toujours plus profondément dans la logique de sa propre discipline qu’on s’ouvre au dialogue avec d’autres disciplines, qu’on fait des « ponts ». Le disciplinaire, pourrait-on dire, est intrinsèquement et naturellement pluridisciplinaire. C’est pourquoi les sciences susceptibles de donner lieu à une recherche ou à un parcours universitaire « pluridisciplinaire », si l’on suit Bachelard, devraient être choisies en fonction de leur proximité structurelle, de manière à ce que le chercheur (ou l’étudiant) puisse développer ce « multilinguisme » fécond que supposent les échanges entre les domaines du savoir. Il ne s’agirait donc nullement, contrairement à ce que l’on voit dans la plupart des formations ou des recherches dites « pluridisciplinaires », de mettre ensemble des connaissances en raison de leur complémentarité pour penser ou résoudre telle ou telle question ou problème pratique (ou social), telle ou telle « question vive ».

Ces analyses, on le voit, conduisent Bachelard à distinguer entre une bonne et une mauvaise interdisciplinarité. Il y a une mauvaise façon de relier entre elles les régions du savoirs, génératrice de « vésanies » et de confusions, qui consiste à connecter différents domaines sans passer par les correspondances structurelles, d’ordre formel et algébrique[19]. Pour que les correspondances « transrationnelles » soient légitimes, il importe qu’elles soient effectuées « dans la zone de la pensée surveillée, au point où ces correspondances opèrent discursivement dans une rationalité algébrique précise »[20]. On peut voir dans ces lignes une critique anticipée de ce que les théoriciens de la complexité, tel E. Morin, appelleront la « pensée reliante ». Pour Bachelard, la tendance à rapprocher, à « faire des ponts » comme on dit, n’est pas en elle-même une valeur intellectuelle : celle-ci ne vaut que si elle est « surveillée », et elle n’est telle qu’à la condition de s’appuyer sur des correspondances algébriques ou, à tout le moins, abstraites et structurelles.

Le « tonus » de la pensée spécialisée

On comprend, pour toutes ces raisons, que Bachelard s’étonne du procès qu’à son époque, déjà, on intente à la spécialisation : « nous pouvons justement nous étonner, dit-il, qu’on désigne un tel effort de connaissance que réclame la spécialisation comme un effort abstrait, sans vie, hors de la vie »[21]. Bachelard reconnaît que la figure du spécialiste, quand on considère les choses de l’extérieur, en spectateur et en fonction des valeurs sociales usuelles, puisse avoir quelque chose de déconcertant : comment, se demande-t-on, « justifier la partialité de l’intérêt de connaissance, intérêt qui non seulement fait choisir au sujet un secteur particulier mais surtout qui fait persister le sujet dans son choix »[22]. Comment expliquer qu’on puisse s’intéresser, parfois toute sa vie durant, à un secteur très régional et spécialisé de la connaissance ? Comment peut-on vouloir être un « spécialiste » ? Mesurée aux valeurs sociales courantes, la spécialisation apparaît forcément comme une mutilation, comme une sorte de monomanie pathologique. Aussi ne peut-elle se comprendre et se légitimer que si on la juge à l’aune des « valeurs de la science ». Il est en effet un trait propre à l’esprit scientifique qui ne peut se réaliser que dans la spécialisation : ce que Bachelard appelle son « tonus » ou encore sa « vivacité »[23]. L’activité rationaliste, dans l’épistémologique bachelardienne, porte avec elle une exigence « polémique », en tant que toute connaissance authentiquement scientifique est dirigée « contre », en tant qu’elle impose une rupture constamment réeffectuée avec la pensée commune. De là le caractère « turbulent et agressif »[24] et pour ainsi dire violent de la connaissance scientifique, sa « vigueur ». Or pour Bachelard seule « la pensée spécialisée est une pensée polémiquement sûre »[25]. Elle seule possède un authentique pouvoir de rupture. D’où il faut conclure que « régionaliser l’esprit, ce n’est pas le restreindre. Il est total dès qu’il est vif. Sa totalité est fonction directe de sa vivacité »[26].

II - La légitimité pédagogique du paradigme disciplinaire

Cette conclusion en faveur de l’approche disciplinaire des savoirs ne se limite chez Bachelard pas au domaine de la recherche. Elle vaut également, comme nous allons le voir maintenant, pour ce qui concerne la question pédagogique de la formation scientifique.

Le rôle formateur des savoirs (I) : la raison comme produit des savoirs

Sur ce point, la pensée bachelardienne reprend à son compte, quoique sur des bases épistémologiquement nouvelles, l’idée classique selon laquelle la pratique d’une science particulière (telle que la physique, la chimie, les mathématiques etc.) contribue en profondeur à la formation générale de l’esprit de l’élève. Cette conclusion découle, en premier lieu, de l’analyse que l’épistémologie bachelardienne propose de la rationalité. Selon Bachelard, en effet, l’illusion fondamentale, qui masque le rôle intellectuellement formateur des savoirs constitués, est la croyance « à une raison constituée avant tout effort de rationalité »[27]. Bref, la croyance à une naturalité de la raison. Bachelard remarque à ce propos que si l’arithmétique venait à se révéler logiquement contradictoire, c’est la logique et donc la raison qu’on corrigerait, pas l’arithmétique ![28] Autrement dit, les normes de la pensée et du pensable, auxquelles obéit ce qu’il est convenu d’appeler notre raison, sont produites par les savoirs constitués, elles sont dépendantes de l’état historique des connaissances. C’est pourquoi il y a des « événements de la raison »[29], voire des « révolutions spirituelles »[30]. Bref, une historicité de la raison. D’un point de vue phylogénétique et historique, la Théorie de la Relativité, la Mécanique Quantique, par exemple, ont transformé la raison humaine, et donc, aussi, l’espèce humaine : « par les révolutions spirituelles que nécessite l’invention scientifique, l’homme devient une espèce mutante »[31]. Il en va de même, de façon plus modeste, au niveau ontogénétique et individuel : l’apprentissage de l’arithmétique élémentaire constitue une « révolution de l’esprit » pour le petit enfant, une modification en profondeur de ses modes généraux de pensée. Les savoirs objectifs, par conséquent, ne sont pas pour Bachelard de simples contenus qui viendraient « remplir » des cadres intellectuels constitués indépendamment d’eux (ou de simples conséquences qui viendraient réaliser les potentialités que ces structures mentales recèleraient déjà en elles-mêmes, comme on le voit chez Piaget par exemple) mais des principes constitutifs et formateurs des processus de penser que le sujet met en œuvre. D’où il suit que la rationalité n’existe que sous forme régionale et historique, en fonction des savoirs constitués et de leur histoire culturelle. Si la raison n’est rien sans les disciplines, sans les savoirs objectifs constitués en systèmes autonomes, c’est en définitive qu’elle ne leur préexiste pas : c’est qu’elle est leur effet.

Le rôle formateur des savoirs (II) : apprendre à « penser contre »

L’étude d’une science déterminée, par conséquent, ne confère pas à l’élève une capacité préparant sa future formation de « spécialiste ». Elle produit, pour reprendre le terme utilisé par Bachelard, un effet de « culture » valable quelle que soit la destinée future de l’élève. La formation acquise par la pratique des sciences, autrement dit, n’est pas une formation de type technique et professionnelle : elle relève de la formation ditegénérale (cf. la communication de Cracovie « Valeur morale de la culture scientifique »[32]). Cette généralité de la culture scientifique, telle que l’entend Bachelard, ne doit pas être confondue avec l’idée d’une quelconque « transversalité » des aptitudes acquises par la pratique et l’étude d’une science. La notion problématique de « compétence transversale » désigne, comme sait, l’idée d’une habileté intellectuelle acquise à l’occasion de la pratique d’une science, mais qui ensuite ne conserverait plus rien du savoir dont elle est extraite (par exemple la capacité à formuler des hypothèses, à problématiser etc.). Or il n’y a rien de tel, chez Bachelard, que ces sortes d’habiletés intellectuelles pour ainsi dire « nues ». Il n’y a pas de « rationalisme général »[33] (pas plus qu’il n’y a de « discours de la méthode » en général) seulement des « rationalismes régionaux », des « façons de penser » liées à l’exercice de telle ou telle science historiquement déterminée. Si la « culture scientifique » peut néanmoins à bon droit être dite « générale », c’est en raison de la nature « polémique » que l’épistémologie bachelardienne, nous l’avons déjà dit, confère à la rationalité : c’est qu’une science constituée (la chimie, la physique, la biologie…) n’existe  pour Bachelard que dans son opposition à l’opinion et que penser, quel que soit l’objet sur lequel porte notre réflexion, consiste toujours à « aller contre » (aller contre la force des « entrainements premiers », leur dire « non »). Telle est, en dernière analyse, la raison profonde pour laquelle l’étude d’une science déterminée, prise dans sa particularité méthodologique, cultive l’esprit en général : parce qu’elle nous fait saisir, en acte, l’expérience constitutive de toute rationalité qui est d’inhiber discursivement la connaissance commune. Par où l’on voit que, pour Bachelard, l’effet de culture résultant de l’étude d’une science n’est pas générale en dépit du caractère particulier de cette science, en dépit de son caractère spécialisé, mais au contraire en raison même de celui-ci. C’est ainsi qu’« on fait la preuve qu’on pense comme un esprit quelconque en se référant à un objet particulier »[34].

Ajoutons, pour finir sur ce point, que cette dimension formatrice, source de « culture générale » est perdue toutes les fois que l’enseignement d’une discipline ne restitue pas ce moment de rupture, d’opposition polémique qui fait la vie de la pensée (toutes les fois que l’élève ne participe pas « à une émergence »). C’est là, pour Bachelard, ce qui explique le défaut de sens qui affecte fréquemment l’enseignement des disciplines à l’école. Contrairement à ce qu’on prétend souvent, par conséquent, celui-ci ne provient pas de ce qu’on manquerait de faire contribuer les savoirs, par le biais d’une approche « pluridisciplinaire », au traitement de tel ou tel problème « pratique » ou à celui de telle ou telle « question vive » et « citoyenne ». D’où il suit que le défaut de l’enseignement disciplinaire traditionnel, selon Bachelard, impose sans doute une réforme des méthodes pédagogiques, mais aucunement une correction ou un remplacement de l’approche disciplinaire par une quelconque approche « pluridisciplinaire ».

Conclusion 

Que conclure, concernant l’organisation disciplinaire des savoirs (savants et scolaires), au terme de ce rapide détour par l’épistémologie bachelardienne ? A tout le moins que la critique de l’approche disciplinaire ne peut être considérée comme un « allant de soi ». Qu’on ne peut, sans avoir à se justifier longuement et précisément, utiliser des expressions péjoratives telles que « carcan disciplinaire », « enfermement disciplinaire » etc.  Il est vrai, sans doute, que la défense du modèle disciplinaire ne repose pas toujours sur des arguments solides. Il arrive, bien évidemment, qu’elle soit le fait de spécialistes (enseignants ou chercheurs) qui fétichisent et naturalisent illusoirement l’objet de leur spécialité, au point de croire que l’intérêt et l’importance de son étude vont d’eux-mêmes et sont pour ainsi dire éternels [35]. Pour autant, on se gardera d’en conclure que cette attitude de repli serait fatalement au fondement de toute tentative visant à défendre et à légitimer le paradigme disciplinaire. La lecture de Bachelard l’a montré : il y a des raisons épistémologiquement et philosophiquement consistantes qui plaident en faveur du modèle d’organisation disciplinaire des savoirs. Des raisons qui, à tout le moins, mériteraient d’être davantage prises en compte et discutées par les promoteurs actuels de l’interdisciplinarité.

 

Alain FIRODE (Université d’Artois, EA 4520)

 

 

Bibliographie

-  Bachelard G. Le nouvel esprit scientifique, Paris, PUF, 2013.

-  Bachelard G. Le rationalisme appliqué, Paris, PUF, 2004.

-  Bachelard G. La philosophie du non, Paris, PUF, 2002.

-  Bachelard G. « Valeur morale de la culture scientifique », in D. Gil, Bachelard et la culture scientifique, Paris, PUF, 1993.

-  Bachelard G. L’engagement rationaliste, Paris, PUF, 1972.

- Bulle N. « Les raisons épistémologiques et psychologiques de l’enseignement des disciplines » in B. Lochman, De l’instruction publique à l’éducation nationale : quel rôle pour l’école ? Paris, Société des agrégés de l’université, 2014, pp. 131-14.

-  Fabre M. « Sens portée et actualité du projet bachelardien de formation de l’esprit scientifique » in A. Firode, J. F. Goubet, H. Vincent (éds) Les disciplines de pensée, Arras, APU, 2013.

-  Jaffro L. « Les objets de l’éducation : quelle ontologie ? » Revue de métaphysique et de morale, 2007/4, n°56.

-  Vygotski L. Pensée et langage, Paris, La Dispute, 1997,



[1] Cf. sur ce point les analyses de N. Bulle dans « Les raisons épistémologiques et psychologiques de l’enseignement des disciplines » in B. Lochman (éd), De l’instruction publique à l’éducation nationale : quel rôle pour l’école ? Paris, SDAU, 2014.

[2]On se reportera, pour une analyse générale de la notion de discipline chez Bachelard, à l’étude de Michel Fabre, « Sens portée et actualité du projet bachelardien de formation de l’esprit scientifique » in A. Firode, J. F. Goubet, H. Vincent (éds) Les disciplines de pensée, Arras, APU, 2013.

[3]Gaston Bachelard, Le rationalisme appliqué, Paris, PUF, 2004, p. 119.

[4]Le rationalisme appliqué, op. cit., p. 139.

[5]Ibid.,p. 144.

[6]Ibid., p. 155.

[7]Ibid., p. 163.

[8]Ibid., p. 167.

[9]Ibid., p. 167.

[10]Ibid., p. 132.

[11]Ibid., p. 125.

[12]Ibid., p. 133.

[13]Ibid., p. 133.

[14]Ibid., p. 157.

[15]Ibid., p. 161.

[16]Ibid., p. 161.

[17]Ibid., p. 163.

[18]Cette réflexion de Goethe est citée par Vygotski dans Pensée et langage, Paris, La Dispute, 1997, p. 295.

[19]Tel est par exemple le cas du mécanisme cartésien « qui prétend appliquer la mécanique à des sciences qui ne sont pas d’ordre physique : telle fut la physiologie cartésienne, la médecine au 18e siècle, tel fut l’atomisme des philosophes » (Le rationalisme appliqué, op. cit., p. 174).

[20]Le rationalisme appliqué, op cit., p. 211.L’algèbre pour Bachelard est « la clef » qui ouvre les « royaumes des différentes sciences » et permet leur « traduction » (ibid., p. 168). La formule algébrique est le « traducteur » universel qui autorise l’interdisciplinarité et sans lequel celle-ci n’a aucune valeur. Bien évidemment on est en droit de se demander ce que valent ces analyses pour le cas des sciences et des savoirs non mathématisés.

[21]Ibid., p. 135.

[22]Ibid., p. 122.

[23]« C’est la spécialisation qui donne le tonus rationaliste ! C’est elle qui fait un esprit vigoureux » (Bachelard, L’engagement rationaliste, Paris, PUF, 1972, p. 7).

[24]Ibid., p. 7.

[25]Le rationalisme appliqué, op. cit., p. 135.

[26]Ibid. p. 136. A mettre au compte de la spécialisation, aussi, le fait que le plus instruit des savants restera toujours un écolier : « les savants vont à l’école les uns des autres » (Ibid., p. 23), comme on le voit dans les laboratoires où, fréquemment et naturellement, de jeunes chercheurs deviennent les maîtres de leurs maîtres. 

[27]Ibid., p. 9.

[28]Gaston Bachelard, La philosophie du non, Paris, PUF, 2002, p. 144.

[29]Le rationalisme appliqué, op cit., p. 45.

[30]Gaston Bachelard, Le nouvel esprit scientifique, Paris, PUF, 2013, p. 15. 

[31][31]Ibid. p. 15.

[32]Gaston Bachelard, « Valeur morale de la culture scientifique », publiée dans D. Gil, Bachelard et la culture scientifique, Paris, PUF, 1993.

[33]Le rationalisme appliqué, op. cit., p. 133.

[34]L’engagement rationaliste, op. cit., « La psychologie de la raison », p. 31 (je souligne).

[35]Cf. les remarques de L. Jaffro sur les « fanatiques des objets de l’éducation » (« Les objets de l’éducation : quelle ontologie ? » Revue de métaphysique et de morale, 2007/4, n°56)