Réenchanter l'école : conférence de Julien Gautier et Guillaume Vergne sur la motivation à l'école

G. Vergne avait consacré ici un article à la "motivation". Nous y sommes revenus lors d'une conférence, le 15/11/2008, à l'invitation de Bernard Stiegler et d'Ars Industrialis.

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Destruction et formation de l'attention - Considérations sur la crise systémique de l'éducation et ses conséquences pratiques - Débat au théâtre de la Colline le 15 novembre 2008 avec Bernard Stiegler, Guillaume Vergne, Julien Gautier et Jean-Hugues Barthélémy.

 

Présentation de la conférence

L’institution scolaire et ses principaux acteurs souffrent aujourd’hui - et depuis assez longtemps - d’une sorte d’état de « dépression » collective, qui se manifeste aussi bien par l’indifférence des élèves que par la mélancolie d’un grand nombre d’enseignants : là où l’on attendrait l’entrain du désir d’apprendre – et d’enseigner -, règne souvent de part et d’autre une démotivation plaintive. Nous tenterons de montrer pourquoi l’école d’aujourd’hui souffre ainsi, et peine tant à mobiliser ses acteurs, n’étant pas encore parvenue à redéfinir son sens et ses pratiques dans le contexte nouveau d’un monde massivement déterminé par les « industries de programmes » et le marketing. Or, l’école peut et doit justement être le lieu où le désir humain est cultivé et par là « élevé » au contact des objets du savoir et du goût, au lieu d’être exploité en tant que simple pulsion consommatrice : pour « réenchanter le monde », il faut d’abord « réenchanter l’école ». Cet impératif nous amènera à défendre quelques propositions et principes en vue d’une réforme profonde de l’institution et de ses pratiques.

 

Julien Gautier & Guillaume Vergne

  • Durée: 31.22 Mo
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Commentaires

un beau programme...

Nous consacrons un article de dialogue avec votre "réanchanter l'école" sur notre site : http://www.c-possible.org/cp.cp?CPDoc=200591

Réenchanter l’école est un beau programme que propose le site Skhole.
Programme qui fait résonance avec ce que nous écrivions dans les années 90. Donc qui nous réjouit en tout premier lieu.
« Réenchanter en donnant le goût d’apprendre, en fournissant une attention véritable aux jeunes, en considérant l’école comme lieu d’élévation spirituelle, en requalifiant le temps long, en faisant fréquenter les œuvres classiques au plus grand nombre…
En substituant des exercices durables aux exercices jetables. »

On l’aura compris, c’est tout le contraire de la réforme « Darcos » qui habille grossièrement la réduction des effectifs par des effets de manche qui changent tous les quinze jours sous les coups de butoirs des syndicats, qui n’en espéraient pas tant . (Tellement ils sont incapables de se réunir autour d’une table et de se mettre d’accord sur de grandes orientations).
Darcos, en bon élève de Sarkosy, s’interroge pour savoir si les effets de la réforme sont rentables à court terme.
La « réforme Darcos » propose un enseignement modulaire, semestriel, moins chargé.
Une réforme de théorisation de l’éphémère, du lycée Light, le contraire de ce qu’il faudrait mettre en place (aux dernières nouvelles, il aurait reculé et proposerait 31h 30 de cours pour tout le monde, avec intégration des SES dans le tronc commun, et, de toutes façons il va reporter sa réforme).

Or la question centrale est la qualité et cette qualité doit être élaborée avec tous les partenaires à part entière concernés par l’éducation : les parents, les jeunes, les profs, le monde du travail.
La version humaniste de cette qualité pourrait se traduire par trois grandes mesures:

1 - Egalité de qualité d’attention vis-à-vis de chaque jeune

Pour parvenir à former des citoyens susceptibles d’affronter les défis du prochain siècle, il n’est pas envisageable de continuer à maintenir une seule approche.
Nous rappelons périodiquement que la déclaration universelle des droits de l’homme stipule un choix pour les parents et l’enfant de la pédagogie qui leur semble la plus efficace.
Ce choix n’a jamais existé. Il doit y avoir de solides résistances.
Si la « gauche humaniste» ne parvient pas à comprendre que l’attention égale ne signifie pas le traitement égal, on est mal partis.
La pédagogie différenciée qui devrait être le tronc commun de tout humaniste (les dictateurs, eux, sont pour la forme unique) a du plomb dans l’aile en France.
Différentier la pédagogie c’est offrir des points de départs différents aux intelligences multiples qui composent le genre humain. C’est organiser le dispositif éducatif autour de cela.
Koestenbaum, distingue 27 formes d’intelligence et tout le monde le sait qu’elles ne sont pas prises en considération, guère plus que les 9 formes d’intelligence de Gardner.
Nous nous permettons de le remettre sur le tapis cette taxonomie plus sophistiquée, regroupée en huit catégories :

Intelligence logique :
Raisonnement abstrait, calculatoire, déductif, associatif, relation nel, géométrique.
Visualisation analyse
Intelligence somatique :
Bon usage des sens : le corps comme Soi, écouter.
Force musculaire : vivre son adresse.
Orientationdans l'espace.
Santé.
Intelligence esthétique :
Verbale : exprime et communique les émotions les sensations, l'in­conscient.
Musicale : ce qui se rattache à la personne sociale et anthropolo gique.
Picturale : se percevoir et être perçu comme partie intégrante de la nature.
Artiste : organisateur de l'expérience qui crée le monde du sens.
Intelligence transcendante :
Le fait de conscience : réfléchir sans passion, l'art de la clarté
Le non attachement : (epoché-grec) méditation, rétablit le contrôle de l'esprit, l'exploration de l'espace intérieur : facilite la rigueur accroît la mémoire, renforce la concentration.
Introspection : dont fonctionnement obéit à la cyclicité suivante : se documenter, saturer l'esprit d'informations, laisser incuber, at tendre l'illumination et l'intuition, tester.
Intelligence marketing :
Survivre : intelligence pragmatique axée sur l'efficacité et les ré sultats, l'art du possible.
Simplifier : la pensée systémique, ce qui caractérise le leader, voir et réagir. Conceptualiser, s'émerveiller et agir dans des limites de plus en plus larges.
Vigilance extrême : rapidité de s'adapter, indépendance rend le chaos simple. Apprend à voir large en conceptualisant le temps.
Intelligence motivationelle :
Prééminence de l'action : sens profond de l'identité de soi, vo lonté, héroïsme.
Auto-stimulation identité : individualité, oeil fixé sur le but et pas sur les obstacles.
Grandeur sans cesse en mouvement : grande concentration, joie de se sentir vivant.
Intelligence de la sagesse :
Expérience : transforme l'angoisse en sentiment de sécurité.
Communication : voir le monde avec les yeux de l'autre.
Philosophie de la vie, projet d'immortalité.
Connaissance et expérience.
Intelligence d'équipe
Individu et communauté.
Service.
Travail par et avec les autres.
Délégation des tâches.

La pédagogie différentiée consiste à utiliser des chemins différents pour que les esprits soient formés à une démocratie digne de ce nom.
Qu’est ce qu’un citoyen ?
Quelqu’un capable d’articuler la jouissance à court terme, nécessaire à l’épanouissement personnel, avec l’investissement à long terme, nécessaire à la survie de l’espèce.

Aujourd’hui nous manquons cruellement d’un code de conduite des sociétés qui exprimerait les contraintes inhérentes au long terme à la bonne perpétuation du vivant qui est la première des richesses.
Ce code de conduite n’empêchera pas les égarements, mais ceux-ci pourront être sanctionnés.
Nous y travaillons à notre modeste échelle.

2- Fixer des objectifs communs ambitieux.
Il est crucial de faire prendre conscience à chacun de ses qualités, de ses potentialités, afin de lui donner l'envie de les élargir pour être et agir. Toute formation devrait proposer les ouvertures permettant à chacun d'incarner ses projets.
Elle devrait créer les conditions pour être efficace dans l'agir, responsable et authentique dans l'être, et permettre à chacun d'acquérir suffisamment d'aisance pour interagir de façon satisfai sante avec les autres.
Cette formation devrait en premier lieu offrir une solide base de connaissances et de savoir-faire dans les principaux domaines.

Il faudrait restructurer, comme nous le proposons vainement depuis 15 ans l’enseignement autour de trois grands axes, qui scandent les finalités de penser, discerner entreprendre qui nous paraissent fondamentaux avec des objectifs escomptés :

Les rapports concrets de l’homme à la nature supposent l’enseigne­ment des matières classiques telles que la géographie, la physique, la chimie, les mathématiques appliquées, la biologie, mais égale ment la pratique d’ac tivités manuelles et techniques qui sont actuellement les parents pauvres du cursus gé néral.
Les rapports sensibles de l’homme à lui-même et aux autres sont peu développés. En sus d’une éducation physique et sportive, d’un ensei­gne ment de sa propre langue et d’autres langues, de l’histoire, de l’économie ainsi que d'un contact avec les différentes cultures, il est indispensable de mettre l’individu en meilleure re lation avec ses énergies, avec son fil directeur, avec ses sensibilités artis tiques et de lui faire découvrir ses structures de communication, afin qu’il puisse inscrire ses propres créations dans la réalité.
Les rapports conceptuels
Toutes ces disciplines ainsi que les mathématiques actuelles et la philosophie n’abordent qu’occasionnellement les rapports entre l’homme et les concepts ou les structures, rapports qui seuls permettent de tisser les liens entre les choses.
Tout ceci devrait permettre de faire croître le nombre d’êtres humains qui choisissent d’apprendre en fonction de leurs finalités et de leurs positions intérieures plutôt que de stocker indéfiniment pour en savoir plus, et d'augmenter ainsi leur degré de certitude. Tout ceci devrait développer des êtres dont les démarches sont en priorité pensées en termes d’investissements sur tous les plans et d’é cologie personnelle et collective. Des individus qui évaluent le de gré de cohérence de leurs activités, et dont les décisions sont fondées plus sur la pertinence que sur la volonté de ressembler aux autres ou de prouver quoi que soit.
Ces êtres interagissent avec le reste du monde, parce qu'ils peuvent se connecter avec un environnement ouvert ; en distinguant leurs aspi­rations intérieures de leurs perceptions extérieures, leurs choix sont facilités.

3 - Donner les pouvoirs locaux aux professeurs, aux éducateurs, pour faire leur boulot. Mettre en place des systèmes d’encouragement permanents, d’évaluation des conditions de réussite. De travail en équipe bien sûr, par complémentarité. Créer les conditions d’évolution du métier. Nommer sur trois à cinq ans le chef d’établissement, élu par ses pairs, secondé par un gestionnaire classique. Abolir la journée continue en recréant des plages communes où les problèmes inévitables sont débattus…
Nous développerons cet aspect une prochaine fois.

Conclusion :
On comprendra que l’ambition est d’avoir des enseignants qui soient et des maîtres de savoir dans leurs domaines et des facilitateurs en pédagogie. Opposer les deux aspects est la principale erreur du groupe Skhole.
C’est cela qui permettra d’inscrire la jouissance symbolique de l’acte d’enseigner dans le quotidien.

 

Le renoncement de lécole à tous les niveaux

Du haut dune longue expérience, je ne peux que souscrire à un certain nombre de constatations et danalyse. Il est par exemple frappant de constater le renoncement de tous, des enseignants comme des élèves. Et il est vraiment choquant et douloureux, comme le dit Bernard Stiegler, de voir « le renoncement de jeunes qui soufrent du court-circuit de la construction du surmoi ». Et cela devrait être vrai pour tout enseignant dont le métier est, finalement, un métier de soin. Or on méprise trop souvent la souffrance des élèves. Il est tout aussi choquant et douloureux, donc insupportable, de constater un échec patent (dont le plus caricatural pourrait être celui de lapprentissage des langues) qui se double, surtout depuis quatre ou cinq ans, dun sentiment de totale impuissance face à la mise en uvre de processus actifs de démentalisation, dont certains programmes, notamment en sciences expérimentales, en sont un exemple plus que marquant. Il est à ce sujet frappant de constater combien ces sciences expérimentales, surtout biologiques, sont absentes du débat. On peut légitimement penser, en effet, quil ne sagit pas seulement dune situation dépressive, mais bien de processus actifs, pas forcément à titre conscient chez tous, mais dont tous, ou presque tous, sont complices à un niveau quelconque. Bien sûr, à titre personnel, un enseignant peut mettre en place quelques serpillières. Il est toujours possible, ponctuellement, de refuser linversion imposée des démarches de pensée et la dispersion destructrice des éléments nécessaires à lélévation de lintelligence, de refuser les démarches marketing imposées, quitte à en payer parfois le prix fort. Mais pour quelle efficacité ? Pour quelle lutte du pot de terre contre le pot de fer ?

http://www.lewagges.fr/index.php?id=69

le temps libre de l'école

Merci pour votre commentaire in situ, et le lien vers votre propre page web.

Sans non plus partager tout le détail de vos analyses, je suis en particulier sensible à ce que vous dites, à la fin de votre billet, de la nécessité de retrouver à l'école un autre rapport au temps (et non pas sa pure augmentation) : c'est ce qui pour nous s'appelle justement skholè, d'où le nom de ce site.

cordialement,

JG.

le temps à l'école

Merci à vous également de votre réponse. Par contre je serais heureux de connaître nos points de divergence. Vous pouvez me contacter sur lewagges.fr. Mais je serai aussi au théatre de la Colline le 6 décembre. Peut-être serait-ce l'occasion de se croiser ?

J'ai relu attentivement votre

J'ai relu attentivement votre page, et en fait je n'ai pas de réelle divergence avec ce que vous écrivez, contrairement à ce que mon commentaire ci-dessus, en effet, laissait penser... J'ai du lire - ou répondre - trop vite ! Cela dit, je suis tout de même tout à fait prêt à poursuivre la discussion avec vous lors d'une réunion AI, ici-même ou ailleurs.

Par exemple, je n'ai pas parlé que trop allusivement d'une "érotique de l'enseignement", évoqué la notion de "transfert" (à laquelle vous avez raison d'associer celle de "contre-transfert"), et l'ensemble de ces aspects disons "libidinaux" et identificatoires de la relation pédagogique. Une collègue de Saint Quentin (Aisne), m'a signalé récemment l'existence d'un travail de psychanalyse de Nadine Gabin sur Socrate, la pédagogie et le transfert (Paris VIII), mais je n'ai pas encore cherché à me le procurer, s'il est trouvable... De mon point de vue, c'est d'une réflexion philosophique appuyée sur la psychanalyse dont nous avons besoin en effet pour penser un peu sérieusement cette dimension essentielle.

cordialement,

JG.