Qui veut encore devenir professeur ? ou la crise de la vocation enseignante, par Marian Balastre

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Qui veut encore devenir professeur ? Bientôt plus personne, indiquent les statistiques. Cette année 2012, à nouveau, les jurys des concours de recrutement au professorat secondaire n'ont pas pourvu tous les postes offerts, très certainement à cause du niveau insuffisant des candidats et de leur raréfaction.

Ces deux phénomènes ne sont pas surgis de nulle part : les candidats, faibles en quantité comme en qualité, sont le résultat d'une baisse du niveau scolaire (et de l'intérêt scolaire) des élèves, elle-même causée par la destruction de l'enseignement des contenus disciplinaires depuis plusieurs décennies.

Depuis que les statistiques sont disponibles et jusqu'en 2010, tous les postes offerts étaient pourvus. En 2011, brusquement, la situation se dégrade, puisque 4 055 postes ont été pourvus sur 4 881, au CAPES externe : plus de 800 postes sur 4000 ne trouvent pas de candidat recevable ! Une situation inédite qui passe pourtant dans une indifférence presque généralisée, qui serait encore compréhensible si elle ne touchait pas les professeurs en exercice eux-mêmes, et l'ensemble du monde éducatif.

Au CAPES externe de lettres modernes en 2012, la troisième section du concours la plus importante, 681 postes ont été pourvus sur 733. En Lettres Classiques (LC), 75 postes seulement ont été pourvus sur 170 (en 2011, 77 admis) ! En anglais, le jury n'a pas recruté plus de 659 certifiés sur 790 postes à pourvoir. En allemand, 184 sur 230. Le plus grand écart numérique se réitère en mathématiques, dont le jury n'a pris que 652 admis sur les 950 postes offerts (en 2011, 574 pour 950).

Cette dernière discipline présente une évolution particulièrement symptomatique : en 1999, pour 945 postes, 7332 candidats venaient passer les épreuves ; en 2012, pour un nombre presque égal de postes (950), il y avait seulement 1285 candidats présents aux épreuves. Où vont les étudiants en mathématiques, s'ils ne viennent plus au CAPES ? On peut se douter, sans même faire de recherche, qu'ils vont dans les filières de l’ingénierie, et globalement des entreprises privées qui monnaient sans doute mieux que le statut de professeur le travail intellectuel que représente l'expertise scientifique, et qui propose un emploi sérieux en comparaison de la garderie éducative à laquelle on affecte ceux qui se destinaient à être professeurs.

Alors que partout on prétendait que la baisse du nombre de candidats aux CAPES externes entre 2010 et 2011 (de 22 074 à 12 491) était liée à la mastérisation, les nouveaux candidats devant passer une année universitaire de plus pour accéder au concours (BAC + 5), le niveau du nombre des candidats présents aux épreuves du concours ne s'est pas vraiment rétabli, puisque de 2011 à 2012, il est passé de 12 491 à 13 005... Notons que la mastérisation des concours de l'enseignement implique deux mesures importantes :

  • le passage du niveau licence (bac + 3) au niveau master (bac +5) pour passer le concours. Alors qu'autrefois un capes était l'équivalent d'un bac + 4, la mastérisation implique une organisation spécifique d'une cinquième année où le candidat passe en même temps son master (dont un mémoire pédagogique), et en même temps le capes.
  • La constitution du master enseignement comme diplôme à part entière, distinct du traditionnel master recherche. On imagine combien un master professionnalisé implique de régression en terme de contenu, l'important n'étant plus tant de maîtriser une discipline en profondeur, que d'en savoir enseigner les rudiments avec des compétences pédagogiques. Ces dernières ayant toujours été considérées avec mépris autant par la plupart des professeurs des universités que par les étudiants, étant entendu que l'objectif d'un parcours universitaire, et ce depuis le Moyen-Âge, est la maîtrise d'un savoir supérieur et non l'acquisition de compétences professionnelles, suspectes de ravaler vers les contingences et les compromissions – et plus précisément, ce qu'on appelle le nivellement vers le bas.

Cette augmentation dérisoire de 12 491 à 13 005 dément totalement l'hypothèse d'une baisse uniquement due à la mise en place du calendrier de la mastérisation, et qui aurait donc dû être enrayée en 2012. Nous aurions dû même assister à une remontée importante puisqu'au nombre de candidats qui n'ont pas pu se présenter en 2011, s'ajoutait celui des nouveaux candidats en âge de passer le concours ; on pouvait donc s'attendre à plus de 22 000 candidats en 2012. Au contraire, la mastérisation a manifestement accentué la raréfaction, ou la "fuite des cerveaux" vers d'autres débouchés et l'abandon de la filière enseignante. Pour rappel, il y avait, en 2004, 37 538 candidats présents au CAPES externe, ce qui constitue à peu près une division par trois du vivier en 8 ans seulement, alors même que le nombre d'élèves du secondaire augmente à cause du "baby-boom" des années 2000.

Cette situation est le résultat global et significatif de plusieurs dégradations de l'institution :
- Elle n'est plus attrayante socialement, le professorat n'étant plus un métier prestigieux, ni bien rémunéré (on ne compte plus les articles qui signalent combien le salaire d'un enseignant français est inférieur à la moyenne de l'OCDE !).

- Les candidats eux-mêmes n'ont plus, soit le niveau, soit l'attrait pour la transmission d'une discipline académique ; en échange, l'idéologie pédagogiste de la gestion éducative des compétences des élèves, qui se développe actuellement pour pallier la ruine du modèle transmissif, n'attire évidemment pas les "cerveaux", les étudiants cultivés et ambitieux intellectuellement.
- Les conditions de travail des enseignants, notamment des jeunes professeurs, sont, notamment dans les banlieues, et de notoriété publique, fortement dégradées : affectations dans des établissements ZEP, agrégés affectés en collège, jeunes lauréats ne trouvant pas de poste fixe pendant des années mais devant rester remplaçant, un barème de mutation fondé sur la situation personnelle et non le niveau du concours et des diplômes du professeur (un professeur, qui, mastérisation mise à part, possède un master 1, 2, ou un doctorat, par rapport aux autres professeurs qui n'ont que la licence et le CAPES, c'est à dire le niveau minimal, n'a aucun avantage d'affectation ou de salaire par rapport aux autres). Un ensemble de mesures et de situations gênantes ou difficilement vivables grèvent le statut de l'enseignant, dans l'indifférence de l'institution (la récente augmentation des salaires des jeunes professeurs est une mesure dérisoire ; concernant l'affectation de jeunes professeurs dans les zones ZEP, depuis des décennies on dit et répète qu'il faut y mettre des professeurs chevronnés... qui se réfugient et se fixent dans les meilleurs lycées dès qu'ils le peuvent, laissant vides des postes dans les établissements difficiles, que les jeunes lauréats doivent donc occuper).

- Phénomène symbolique, les normaliens, qui autrefois, passaient le CAPES dont ils étaient dispensés des épreuves écrites, sont aujourd'hui très rétifs à passer même l'agrégation, à moins d'être certains, une fois admis, d'échapper au secondaire, enfer dans lequel ils ne voudraient tomber pour rien au monde, préférant évidemment le statut, par exemple, d'ATER à l'université, et ce même s'il est, en général, bien moins rémunéré que le traitement normal d'un professeur du secondaire. Une grande partie des normaliens devenus des intellectuels reconnus avait commencé sa carrière, voire l'avait terminée, dans l'enseignement secondaire : Bergson, le philosophe Alain, Julien Gracq, etc. Ce cas de figure, qui assurait culturellement le lien républicain entre le sommet de la méritocratie (l'ENS), et l'enseignement de base du secondaire, est désormais révolu.

Il serait pourtant intéressant et justifié d'aller chercher l'avis des jurys des concours au sujet de cette crise de la candidature. Voici quelques extraits intéressants du rapport de jury du CAPES externe de Lettres classiques de 2011 :

« Premier paradoxe : alors que le nombre des postes mis au concours du CAPES ne cesse d’augmenter (185 contre 170 l’an dernier), le nombre des candidats inscrits ne cesse de diminuer, et dans des proportions considérables (297 contre 384 l’an dernier). Encore plus inquiétant : sur 297 inscrits, seuls 111 ont finalement composé, soit un peu plus de 37% des inscrits – c’est-à-dire que plus de 60% des inscrits ont renoncé à venir passer les épreuves du concours auquel ils se destinaient. [...] Pourquoi ces abandons catastrophiques ? Un président ne peut prétendre fournir toutes les explications possibles et définitives. Mais un président universitaire n’a pas à chercher bien loin quelques causes des plus évidentes : la série des réformes, mal accueillies par la communauté universitaire, on s’en souvient, qui ont touché le Master, le calendrier des concours et la formation des maîtres. [...] Plus généralement, dans la société française de 2011, mener à bien une vocation d’enseignant est fort méritoire, quand on voit ce que sont la condition économique des enseignants, les difficultés rencontrées dans la pratique de leur métier et le peu de considération qui s’attache à leur fonction. De telles remarques concernent tout citoyen et ont trait à l’organisation de la vie de la cité – ce que Platon et Aristote appelaient du beau mot de politique. […] Nous avons besoin et nous aurons besoin de professeurs de Lettres classiques, quelle que soit leur répartition entre les académies et à l’intérieur des académies. Dans une société où l’image remplace la réalité, où l’émotion remplace la raison, où l’affirmation péremptoire, la publicité ou les astuces de la communication remplacent l’argumentation, où la mauvaise foi, le mensonge, voire le bourrage de crâne triomphants remplacent la réflexion et l’exercice de l’esprit critique, les cultures antique et classique offrent des richesses incommensurables pour la formation d’esprits libres ; outre sa beauté, la littérature antique transmet une expérience historique qu’il ne faut pas perdre – ce que les premiers humanistes européens appelaient bonae litterae ou litterae humaniores. [...] Enfin, à vue humaine, il ne faut pas espérer qu’un enseignant du second degré gagne autant qu’un trader ou soit aussi considéré qu’un ingénieur ou qu’un cadre commercial ! Et pourtant, vieux professeur qui aura aimé passionnément son métier dans le second degré et dans le supérieur, j’encourage les jeunes intellectuels qui se sentent un don, une vocation même, à se lancer, malgré les présentes difficultés, dans cette voie. »

Beau panégyrique du métier de professeur (il ne faut pas espérer qu'un professeur ait un meilleur statut qu'un « cadre commercial » ! - rêve-t-on ?), avec le succès qu'on peut cependant lire dans les statistiques de 2012... (encore moins d'admis en LC en 2012 qu'en 2011, malgré le rétablissement annoncé du nombre de candidats).

Publié précédemment dans Mezetulle (blog de Catherine Kintzler) : http://www.mezetulle.net/article-capes-niveau-insuffisant-et-rarefaction-des-candidats-108325169.html

Marian Balastre

Professeur agrégé de lettres modernes, membre du comité de l'Association des Professeurs de Lettres.

 

***

 

L'exemple de la chute du nombre de candidats dans les disciplines littéraires : Lettres Modernes, Lettres Classiques, Grammaire

Évolution du nombre de candidats présents aux épreuves d'admissibilité des concours externes de Lettres modernes et classiques entre 2004 et 2011

Concours externes

2004[1]

2005

2006

2007

2008

2009

2010[2]

2011

2012[3]

LM

Agrégation

1214

1111

1082

973

941

827

644

495

598

CAPES

4000

3939

3625

3494

3205

3015

2648

1523

1411

LC

Agrégation

431

360

355

278

263

246

196

143

180

CAPES

691

644

527

510

403

361

299

119

108

Grammaire : Agrégation

56

 

 

 

 

 

18

11

10

ANALYSE : une vocation littéraire amputée de presque deux tiers en moins d'une décennie

  • Agrégation de Lettres modernes : diminution constante de 100 candidats présents par an ; de 1214 à 495 ; soit une baisse d'environ 60% en 7 ans. Pendant ce même temps, le nombre de postes offerts varie entre 150 et 80, de 135 à 80 chronologiquement, soit de moins de 50%. La diminution du nombre de candidats présents aux épreuves, c'est à dire de "vrais" candidats, est supérieure à la baisse du nombre de postes, qui a donc une incidence relative sur le découragement des candidats potentiels.
  • Agrégation de Lettres classiques : diminutions irrégulières en quantité, avec de brusques baisses (de 246 à 196 entre 2009 et 2010) ; de 431 à 196 ; soit une baisse de 54% en 6 ans. En 2011, pour la première fois, les candidats à l'agrégation dépassent en nombre ceux du CAPES. Seule une maigre élite se maintient donc, la masse des candidats d'autrefois, affluant vers le CAPES d'abord et certains vers l'agrégation, a fondu comme neige au soleil puisqu'elle a été divisée par sept (691 à 119).
  • Les agrégations observent une augmentation du nombre des candidats présents en 2012, par rapport à 2011, mais pour un niveau qui reste inférieur à 2010. La tendance baissière n'est donc pas enrayée.
  • CAPES de Lettres modernes  : c'est l'un des concours les plus emblématiques en raison de son statut, puisque c'est le concours de base des profs de français de l’Éducation Nationale. C'est aussi un des concours les plus importants en quantité de postes à pourvoir. De 4000 à 2648, soit une baisse constante d'environ 200 à 300 candidats en moins par année, avec une brusque accélération entre 2009 et 2010 (de 3015 à 2648, soit une baisse de près de 400). Pourcentage de baisse : 34% en 6 ans. Entre 2004 et 2009 (cinq ans), le CAPES de LM perd un quart de candidats. Entre 2009 et 2012 (trois ans), il en perd plus de la moitié. Cela s'appelle une forte accélération de la chute.
  • Les CAPES, contrairement aux agrégations, observent une baisse continue du nombre de candidats entre 2011 et 2012, ce qui signale très nettement la désaffection pour ce concours, à la différence de l'agrégation qui garde son attractivité pour un public d'élite restreint. Les candidats masterisés ont, assez logiquement, davantage misé sur l'agrégation (qui nécessitait auparavant un bac +4), et encore moins sur le CAPES que leurs prédécesseurs n'étant pas passés par le master.

Dans les 4 concours, la diminution est constante partout, comme inéluctable, la baisse la moins forte est de 50%, la plus importante est une division par sept (pour le CAPES de LC). Les agrégations de Lettres classiques et modernes, symboliques par leur statut de vitrine de l'excellence humaniste, ont perdu à elles deux 805 candidats tous les ans entre 2004 et 2010, sur une cohorte initiale d'environ 1630 agrégatifs en 2004. Huit centaines d'étudiants sérieux et talentueux ne se destinent plus à l'enseignement le plus rigoureux et ne désirent plus devenir des représentants éminents de la culture littéraire et linguistique française.

Le concours le moins « dépeuplé » en vrais candidats, le CAPES externe de Lettres modernes, se trouve sauver quelques meubles étant donné l'attractivité relative (mais en chute libre à moyen terme) de la filière littéraire, et sa position de débouché « refuge » pour les autres filières classiques désertées. La désaffection des lycéens et des étudiants pour les lettres, puis des étudiants en lettres eux-mêmes pour l'enseignement, a procédé par étapes. D'abord l'impossibilité généralisée d'étudier le latin et le grec en collège, puis en lycée, barre la voie aux études humanistes classiques pour la plupart des élèves. Le nombre de candidats aux concours de Lettres classiques se trouve donc logiquement affaibli en premier (2004 : 1122 candidats de Lettres classiques ; en 2010, 495 : soit une diminution globale en Lettres classiques de 56 % en 6 ans). Ensuite, la difficulté inhérente au niveau exigé pour l'agrégation de lettres, quelle que soit la section, décourage des étudiants qui n'ont pas bénéficié d'une formation littéraire solide : ce qui signifie donc qu'une telle formation est de moins en moins dispensée. L'agrégation se trouve donc touchée en deuxième lieu (en 2004, 1701 agrégatifs de lettres, dont l'agrégation de grammaire ; en 2010, 858 : soit une diminution de 50%). On voit le nombre de candidats au capes de Lettres modernes  résister dans un premier temps un tant soit peu à l'érosion (2004 : 4000, 2005 : 3939), mais la dégringolade commence ensuite : 200 candidats environ disparaissent chaque année entre 2005 et 2009. Puis la dégringolade s'accélère entre 2009 et 2010 avec une perte de près de 400 candidats.

En 8 ans, entre 2004 et 2012, on passe globalement, tous concours de lettres confondus, de 6 386 candidats à 2 297 : presque deux tiers des étudiants qui avaient la vocation de devenir professeur de lettres, ont disparu corps et biens. Cela signifie qu'a eu lieu en amont un effondrement de la vocation littéraire universitaire et scolaire dans les années 1980 et 1990. La chute est particulièrement frappante en Lettres classiques : avec le même rythme, en 12 ans la totalité des humanités classiques qui impliquent l'étude du grec et du latin, les fondements mêmes de la culture européenne, peut totalement péricliter et disparaître. Le constat est sans appel et vertigineux, les statistiques ne mentant, ni ne pardonnant pas. Les récentes réformes de l'enseignement secondaire et les tendances globales observées dans les cohortes actuelles d'élèves ne permettent nullement d'entrevoir la perspective d'un redressement de la situation, qui est donc hautement alarmante pour l'avenir de la culture humaniste française.

Où sont passés nos étudiants en lettres, nos capésiens et nos agrégatifs ? Un article du site Le Monde sur les débouchés des diplômes de master en France[4]fournissait la réponse : en 2010, 800 étudiants ont présenté leur candidature au Master de management à HEC Paris (pour 60 places). C'était deux fois plus que l'année d'avant, soit une augmentation brutale de 100% en seulement un an...

Comme le signalent de pertinents chercheurs comme Nathalie Bulle, les humanités littéraires ont été remplacées comme centre structurel de l'instruction par les disciplines scientifiques. Cependant, on observe une chute semblable des candidats dans ces dernières. Cela n'empêche pas la masse des élèves, puis des étudiants de lettres, de percevoir la littérature et la culture humaniste comme un espace flou où le goût de l'effort et l'importance de la réflexion ne sont plus perçus, contrairement aux mathématiques et aux sciences dures auxquelles il reste peut-être un résidu de prestige intellectuel, d'invitation à la rigueur. Enfin, il n'est pas rare que certains élèves de secondaire se laissent aller à dire qu'ils n'aimeraient pas être professeur, sachant pertinemment quel genre d'élèves ils sont...

ANNEXE 1 : Inscrits : étudiants ayant l'intention de devenir professeur l'année de passage au concours :

2004

2006

2008

2010

2012

49 121

50 025

40 028

33 502

24 136

Interprétation : en plus de la chute du nombre de présents, on remarque un écart croissant entre le nombre d'inscrits (qui chute de moitié environ) et le nombre de présents au CAPES (qui chute lui de 65%). Cet écart est une illustration statistique de la perte générale de la volonté de devenir professeur. L'intention de le devenir diminue de moitié en quantité d'étudiants, mais la présence aux épreuves diminue de près de deux tiers. L'écart entre les deux chutes jauge la « perte de volonté » des étudiants, qui annoncent participer au concours mais ne viendront en réalité pas passer les épreuves.

ANNEXE 2 : Le concours de recrutement de professeurs des écoles (CRPE) : candidats présents aux épreuves d'admissibilité du concours externe :

2003

2004

2005

2006

2007

2008

2009

2010

2011

2012

61 826

61 397

55709

52 425

48 810

44 373

41 874

34 952 

16 273

17 492

 

Article, revu et augmenté, publié précédemment dans « La crise de la vocation littéraire »,  Revue de l'Association des Professeurs de Lettres (APL), n°138, juin 2011, p. 57-59.


[1]  Postes : agrégation/CAPES  : Lettres modernes  : 135/1153 ; LC :  53/240

[2]  Postes : Lettres modernes  : 80/710  ; Lettres classiques :  46/170

Commentaires

Statistiques postes/reçus

"Depuis que les statistiques sont disponibles et jusqu'en 2010, tous les postes offerts étaient pourvus."

Je ne sais jusqu'à quand remontent vos statistiques; les miennes, venues de la DEPP, remontent à 1960, et je peux dire que cette phrase est erronée. Au début des années 60, et de 1987 à 1996, au CAPES de maths, le nombre de reçus était très inférieur au nombre de postes (parfois de presque la moitié). Les raisons étaient claires, et très matérielles; le déficit a disparu dès que l'on est revenu à une politique raisonnable. Il en sera très probablement de même cette fois-ci si l'on replace le concours en M1, si l'on publie les prévisions de postes, et si on crée des pré-recrutements.

Statistiques

Merci pour votre message.
- Je m'intéresse surtout aux disciplines littéraires il est vrai.
- la baisse du nombre de candidats présents aux épreuves sur une tendance lourde est plus importante que le nombre de postes restés vacants. Là est le problème, davantage que dans les contingences du chiffre annuel de postes offerts, variable et totalement aléatoire de la part du ministère.
- Les statistiques disponibles remontaient à 2004, mais je crois avoir regardé à partir de 1995-1996 justement. Depuis la rentrée 2012, il semble qu'ils aient remonté les archives à 2008 d'ailleurs, supprimant les années précédentes (sans doute pour dissuader les précheurs pessimistes comme moi et cacher la ruine en marche). (http://www.education.gouv.fr/cid22074/donnees-statis...)
- Si vous avez les statistiques complètes depuis 1960 pour toutes les matières, je suis preneur.
- Les mesures que vous proposez me semblent, excusez-moi, des broutilles qui n'attireront pas plus de candidats. Ceux qui disaient (naïvement) que le nombre de candidats au CAPES 2012 allait se rétablir avaient tort, comme je l'avais dit. Il en sera de même.
Néanmoins si vous voulez discuter certaines de mes idées contestables je vous lirai avec intérêt.

Merci. Merci infiniment pour

Merci. Merci infiniment pour cet article solide qui pointe du doigt ce que nous dénonçons, jeunes collègues de ZEP. Que n'êtes-vous pas écouté!

Je précise que je ne veux pas en soi quitter "ma" ZEP. Je voudrais tant, en revanche, que l'on en finisse avec les positions idéologiques qui plombent l'école: collège unique et obligation de scolarisation jusqu'à 16 ans.

Le collège unique - beau projet sur le papier - tient au chaud des élèves ascolaires pour diverses raisons, qui perturbent les classes (d'un collège à l'autre, dans le pire des cas) et n'acquièrent pas l'habitude de l'effort et du travail. Sortis de l'école trop tard, après des années sans rien faire, sauf quand ils en ont envie, donc sans bagage minimal - en ayant retardé les autres élèves dans leur progression - ils échouent bien trop souvent à s'insérer dans le monde du travail et versent dans la délinquance (quand ce n'est pas déjà fait depuis le début du collège). Ce sont des jeunes - je les fréquente assez je pense pour pouvoir poser ce constat sans me tromper - souvent très bien individuellement (à quelques exceptions près) mais psychologiquement fragilisés par des conditions de vie très compliquées. En groupe, ils cèdent à la tentation et entrent en conflit avec toute autorité, à commencer par celle des professeurs.

C'est un système qui broie élèves et professeurs, du même coup et favorise pleinement l'enseignement privé qui a LUI le droit de choisir ses élèves. C'est là une clé de réforme essentielle: donner le droit au public de refuser un élève qui aurait été exclu d'un ou deux autres établissements, mais cela suppose de créer des structures pour prendre en charge ces élèves, en leur accordant un suivi à plein temps, par le biais d'internats spécifiques par exemple, ou en les insérant beaucoup plus tôt dans le monde du travail tout en multipliant les passerelles avec l'école et en garantissant un suivi très étroit par un tuteur travaillant dans les murs d'un établissement scolaire.

Il y aurait sans doute un travail à faire sur l'éducation des enfants par les parents, mais un autre long chantier...

Votre point de vue est aussi

Votre point de vue est aussi plein d'idéologie... tayloriste : les parents (forcément défaillants) d'un côté, les "perturbés" dans un autre, le privé encore dans un autre (qui soit dit en passant pose plus souvent le postulat de l'enfance "perfectible"), et les (jeune !) enseignants du public avec comme sous-entendu dans "unique" : élève "uniforme". Vous ne feriez pas un peu d'idéologie à votre tour ?
Très modestement, je vous invite aux lectures des travaux des Erasme, Spinoza, Condorcet (déjà en leur temps !!!) Edgar Morin (les 7 savoirs de l'éducation nécessaires à l'éducation du futur), ou très pratiquement de vous intéresser au fabuleux travail de Clisthène à Bordeaux ou encore du CLEPT au Lycée Mounier Grenoble (établissement 100 % public !). Un jour, ils se sont posés des questions sur le système et leurs pratiques...

Où ai-je parlé de parents

Où ai-je parlé de parents défaillants???

Et que vient faire le taylorisme là-dedans?

Les enfants qui partent avec plus de difficultés méritent d'être aidés par des chemins adaptés, pas en les maintenant contre leur gré à l'école dans des structures contre lesquelles ils se révoltent.

Je n'ai pas parlé du privé?! D'où sortez-vous cela! Ce n'est pas demain la veille que je défendrai le privé, ce n'est pas mon univers.

Et au nom de quoi défendrais-je l'idée d'"élèves uniformes"?

Pour Érasme, je pense le connaître au moins aussi bien que vous! Je ne suis pas sûre que ses propos puissent être instrumentalisés aussi facilement que cela. Je peux vous proposer Montaigne, tant qu'on y est?

Condorcet et Spinoza moins, ce sont mes projets de lecture. Quand à E. Morin, il n'a pas toujours dit de justes choses. Et tout méritant soit-il, il n'est pas enseignant dans le secondaire, et ça change beaucoup de choses.

Ah! Clisthène... Pas tout à fait la réussite incarnée...

Merci pour ce travail, dont

Merci pour ce travail, dont j'approuve" les conclusions dans ses grandes lignes.
Une réserve toutefois lorsque vous écrivez : "Une grande partie des normaliens devenus des intellectuels reconnus avait commencé sa carrière, voire l'avait terminée, dans l'enseignement secondaire : Bergson, le philosophe Alain, Julien Gracq, etc. Ce cas de figure, qui assurait culturellement le lien républicain entre le sommet de la méritocratie (l'ENS), et l'enseignement de base du secondaire, est désormais révolu."
L'époque dont vous parlez n'est pas très clairement identifiée mais vous faites en gros référence à la première moitié du XXe siècle. Vous idéalisez un peu ce passé en évoquant le "lien républicain" entre le "sommet de la méritocratie" et "l'enseignement de base du secondaire" : l'enseignement de base que vous évoquez était l'enseignement dispensée dans les lycées, réservés de facto aux enfants de la bourgeoisie, donc une base sociale plutôt limitée... Il s'agissait d'un système d'une injustice sociale criante qu'on ne réalise certainement pas aujourd'hui. Par mon père (né en 1942) j'ai découvert à quel point le parcours scolaire des enfants des classes populaires était un véritable parcours du combattant dans les années 50 ! Les gamins les plus méritants du peuple n'allaient quasiment pas au lycée et n'avaient bien souvent qu'un seul choix d'excellence, celui de l'école normale d'instituteurs. Une fois entrés à l'école normale, la très grande majorité passaient le bac "sciences ex" en 2e partie du bac et devenaient aussitôt instit à 19 ans ; les meilleurs, triés sur le volet, pouvaient préparer les deux bacs prestigieux des lycées, à savoir le bac philo ou le bac "math élem" ; parmi les meilleurs reçus au bac, certains, avant de commencer à enseigner, avaient le droit de faire une année de propédeutique à la fac ; les plus excellents obtenaient une place en classe prépa... Imaginez un peu...

Merci mais

Bonjour,

Merci pour votre message. Mon texte est vieux de deux ans. Non seulement les choses ont changé, mais en outre, nous pouvons avoir aujourd'hui un nouveau regard sur l'institution scolaire. Il s'avère, pour ma part, que l'école n'a toujours été qu'un organe supplétif du capitalisme en même temps qu'un immense camp de rééducation pour former des citoyens bien obéissants à un système politique. La culture, qui avait partie prenante avec ce système avant la seconde guerre mondiale, n'est plus aujourd'hui qu'un prétexte à rééduquer les mineurs et les accommoder au mondialisme ultra-libéral. Le substrat est d'ailleurs désormais davantage moral (donc surtout moralisateur : "éducation" Nationale) qu'intellectuel et culturel ("instruction", mot qui a disparu).
Ainsi, à chaque époque l'école (notamment étatique) a pour fonction de fournir ce dont a besoin l'économie pour fonctionner et progresser. Lorsqu'il fallait que les enfants travaillent encore jeunes, mais qu'ils sachent écrire pour aller voter pendant la IIIe République, on se limitait à l'école primaire pour tous; ensuite on les envoyait au turbin. Depuis que le capitalisme a beaucoup moins besoin de main d’œuvre (voire crée du chômage), il faut que l'école fasse garderie jusqu'à 18 ans. On trouve là les raisons essentielles qui ont motivé les évolutions de l'école (massification du secondaire jusqu'au bac), en face desquelles les évolutions politico-institutionnelles ne sont que très annexes ou bien n'en sont que des conséquences (qui s'ignorent).
Je pense désormais que Bourdieu n'avait pas totalement tort dans certaines de ses thèses.

Quel est donc mon avis désormais pour fonder ou refonder un modèle d'école "vertueuse" et vraiment juste, dédiée réellement au savoir pour tous dans un ordre efficace et légitime ? Il faudrait complètement libéraliser les établissements scolaires afin de casser l'hypocrisie et le monopole d'état qui soumet les établissements à un système global (politique et économique), au lieu de les soumettre aux sciences et aux savoirs (seule chose à laquelle ils devraient être soumis). Faire en sorte que n'importe qui, avec ses compétences, puisse fonder une école du type et du fonctionnement qu'il veut, afin de former des élèves que lui confieraient les parents pour l'efficacité propre de son établissement et pour RIEN d'autre.
Vous trouvez impossible de fonder un tel système ? Vous feriez erreur, car il n'y aurait rien de plus simple : les chèques éducation, chaque famille ayant droit de dépenser ses chèques (fournis par l'état financé par les impôts) dans l'établissement de son choix.

Voilà désormais ma position.