Réforme du collège - La vraie discussion n’a pas commencé, par Denis Kambouchner

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Odile Alliet - cris écrits p1, 2011

La polémique actuelle à propos du collège peut être vue de deux manières : comme un pénible jeu de rôles, ou bien comme l’effet direct des faiblesses du dispositif proposé. Il y a des deux. Nous sommes toujours, comme disait Michel Crozier, dans « un système où personne n’écoute personne ». Et le durcissement du jeu politique n’arrange rien, qui fait de chaque mesure un sujet de querelle, avec ces temps-ci, à droite, une inquiétante escalade de l’outrance.

N’empêche, le Ministère de l’Éducation Nationale a péché par ingénuité. Il s’est donné raison trop tôt, dans un document (Collège, Mieux apprendre pour mieux réussir[1]) au style un peu trop publicitaire. Le collège d’aujourd’hui est dépeint sans nuances comme « monolithique dans son approche disciplinaire », et les enseignements y sont « conçus pour les seuls ‘bons élèves’ ». Mais le meilleur des mondes scolaires possibles est pour demain : « le collégien […] est accompagné selon des modalités adaptées à ses besoins », il « acquiert les valeurs, les repères et l’esprit critique d’une nouvelle culture numérique », etc.

Allez voir, du côté des nouveaux « enseignements pratiques interdisciplinaires » (ÉPI), l’exemple du débat sur les caricatures : c’est, sur un thème plus que sensible, un petit monument de niaiserie et de vacuité.

Le sort promis aux langues anciennes participait d’une semblable myopie. Quel  besoin, aujourd’hui, de l’ablatif absolu latin ou des verbes grecs en –mi ? On pouvait, sans souci, ôter à ces enseignements ce qui leur restait d’espace, en oubliant les bienfaits des gymnastiques de l’esprit, et leur besoin de rythme et de durée.

Mais, dira-t-on, le fond est sain : plus d’autonomie aux établissements et aux équipes pédagogiques, plus de justice dans la répartition des moyens, plus de temps pour l’aide individuelle, plus de « sens » dans le croisement des disciplines. Ce ne sont pas des idées neuves. Elles ont leur poids. Toutefois, par temps de disette budgétaire, et vu le degré d’improvisation qui pointe, est-on certain de ne pas aller vers l’appauvrissement plutôt que vers l’enrichissement ? Et sur l’interdisciplinaire, le problème semble posé à l’envers : il vient, dit-on, « donner du sens aux apprentissages ». Mais un enseignement bien conçu ne montre-t-il pas son sens par lui-même ?

Au total, que manque-t-il à cette réforme pour convaincre et pour entraîner ? Certes pas le retour à un ancien ordre scolaire. Mais un langage plus strict. Un diagnostic mieux ajusté. Un état des lieux plus différencié. Une plus vaste idée de l’enjeu. Une réelle écoute des demandes de tous.

Le diagnostic : le choc de l’entrée en sixième et la pédagogie très inégale du collège ne sont pas les seules causes d’un « décrochage » de masse. Dans leur grande masse, les élèves qui « décrochent » n’ont jamais vraiment été « accrochés ». D’où l’importance cruciale de l’accueil à l’école et de l’apport initial de l’école. Là est la base d’une école juste. Attaquez-vous au problème du CP : à terme, vous allégerez beaucoup celui du collège. Ce qui ne dispense pas de sa transformation, mais devrait être bien enregistré.

L’état des lieux : des distances sidérales se sont creusées dans la carte des établissements. « Le collège aujourd’hui » n’a pas de régime unique. Que faire avec ces inégalités ? Dans quelles limites faire varier le taux d’encadrement, l’emploi du temps, les méthodes ? Comment assurer partout la paix nécessaire aux études ? Rien de précis sur ces points. C’est dommageable.

L’enjeu : est-il bien d’« assurer un même niveau d’exigence pour que tous les élèves acquièrent le socle commun de connaissances, de compétences et de culture » ? La formule est embarrassée. Quant au « socle commun », ce ne sera jamais qu’une création artificielle, un objet institutionnel, non un but en soi. Le contraire donc d’un horizon. Si l’on disait : que chaque élève apprenne toute une variété de langages, ce serait déjà plus parlant. On saurait ce qui est en vue : plus de langues et d’arts (y compris physiques), de technologies, de sciences, d’humanités. Les mille choses dont un être actif, aujourd’hui, devrait se nourrir. Tous ces domaines dans lesquels on devrait installer les enfants, sur un mode dûment dynamique, à la fois attentif et intensif.

L’écoute enfin. On consulte les enseignants sur les nouveaux programmes : c’est bien le moins. Mais la réforme vient toujours d’en haut, et l’Éducation nationale reste brouillée avec l’appel à l’expérience et à l’initiative. Or, comment « refonder » sans libérer les paroles et les énergies ? La vraie discussion n’a pas commencé.