quelques remarques sur le baccalauréat

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Je voudrais livrer ici et proposer au débat quelques remarques à propos de l'examen du baccalauréat tel qu'il est aujourd'hui organisé et vécu, et en particulier quant à ses conséquences sur l'enseignement dispensé au Lycée.

1. Il me semble d'abord que cet examen final, censé vérifier et sanctionner l'acquisition par les élèves des programmes du secondaire, en est venu peu à peu à fonctionner pour lui-même, comme un objectif en soi.

Cette évolution peut être illustrée notamment par la manière dont les élèves de Terminale, en majorité, conçoivent la finalité du Lycée et, au-delà, de l'école. Si on leur demande en effet à quoi servent les cours dispensés à l'école, leur réponse spontanée et massive est : à "obtenir le bac". Mais ce sont aussi beaucoup de parents d'élèves et d'enseignants qui partagent peu ou prou cette vision des choses.

Or, que le bac soit la "fin", c'est à dire le terme, des études secondaires, ne signifie pas qu'il en soit aussi la "fin" au sens de la finalité. De même que le véritable but des leçons de conduite est de savoir conduire et non pas l'obtention du permis - qui ne vient que reconnaître légalement ce savoir-faire[1] -, de même la véritable finalité des études secondaires est que l'élève intègre un ensemble de savoirs et de méthodes, dont l'acquisition peut alors faire l'objet d'une épreuve d'évaluation.

En réalité, le baccalauréat fut même à l’origine conçu comme un moyen de sélection à l’entrée de l’Université, et comme le début des études supérieures. Alors qu’il apparaît aujourd’hui — et fonctionne effectivement — comme un certificat d’études secondaires qui ne dit pas son nom, obtenu de fait par la quasi-totalité des élèves passés  — parfois trois années de suite — en Terminale.

2. Cette inversion de perspective a selon moi pour conséquence majeure et grave de transformer l'ensemble du second cycle (les classes de Lycée), et en particulier bien sûr la classe de Terminale, en une longue séquence de préparation au baccalauréat.

Ce qui signifie en particulier que l'enseignement prodigué dans ces classes a tendance à consister davantage en un entraînement qu'en une formation : plus l'échéance se rapproche, plus les cours des différentes matières sont consacrés à la répétition des exercices — par ailleurs plus ou moins formateurs en eux-mêmes — de l'examen final, au "bouclage" des programmes, aux révisions et autres formes de ce que l’on appelle plus généralement le « bachotage ». 

Priment alors souvent, chez les élèves mais aussi et d’abord chez les enseignants mêmes, la recherche de la performance sur celle de la formation de l’esprit, le parcours extensif — donc le survol — sur l’approfondissement, le temps court sur le temps long, etc., dans la mesure où l’obtention du précieux diplôme est tenue pour l'horizon principal de l’enseignement au Lycée.

3. Or je crois que cette dérive — dont le baccalauréat n’est qu’une des manifestations —, à laquelle tous les « acteurs du système scolaire » concourent de manière plus ou moins consciente et volontaire, est aussi paradoxalement une cause importante de ce qui les fait souffrir à l’école, de ce qui fait souffrir l’école.

En effet, il me semble que le manque de « motivation »[2], le « désintérêt » voire le « désamour », manifesté par les élèves et fréquemment dénoncé par les enseignants, tient pour beaucoup à l’oubli général des véritables finalités de l’école et au déficit de sens que cet oubli produit au sein des pratiques scolaires, c’est à dire d’abord des cours.

Mon postulat consiste à poser qu’il ne peut y avoir désir d’apprendre et désir d’enseigner qu’à la condition que cela fasse peu à peu sens, c’est à dire que la puissance d’intelligibilité de l’esprit de l’élève — et d'une certaine manière celle du professeur lui-même — soit transformée et augmentée au fur et à mesure des séquences successives d’enseignement. C’est ce que j’appelle formation, et c’est ce que la visée hégémonique de l’entraînement interdit d’atteindre.

Les cours, en particulier de Terminale, contraints de suivre ou de remplir des programmes souvent excessivement étendus et mal structurés, rythmés de manière chronique par les évaluations de l’année — contrôles, examens blancs, puis corrections, etc. — et les exercices préparatoires qu’elles supposent, ont bien du mal à développer une temporalité propice à un travail de fond, dont la condition sine qua non est précisément de pouvoir prendre son temps c’est à dire d’accepter d’en « perdre » : les approfondissements, les digressions, les interrogations, les mises en perspective historiques, les ponts entre disciplines, etc., bref ce qui permettrait, au bout du compte, d’articuler de manière intelligible et sensée des notions, des connaissances et des opérations mentales qui sans cela restent en effet « abstraites » et inintéressantes, est bien souvent sacrifié au nom de l’efficacité immédiate en vue de l’examen final.

Il ne s’agit pas de nier ici l’importance et la nécessité de l’entraînement ou de l’exercice, et donc non plus d’opposer la formation à l’entraînement : toute formation passe par l’entraînement, c’est à dire par l’habitude et la discipline, et compose avec une certaine dimension mécanique. Mais à condition d’ajouter d’une part que l’entraînement doit rester subordonné à la formation, et d’autre part que toute forme d’entraînement n’est pas formatrice. Si une bonne partie des élèves paraissent connaître ou retenir si peu de choses alors que les programmes sont la plupart du temps effectivement « bouclés », s’ils ne parviennent guère à percevoir l’unité et l’articulation entre matières et semblent « consommer » de manière désabusée les cours, et si beaucoup d’enseignants, de leur côté, souffrent eux aussi et se plaignent de cette ambiance morose, n’est-ce pas notamment parce que, sous la pression conjointe de l’examen et des programmes, la logique de l’entrainement est devenue prépondérante, s’appuyant de surcroit sur des exercices de plus en plus souvent réduits et réducteurs, et limitant d’autant les possibilités et les occasions pour chacun de prendre le temps de la formation ?

4. Ce texte laisse volontairement de côté de très nombreux aspects de la « question du baccalauréat », question qui ne manquera pas d’être à nouveau médiatiquement soulevée, comme chaque année, à l’occasion des épreuves du mois de Juin. Notamment, je ne voulais pas m’y prononcer quant à son maintien, sa suppression ou sa mue : ceci pourra faire éventuellement l’objet d’un autre article, ou de discussions sur skhole.fr. Et de fait, du point de vue qui m’intéressait d’abord ici — les conséquences de la « pression du bac » sur l’enseignement au Lycée —, cette question, ainsi posée, n’a selon moi en réalité guère d’importance : un certain type de contrôle continu, par exemple, s’il venait à remplacer ou moduler l’examen final, pourrait tout aussi bien prolonger cette hégémonie de l’entraînement et mener au même désintérêt. Ce qui veut dire aussi, inversement, qu’il est possible dès aujourd’hui, jusqu’à un certain point et à divers degrés selon les matières, de réduire ces effets délétères en réaffirmant le sens comme but de la formation, ce qui suppose de redonner aux cours leur souveraineté vis à vis des seules exigences de l’examen, c’est à dire en particulier le libre temps, la skholè qui leur fait trop souvent défaut. Et rien ne dit qu’un esprit davantage formé qu’entraîné risquerait plus facilement d’échouer au baccalauréat, et a fortiori dans la poursuite d’études supérieures ou … dans son existence.

 

Julien Gautier

 


[1] C’est pourquoi l’on peut acheter son permis de conduire — et ne pas savoir conduire —, mais l’on ne peut pas acheter son savoir-conduire. Je me suis souvent demandé s’il était possible d’acheter son bac. Sans doute oui.

[2] L’expression « motivation » peut s’entendre de maintes manières, et je renvoie ici à l’article de Guillaume Vergne publié ici même, ainsi qu'à l'intervention publique que nous avions faite pour l'association Ars Industrialis, accessible ici.

Commentaires

bonjour et déjà bravo pour

bonjour et déjà bravo pour votre initiative !
A propos du bac, il me semble comme vous que la préparation du bac prend trop d'importance au Lycée, mais ... que faire ?

A. Vincent

merci pour ce site qui me

merci pour ce site qui me permet d'évacuer ma colère contre un système qui commence vraiment à prendre de l'âge et se trouve souvent en si parfaite inadéquation avec la réalité du terrain :
je m'explique, mon fils veut travailler dans le cinéma, et précisément être monteur, pour ce faire tout naturellement il prend en seconde l'option lourde audiovisuel/cinéma, du BAC L (c'est le seul bac où se trouve l'option lourde !) à ce jour il postule pour entrer sur un BTS oui mais... ce qui est dit nulle part (pour les néophytes certes...) c'est que les écoles préparant au BTS de montage ne recrutent que les BAC S !! un 20 en oral et 16 à l'écrit de l'option cinéma ne valent strictement rien si les notes par ailleurs sont moyennes ! Alors que faire d'un gamin motivé, passionné par ce métier, qui travaille depuis 6 ans dans diverses associations, sur des festivals, etc. ? quoi lui dire, alors que tous les gens du métiers lui expliquent que l'essentiel dans ce métier c'est d'être créatif, cultivé et bon en français, alors que les écoles lui ferment la porte ? Pourquoi dévaloriser à ce point le BAC L (oui c'est sûr ce que je dis là n'est qu'un lieu commun !) Alors le BAC et ses exigences, et ce qu'on en fait après me laisse rêveuse...

je vous conseille le CLCF,

je vous conseille le CLCF, Conservatoire Libre du Cinéma Français, à Paris, mais c'est privé, ils ont un site sur internet.

On touche là à mon sens à

On touche là à mon sens à toutes les apories de la motivation. Votre fils a visiblement toutes les qualités pour la voie qu'il s'est choisie. Et il a choisi sa formation en conséquence. Or, on ne lui reproche pas sa motivation, mais son manque de tactique. Si je puis vous rassurer, son choix ne lui facilitera peut-être pas sa carrière au début, mais me paraît l'indice d'une réelle exigence intellectuelle, ce qui me semble un bon point de départ pour bien faire du cinéma, et éventuellement, réussir sa vie...

1. Je vois le système à

1. Je vois le système à travers le filtre d'autres systèmes éducatifs européens. Et je vois cette 'moyenne générale' comme la vraie difficulté. D'abord parce que, d'un côté elle ne pardonne rien; mais aussi parce que beaucoup d'élèves visent la médiocrité (10 sur 20 étant leur objectif pour aller dans le supérieur).
2. Les notes ont pris trop d'importance pour les professeurs et pour les élèves; nous nous trouvons dans une "chasse aux notes" à chaque fin de trimestre, ce qui donne lieu à un excès de zèle de la part des profs, avec des devoirs trop longs, mal conçus et des élèves désemparés, stressés.
3. En tant que professeur d'anglais au lycée il m'arrive parfois de travailler sur des choses sans les noter, juste par intérêt pour la chose. Mais j'ai des collègues qui n'osent rien faire sans évaluation tout de suite après pour être "sûr que les élèves ont réellement fait le travail". Il me semble que nous sommes toujours dans une démarche d'évaluation plus que d'apprentissage ou d'acquisition de savoir-faire. Ceci laisse très peu de temps à l'élève pour l'assimilation, l'accumulation, la lecture personnelle et la vraie motivation.
4. Je suis consciente que les notes peuvent "faire travailler" certains élèves, surtout les meilleurs. Elles sont en quelque sorte leur récompense. Donc, comme d'habitude, il faut varier les moyens de motiver les élèves. Il ne s'agit pas d'abandonner toute évaluation, mais il faut en faire moins et mieux.

Vos réflexions sont très

Vos réflexions sont très justes. Il en est de même pour les enseignants qui vont privilégier des copies au contenu pauvre et débordantes de fautes d'orthographe à des copies riches, enthousiastes, pleines d'amour pour la philosophie et la littérature sous le seul critère de la réponse à des "consignes" qui formatent l'esprit plutôt qu'elles ne l'ouvrent!

Il est clair qu'il faudrait

Il est clair qu'il faudrait supprimer le BAC et le remplacer par un contrôle continu comme cela se fait dans d'autres pays européens.
Cet enseignement aux allures de bachottage permanent n'est pas une formation.
C'est même nuisible.
... et puis enseigner la philosophie plus tôt.