Qu’est-ce qui ne va pas chez Dewey ?

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La relative négligence de l’œuvre de John Dewey par les philosophes professionnels contraste avec la situation que l’on peut observer en philosophie de l’éducation où Dewey occupe une position centrale, comme en témoigne, dans ce domaine, la polarisation des problématiques autour de prémisses prédéfinies par l’argumentation deweyenne. La faiblesse de l’influence directe de la philosophie de Dewey s’expliquerait par une incompréhension foncière, liée à la difficulté que les philosophes éprouveraient à se défaire des concepts philosophiques traditionnels, préformés par une psychologie mentaliste dont Dewey se démarque radicalement (Hook 1950). Mais il n’y a pas de raison que les philosophes de l’éducation ne rencontrent pas des difficultés similaires. Leur élection de la philosophie de Dewey repose moins sur une lecture savante et fidèle, que sur une adhésion générale à l’aspect politico-social de son combat pour une éducation démocratique. Le succès de Dewey auprès des philosophes de l’éducation explique en grande part son influence beaucoup plus diffuse et implicite, mais profonde, sur les courants de recherche contemporains en éducation mettant l’accent sur la manière dont les individus construisent leurs connaissances par l’expérience. Les théories en jeu, développées sous différents labels, “situated cognition”, “radical constructivism”, “discovery learning”, “inquiry-based learning”,  “problem-based learning” , “competency-based approached”, “socio-constructivism ”, qui inspirent les réformes contemporaines de l’éducation en Occident, ont en réalité développé peu d’idées nouvelles au-delà de celles de Dewey (voir, e.g. Wineburg 1989 ; Garrison 1995).

L’importance de la philosophie de l’expérience de Dewey pour la pensée occidentale, et plus précisément son impact sur les changements contemporains des modes dominants de formation intellectuelle, n’a d’égal que le faible intérêt porté, d’un point de vue scientifique ou technique, à sa logique et, plus généralement, à son épistémologie, qui constituent pourtant les fondements rationnels de son influence en matière pédagogique.[1]

Or, si l’on fait l’effort de décrypter la thérie de la connaissance deweyenne, on en réalise à la fois les vues profondes, la grande cohérence et, d’une certaine façon l’esthétisme, mais aussi la fragilité foncière. Cette fragilité peut expliquer un noyau commun des critiques qui lui ont été adressées, notamment par des épistémologues éminents qui l’ont, dans l’ensemble mais non nécessairement dans le détail, le mieux lu.

L'analyse qui suit propsoe, dans un premier temps, d’entrer dans l’univers deweyen à l’aide de certains de ses concepts clés, développés notamment dans Dewey (1929) The quest for Certainty : A Study of the Relation of Knowledge and Action, et dans Dewey (1938) : Logic : The Theory of Inquiry (par souci de clarté, nous désignerons dans la suite les œuvres auxquelles nous faisons référence par un abrégé de leur titre). Puis je défendrai que le point névralgique de la philosophie de l’expérience de Dewey repose sur un postulat fondamental, celui de l’indépendance relative, pour la compréhension de la signification, des phénomènes existentiels par rapport aux construits théoriques. Je montre ensuite que ce postulat sous-tend l’opérationalisme de Dewey, sa critique de la « spectator theory of knowledge » et sa conception de la causalité fondée sur des séquences existentielles. Je défends enfin que si l’on abandonne ce postulat, certaines bases de la philosophie de l’expérience de Dewey s’écroulent et, avec elles, les principes en matière de formation intellectuelle qui en sont dérivés.

I - Quelques concepts clés

Le développement de la connaissance chez Dewey met en jeu, fondamentalement, la notion de "situation". L’importance accordée à la "situation" marque la non séparation des éléments de l’expérience, l’idée qu’ils sont appréhendés de manière globale, syncrétique, ou existent par les relations qu’ils entretiennent entre eux dans l’esprit du sujet : "What is designated by the word ‘situation’ is not a single object or event or set of objects and events, for we never experience nor form judgements about objets or events in isolation but only in connection with a contextual whole." (Logic: 66).

Sur cette base, l’idée d’"expérience" désigne une forme d’interaction entre le sujet et son environnement. Elle suppose l’altération d’une situation antérieure nécessitant un processus intentionnel d’adaptation de ses moyens d’action. Ce processus vise à surmonter le problème qui provoque sa pensée par la modification de la relation qu’il entretient avec l’ensemble contextuel qui définit sa situation: “experimental inquiry or thinking signifies directed activity, doing something which varies the conditions under which objects are observed and directly had and by instituting new arrangements among them.” (The Quest : 36)

Ce nouvel arrangement entre les éléments qui composent la situation du sujet, que sa pensée suscite pour résoudre le problème qui l’a éveillée, vise très généralement un objet qui revient sous la plume de Dewey sous le terme de “continuité”. Le problème qui provoque la pensée se manifeste par une forme de discontinuité et se résout par le rétablissement de la continuité de l’expérience. Selon Dewey, the “business” that all thinking and objects of thought have to effect is to “connect, through relevant operations, the discontinuities of individualized observations and experiences into continuity with one another.” (The Quest: 146)

La transformation de sa situation par le sujet permet ainsi de passer du discontinu au continu, de l’hétérogène à l’homogène, par la réalisation de connexions adéquates entre les éléments observés ou expérimentés. Ce rétablissement de la continuité de l’expérience fait l’objet de l’“enquête expérimentale (experimental inquiry)”: “Inquiry is the controlled or directed transformation of an indeterminate situation into one that is so determinate in its constituent distinctions and relations as to convert the elements of the original situation into a unified whole."(Logic: 104-105) “The unsettled or indeterminate situation”, est ce que Dewey entend par “problematic situation”.

En résumé, une situation problématique, ou “contextual whole” incertain, suscite la réaction du sujet. Il s’agit pour lui d’organiser et de mettre en relation des observations permettant d’unifier l’ensemble situationnel en jeu, c’est-à-dire d’établir les connexions fonctionnelles utiles entre observations. Ces connexions, qui lui permettent d’anticiper les effets de l’action, sous-tendent la rationalité humaine: “reasonableness or rationality is, according to the position here taken, as well as in its ordinary usage, an affair of the relation of means and consequences.” (Logic: 9) L’effet de cette organisation, unification, mise en continuité relationnelle du donné observé, est la résolution du problématique, de l’incertain, c’est à dire le contrôle, la sécurité.

La notion de continuité sert l’explication chez Dewey d’une autre manière. Elle rend compte de la continuité fonctionnelle entre phénomènes physiologiques et fonctions supérieures de la pensée: “As it is here employed it means, on one side, that there is no breach of continuity between operations of inquiry and biological operations and physical operations." Elle traduit à cet égard l’unité du processus évolutif, ou encore de l’émergence des fonctions supérieures à partir des fonctions inférieures : Continuity, “on the other side, means that rational operations grow out of organic, without being identical with that from which they emerge.” (Logic: 19) Les processus rationnels, émergeant des processus organiques en conservent la fonction. Ils servent l’action, l’ajustement entre moyens et conséquences. L’intelligence humaine est un relai de l’action programmée génétiquement dans le contrôle de l’environnement. Cela est vrai, selon Dewey, des formes les plus élevées de la pensée scientifique : “If one were to trace the history of science far enough, one would reach a time in which the acts which dealt with a troublesome situationwould be organic responses of a structural type together with a few acquired habits. The most elaborate technique of present inquiry in the laboratory is an extension and refinement of these simple original operations.”

L’idée de continuité justifie, in fine, la lutte significative menée par Dewey contre les multiples dualismes qui émaillent la pensée philosophique traditionnelle: corps et esprit, sensation et raison, matière et forme, pratique et théorie etc. Parce que l’on sait désormais que la pensée humaine est le produit de facteurs matériels, dont la dynamique d’action est gouvernée par le processus d’évolution, il s’agit d’abandonner les habitudes spéculatives vides de sens pour fonder une véritable science de l’homme : “To see the organism in nature, the nervous system in the organism, the brain in the nervous system, the cortex in the brain, is the answer to the problems which haunt philosophy. And when thus seen they will be seen to be in, not as marbles are in a box, but as events are in history, in a moving, growing, never finished process.”(Experience and nature : 295)

Les méthodes qui sous-tendent le rôle unificateur de l’intelligence, la mise en relation des moyens et des conséquences dans le cours de l’expérience, représentent l’affaire de la “logique”. La logique, dans l’optique de Dewey, n’est pas une affaire de règles formelles et normatives, définissables indépendamment de tout contexte. Elle a pour objet l’étude de la liaison du donné sensible par l’intellect. La logique représente donc l’enquête envisagée au second degré, l’enquête prise elle-même pour objet: “inquiry into inquiry”. Cette approche qualifiée par Dewey de naturaliste (il s’agit, précise-t-il d’un naturalisme culturel - les situations en jeu incluent les contextes socio-culturels) parce que liée intrinsèquement au modèle biologique d’évolution (“biological natural foundations of inquiry”) ou encore à l’unicité de la ligne évolutive allant des fonctions inférieures vers les fonctions supérieures, traduite on l’a vu par l’idée de continuité : “ The primary postulate of a naturalistic theory of logic is continuity of the lower (less complex) and the higher (more complex) activities and forms.”(Logic : 23) La logique, dans la mesure où elle est naturaliste, ne peut être normative qu’en matière de méthodes et non de résultats. Elle est appliquée aux moyens par lesquels l’intelligence lie fonctionnellement le donné observé: “(the principles of logic) state habits operative in every inference that tend to yield conclusions that are stable and productive in further inquiries” (Logic :13).

La liaison fonctionnelle du donné est effectuée par deux types d’opérations complémentaires, l’une de caractère observationnel, l’autre de caractère idéel ou conceptuel. Les opérations de nature conceptuelle organisent les données observées et établissent les connexions adéquates de moyens à conséquences. Elles n’ont pas un rôle représentationnel mais d’unification fonctionnelle de l’expérience ou encore, de continuité. D’après Dewey, si les empiristes n’ont pas compris le rôle fondamental des concepts non directement dérivés de l’expérience sensible dans la liaison du donné, les rationalistes de leur côté n’ont pas compris que les concepts ne désignent aucune réalité en soi, pas plus idéelle que matérielle. Ce sont, écrit Dewey, les definitions de consequences d’operations: “The rationalist school was right in as far as it insisted that sensory qualities are significant for knowledge only when connected by means of ideas. But they were wrong in locating the connecting ideas in intellect apart from experience. Connection is instituted through operations which define ideas, and operations are as much matters of experience as are sensory qualities.” (Logic : 39)

Le sens d’un concept renvoie aux connexions fonctionnelles qu’il permet d’établir dans le cours de l’expérience, ce qui peut être éclairé par l’affirmation de Charles Sanders Peirce, suivant laquelle "If one can define accurately all the conceivable experimental phenomena which the affirmation or denial of a concept could imply, one will have therein a complete definition of the concept." (Peirce [1878] 1934). Dewey conforte sa définition des concepts comme conséquences d’opération, dans le cas des concepts scientifiques, en montrant qu’elle est cohérente avec l’opérationalisme de Percy W. Bridgman, impliquant que les concepts “are recognized by means of the experimental operations by which they are determined.” (The Quest : 111) Par exemple, la signification du concept de longueur est déterminée par l’ensemble des opérations par lesquelles la longueur est déterminée.

De leur côté, les “idées”, alimentées par les savoirs conceptuels relatifs aux effets d’opérations spécifiques, sont des “operations to be performed” (The Quest: 137); “anticipatory plans and designs” (The Quest: 166), “proposals and plans for acting upon existing conditions (…) to organize all the selected facts into a coherent whole” (Logic: 112-113). Les idées ne sont donc pas les produits d’une raison pure, “merely mental”, mais sont des plans d’action pour la résolution de problèmes, ou encore le rétablissement de la continuité de l’expérience, dans un cadre situationnel donné.

Notons les liens entre ces notions et le concept de schème (schema) introduit par Kant et développé en psychologie, notamment par Jean Piaget, dans le sens de l’organisation de l’action. Un schème est une structure d’organisation des actions adaptable à de nombreuses situations.[2] On peut traduire les vues deweyennes en écrivant que les schèmes d’action définissent les concepts, et les schèmes de résolution, les idées. Ce qui est reflété par le commentaire de Max Horkheimer, suivant lequel le pragmatisme “believes that an idea, concept or a theory is nothing but a scheme or a plan of action, and therefore truth is nothing but the successfulness of the idea” (Horkheimer 1947: 42).

Ces principes conduisent Dewey à soutenir que c’est en agissant ou en operant en situation que le sujet développe le savoir objet de l’enquête: "If we see that knowing is not the act of an outside spectator but of a participator inside the natural and social scene, then the true object of knowledge resides in the consequences of directed action.” (The Quest : 27) Le savoir, concepts et idées - schèmes d’action et de résolution - est relatif, comme le sont les schèmes en psychologie, à un ensemble ou classe de situations. Il y a donc autant de savoirs que de schèmes ainsi développés, qui mettent en relation moyens et effets dans des classes de situations définies: “For on this basis there will be as many kinds of known objects as there are kinds of effectively conducted operations of inquiry which result in the consequences intended.” (The Quest: 196), ou encore: “There are as many conceptions of knowledge as there are distinctive operations by which problematic situations are resolved.” (The Quest : 221)

Compte tenu de cet aspect multiple et évolutif du savoir appliqué à l’expérience et développé avec elle, ce qui compte intellectuellement n’est pas l’acquis, mais le potentiel d’acquisition, c’est savoir transformer l’expérience en savoir, en potentiel d’action, c’est la logique même, définie comme méthode d’enquête: “The quest for certainty by means of exact possession in mind of immutable reality is exchanged for search for security by means of active control of the changing course of events. Intelligence in operation, another name for method, becomes the thing most worth winning.” (The Quest: 204) La vérité ne correspond donc à aucun donné, materiel ou idéel. Elle se confond ici avec l’établissement de connexions adéquates entre éléments observés, liant moyens à conséquences. Le vrai est ce qui unifie l’expérience hic et nunc. Un savoir vrai pour une classe de situation donnée, est un ensemble d’opérations, plan d’action, schème, idée, qui modifie les conditions à la source d’un problème quelconque de façon à assurer pour le sujet le contrôle, la continuité de l’expérience.

Ces précisions conceptuelles me permettent maintenant de mettre au jour un postulat central, mais fragile, de la théorie deweyenne de la connaissance, engageant les liens entre “existential materials” et “conceptual materials”.

II - La liaison théorie et empirie chez Dewey

Dans un article directement lié à sa thèse de PhD (The psychology of Kant), Dewey (1884) pose, en évoquant les limites de la solution kantienne, le problème épistémologique fondamental de la relation entre la connaissance rationnelle et la connaissance sensible. Son oeuvre entière peut être considérée comme le développement de sa solution propre, associée à la philosophie du pragmatisme et à la psychologie fonctionnaliste. Au regard de cette solution qui invoque l’idée de complémentarité fonctionnelle, le problème de l’hétérogénéité des deux formes de connaissance apparait sans objet.

Notre apprehension du monde se limiterait à une “rhapsodie de perceptions”, selon l’expression kantienne, sans un processus de synthèse dont l’empirisme n’a pas su rendre compte. Kant, en recherchant comment la raison peut assurer cette synthèse, répond par la logique transcendentale (transcendental logic), une doctrine des catégories ou actes purs de la pensée qui assurent la possibilité de l’expérience, et donc la constitution même de ses objets. Le critère de la connaissance n’est donc pas extérieur à elle. Ce n’est pas un élément transcendant ou un principe abstrait. C’est, selon Kant, le système même de ses formes pures. Mais la solution kantienne, qui a le mérite de rendre possible la connaissance de l’objet par le sujet, maintient l’un et l’autre dans une relation d’extériorité. La pensée du sujet qui, pure, est analytique, déductive, devient synthétique en s’appliquant à un objet matériel extérieur, lequel est formé par l’action du sujet sur lui. Cette distinction apparait artificielle car la raison est simultanément analytique et syntétique. Dewey formule alors certains principes, par le biais tout d’abord de la philosophie de Hegel, qui traverseront son épistémologie : Les relations du sujet à l’objet, comme les relations qui lient l’ensemble des concepts (conceptions), constituent une unité organique.[3] Ce que Dewey entend par unité organique renvoie à l’idée suivante : Les relations qui associent le sujet à l’objet, comme l’ensemble des concepts, ne sont pas externes aux éléments liés, mais leur sont constitutives. Il s’agit d’abandonner l’idée d’un sujet mû par une raison de nature théorique appliquée à un objet extérieur appréhendé par les sens. L’idée d’une formation mutuelle, constitutive, de la connaissance conceptuelle et de l’objet de la connaissance dissout le problème de la relation des concepts à la réalité. L’objet n’est pas donné de manière externe, mais constitué opérationnellement par l’enquête dans un ensemble contextuel particulier. Il y a en effet potentiellement autant d’objets de connaissance que de solutions apportées opérationnellement aux problèmes posés, avons-nous vu. Les concepts de leur côté ne servent pas à appréhender des « choses » extérieures, mais sont des instruments d’action, ils se développent au gré des problèmes rencontrés et des solutions apportées.

Ainsi faut-il comprendre la solution de Dewey: Les éléments observés et les idées sont constitués de liens opérationnels. Ils ne représentent, respectivement, ni des objets d’un monde extérieur, ni des concepts prédéfinis dans un monde idéel. Dewey évacue ainsi le problème d’hétérogénéité suscité par une conception représentationnelle de la connaissance et la quête d’identification associée. Observations s’organisent et outils de pensée se développent suivant un processus de coopération fonctionnelle. La coopération évoque une relation organique de complémentarité, ou encore de “corrélativité fonctionnelle” (functional correlativity), “in such a manner that the former (perceptual material) locates and describes the problem while the latter (conceptual material) represents a possible method of solution”. (Logic: 111) Matériaux observationnels et conceptuels sont au service non pas de la “ connaissance ” en tant que telle, mais de l’enquête, du contrôle, et n’ont pas d’autre validité que son succès.

D’où l’attaque récurrente de Dewey contre les rationalistes et les empiristes classiques qui ont fait tous deux l’erreur de poser l’objet de la connaissance comme préliminaire et indépendant des opérations de résolution. Tous deux ont considéré la raison humaine comme l’organe d’appréhension de cet objet, douée par conséquent d’une capacité spécifique d’“identification”. Cette capacité se traduisait, pour les premiers, par la capacité à accéder immédiatement à des principes de caractère universel, et pour les seconds aux données sensorielles. Or Dewey tient la raison humaine, qu’il préfère nommer intelligence, pour un organe de contrôle, d’adaptation. A cet égard, l’attitude pragmatique consiste à “looking away from first things, principles, ‘categories’, supposed necessities, and looking towards last things, fruits, consequences, facts”; ou encore: Le Pragmatism est “an extension of historical empiricism with his fundamental difference, that it does not insist upon antecedent phenomena but upon consequent phenomena, not upon the precedents, but upon the possibilities of action”. Les rationalists avaient, de leur côté, contre les empiristes, raison sur un point : la connaissance sensible est médiatisée par les idées. Mais ils ont eu le tort de concevoir ces dernières comme purement “mentales”. Ce sont, on l’a vu, des schèmes, des plans d’action, appliqués donc à des situations, réelles ou possibles. La théorie empirique des idées et non la théorie de la connaissance kantienne marque, selon Dewey, la vraie revolution copernicienne en philosophie[4].

Faits et idées collaborent dans la pensée, car selon la formule kantienne, séparées les unes des autres "perceptions are blind and conceptions empty". Mais Kant a conçu les conditions de la synthèse opérée par les idées sur la base de structures ultimes de la “Réalité”, ce qui rend faits et idées épistémiquement hétérogènes les uns aux autres et nécessite une troisième activité, celle de l’entendement synthétique, pour les relier. Il faut, selon Dewey, inverser la solution: les matériaux perceptuels et conceptuels proviennent de la même source : “Both are determinations in and by inquiry of the original problematic situation whose pervasive quality controls their institution ”, tous deux ont une nature “operative and functional”, mais les tâches de chacun sont partagées et complémentaires, le premier “locates and describes the problem”, le second “represents a possible method of solution” (Logic : 111).

L’idée de complémentarité fonctionnelle entre matériaux conceptuels et observationnels résout le problème épistémologique fondamental, selon Dewey, de leurs relations. Elle assure la continuité d’un monde dont l’unité est instituée par l’action, ou encore, l’interaction. La fonction des matériaux observationnels, on l’a vu, est de décrire le problème qui suscite la pensée et celle des matériaux conceptuels, de lui apporter une solution par les liens qu’ils révèlent entre moyens et conséquences. Autrement dit, les matériaux conceptuels, quels qu’ils soient, et on verra qu’ils peuvent être de nature experientielle ou symbolique, ne servent pas à décrire et, inversement, les matériaux observationnels ne servent pas à résoudre - i.e. à lier moyens et conséquences. Un corollaire de l’hypothèse de complémentarité fonctionnelle est, on va le voir, l’indépendance relative, dans la compréhension du sens, des éléments observés et des construits théoriques, indépendance qui représente, comme je propsoe de le montrer, un point névralgique de la théorie deweyenne de la connaissance.

Il existe deux types d’opérations: les opérations symboliques et les opérations existentielles. La référence à ces deux types d’opérations permet à Dewey, tout en distinguant deux types de concepts qui leur sont associés, d’affirmer le caractère opérationnel de tous les concepts : “Does the doctrine of the operational and experimentally empirical nature of conceptions break down when applied to ‘pure’ mathematical objects? The key to the answer is to be found in a distinction between operations overtly performed (or imagined to be performed) and operations symbolically executed.”  (The Quest: 150)

Sur le plan empirique, les concepts sont définis par des opérations existentielles - i.e. “referring directly to actual conditions as determined by experimental observation ” (Logic: 283). Ils confèrent une signification opérationnelle, on l’a vu, aux données perçues, ou encore aux “observations”. Au niveau idéel ou symbolique, les concepts théoriques ou scientifiques, définis par des significations interreliées, ne réfèrent pas directement aux éléments observables du monde mais permettent de lier indirectement les changements affectant les objets qualitatifs (existentiels) sur la base d’opérations symboliques.

L’articulation des niveaux théoriques et expérientiels est assurée par des liens que Dewey compare aux idées (originairement issues de John Stuart Mill) de dénotation (“existential terms are denotative”) et de connotation (“abstract terms are connotative”), qui permettent d’associer des éléments empiriques et un sens abstrait. L’exemple donné par Dewey est celui du bateau: “Ship is denotative in respect to its application to an indefinite number of objects, while its connotation consists of the traits which any object must possess in order that the term ship can be warrantably applied to it.” (Logic: 356) Ainsi, Dewey explique que les propositions de la physique mathématique forment un système mathématique autonome de related symbol-meanings, mais qu’en tant que propositions de physique “ they have reference to existence; a reference which is realized in operations of application. ” (Logic : 55) Dewey (Logic : 467) cite Planck pour illustrer, d’un point de vue scientifique, cette distinction entre références existentielles et concepts scientifiques. Les definitions physiques du son ou de la couleur, à l’aide de longueurs d’ondes, de la chaleur, à l’aide de la seconde loi de la thermodynamique, ou, dans la théorie cinétique des gaz, de l’énergie cintétique du mouvement moléculaire, n’ont rien à voir avec les perceptions sensorielles immédiates liées respectivement aux sons, aux couleurs ou à la chaleur.

Tandis que les éléments de l’observation servent la description et sont présentés comme des données primaires de l’enquête, concepts empiriques et théoriques servent la compréhension opérationnelle sur les plans respectivement existentiels et théoriques. L’indépendance relative en matière de compréhension de la signification, des dimensions empirique et théorique de la pensée, des “perceptual and ideational subject-matters”, ou encore “observed data and directive ideas” est traduite de manière répétitive par l’idée de division du travail (for instance, Logic : 283 ; 310 ; 515 ; 517). La compréhension empirique est opérationnelle et relève des concepts experientiels qui réfèrent à des ensembles contextuels. Elle est, en tant que telle, indépendante de tout construit symbolique ou théorique. Cette indépendance rend compte de l’action uniquement transitoire des opérations symboliques qui, l’enquête achevée, laissent la place à la nouvelle unité existentielle, en laquelle Dewey reconnaît l’objet scientifique même de l’enquête. Dans le premier chapitre de Experience and Nature intitulé “Experience and philosophic method”, Dewey expose ce qu’il entend par “denotative method”, signifiant “empirical method” et qui a en commun avec la methode scientifique de partir de l’expérience primaire, la dénotation - et donc de la simple référence à un donné encore non exprimé - et d’y revenir à la fin, une fois la situation problématique de départ résolue, car cette résolution signifie, comme on l’a vu, le rétablissement de la continuité de l’expérience par l’appréhension d’un “ whole system of related objects ”  (Experience and Nature : 5).” (Voir à ce sujet: Thomas Alexander 2004).

Je propose de mieux rendre compte de la particularité de l’enquête deweyenne à l’aide d’une métaphore. Comparons l’ensemble contextuel qui définit ma situation à un plan de projection représentable par un écran cinématographique, et les concepts à des lampes derrière l’écran qui feraient apparaître les effets attendus d’opérations menées sur ce plan. Une alternative, qui permet par constraste de marquer la spécificité de l’enquête deweyenne, aurait été de considérer que le corpus théorique auquel je fais appel constitue le plan de projection à partir duquel je raisonne, en liant des éléments de ma situation aux éléments abstraits (postulés) du plan. Le choix d’un plan de projection, contextuel versus théorique, traduit les relations qui me sont supposées significatives. Alors que dans le second cas, ces relations lient des concepts théoriques, dans le premier cas, elles lient les éléments de la réalité que je perçois. Ma situation participe d’un ensemble interconnecté de facteurs existentiels. Je l’éclaire par des savoirs – ou schèmes applicables à des ensembles situationnels définis - qui me permettent d’anticiper les effets de mon action. Ce qui m’intéresse in fine, pour Dewey, ce ne sont pas les liens logiques qui associent les concepts théoriques, mais les liens expérimentables entre facteurs existentiels. La compréhension de la signification est référentielle, et en un sens, inexprimable, intuitive. Elle concerne un ensemble de liens opérationnels garantissant, pour le sujet, la continuité d’un donné sur lequel il peut agir intelligemment sans jamais devoir prétendre le connaitre de l’intérieur, hors de son contexte concret: “In actual inquiry, movement toward a unified ordered situation exists. But it is always a unification of the subject-matter which constitutes an individual problematic situation. It is not unification at large.” (Logic : 531)

Dans ce qui suit je propose de montrer que cette indépendance relative, pour la compréhension de la signification, des matériaux existentiels et théoriques se traduit, chez Dewey, par trois trois traits majeurs de sa théorie de la connaissance: le fait que tous les concepts soient définis en termes d’opérations, sa critique de la “spectator theory of knowledge” et sa conception de la causalité comme ordre séquentiel.

1 - Tous les concepts physiques ont une signification opérationnelle

“It was logically inevitable that as science proceeded on its experimental path it would sooner or later become dear that all conceptions, all intellectual descriptions, must be formulated in terms of operations, actual or imaginatively possible.” (The Quest: 118) La considération d’opérations existentielles et symboliques a tendance à rendre triviale, en première analyse, la définition opérationnelle des concepts[5] mais elle suppose une séparation nette, chez Dewey, entre éléments existentiels et construits théoriques.

Les concepts physiques, par opposition aux concepts mathématiques, sont supposés tous définis par des operations existentielles, ou encore experimentales: Ils mettent en relation des éléments perçus ou expérimentables. L’objet physique, défini scientifiquement, est selon Dewey “a statement (…) of the relations between sets of changes the qualitative object sustains with changes in other things.” (The Quest: 131) Il en va de même de tout objet existentiel: “an object, logically speaking, is that set of connected distinctions or characteristics which emerges as a definite constituent of a resolved situation and is confirmed in the continuity of inquiry.” (Logic : 520) A contrario, les concepts mettant en relation des éléments non perçeptibles ou non expérimentables participent de modèles théoriques et non de l’univers physique. Dewey introduit ainsi une demarcation entre la dimension physique et la dimension mathématique de la physique. Autrement dit, ce qui n’est pas défini opérationnellement, comme l’électron, a un statut théorique et non existentiel (The Quest : 191).

L’opérationalisme de Dewey repose sur le postulat d’indépendance relative des éléments existentiels et théoriques pour la compréhension du sens. En effet si, au contraire, les construits théoriques participent du sens que nous donnons aux éléments de l’expérience, alors les définitions opérationnelles ne peuvent suffire à l’identification des objets de la physique.

2 - La critique de la « spectator theory of knowledge »

L’objet de la connaissance est défini sur la base des liens operationnels entre éléments existentiels qui constituent le maillage signifiant d’une situation donnée: “An object, logically speaking, is that set of connected distinctions or characteristics which emerges as a definite constituent of a resolved situation and is confirmed in the continuity of inquiry. This definition applies to objects as existential.” (Logic: 520) Ainsi, la séparation, en matière de compréhension du sens, des phénomènes existentiels et des opérations symboliques permet à Dewey d’isoler l’objet de la connaissance des construits théoriques qui ont participé à sa mise au jour.

Dewey utilise la métaphore de la cartographie pour rendre compte du rôle de guide opérationnel joué par les systèmes théoriques, mais plus essentiellement par les mathématiques, en relation avec le réel. Il explique que la relation de la réalité aux modèles mathématiques est comparable aux relations isomorphiques entretenues entre différents plans de projections possibles, elle est à cet égard fonctionnelle : “As far as the map is usable as an illustration of mathematics, the isomorphic relation is definitely exemplified in the relation to one another of maps that are drawn upon different projection systems. ” (Logic: 402).

Le rôle de guide joué par les construits théoriques explique la critique incessante de Dewey contre leur interprétation représentationnelle, qu’il assimile à des formes de réification des objets de la pensée, ou d’hypostases de la pensée. Dès lors que les construits théoriques sont isolés de leur fonction opérationnelle, ils tendent à être tenus pour des représentations mentales et les phénomènes existentiels pour des manifestations d’une réalité d’ordre ontologique.[6] Ici se situe le cœur de sa critique de la “spectator theory of knowledge” selon laquelle la connaissance est appréhendée à partir du modèle de l’observation d’un objet fixe et indépendant de la part du sujet, ou encore, suivant laquelle l’objet connu existe en vertu de la conformité de la pensée ou de l’observation avec quelque chose qui les précèdent. Cette critique revêt une si grande importance pour lui qu’elle traverse toute son œuvre. Nous devons nous demander pourquoi elle y prend une telle place alors qu’elle se présente très généralement comme triviale, même replacée dans le contexte intellectuel du début du xxe siècle. La raison est que la critique de Dewey sous-tend des prémisses en réalité beaucoup plus restrictives que n’implique le simple rejet de la “spectator theory of knowledge”, et dont l’enjeu est majeur dans son épistémologie.

Impliquer des construits théoriques dans la compréhension de la signification de la réalité ne signifie pas que nous croyions en leur fonction représentative – qui fonde la « spectator theory of knowledge » - ou encore, le fait que nous ne croyions pas en leur fonction représentative n’exclut pas qu’ils partcipent de notre compréhension de la signification de la réalité. Ce qui me conduit à avancer que ce n’est pas la critique de la “spectator theory of knowledge” qui porte l’argumentation de Dewey et la rend si importante pour lui, mais une hypothèse plus profonde. Il s’agit à ce sujet de l’indépendance relative des construits théoriques et des matériaux empiriques dans la compréhension de la signification. C’est sur la base de cette hypothèse d’indépendance que la convocation des construits théoriques pour la compréhension de la signification – par-delà leur fonction instrumentale subordonnée - apparait comme un archaïsme philosophique sollicitant la référence à un arrière monde, à une réalité transempirique, à des objets de connaissance susceptibles d’exister indépendamment des situations existentielles “prior to and independent of the operations of knowing.” (The Quest : 196) Le recours interprétatif à une réalité transempirique a conduit, selon Dewey, à la séparation de la connaissance et de l’activité pratique, du connaître et du faire. Le but de la connaissance n’est pas de saisir la réalité (The Quest 9; 97; 196; 205; 244…), mais de résoudre des problèmes posés : il révèle, ordonne l’existentiel, sert l’anticipation réflexive des effets de l’action.

La métaphore de la projection évoquée illustre ce fondement de l’épistémologie deweyenne : Le sujet, dans l’enquête, projette des systèmes théoriques fermés, sur sa situation, système ouvert, support du sens. C’est pourquoi, par exemple, les cas individuels ne doivent pas être compris comme des “instances of laws” en physique (The Quest: 184 ; 205). Les systèmes théoriques permettent seulement d’identifier les liens existentiels existants. La compréhension de la signification ne passe pas par les systèmes conceptuels fermés, mais est immanente aux espaces ouverts, contextuels, constitués par les liens existentiels établis. La critique de la “spectator theory of knowledge” se déploie à partir de là et dépasse la simple défense du rôle instrumental - et non représentationnel - des systèmes théoriques. Elle engage fondamentalement la séparation, pour la compréhension du sens, des ensembles existentiels et des systèmes théoriques.

3 - La causalité comme ordre séquentiel

Hume ([1739] 2004) a noté que la pensée se référant directement au monde empirique ne peut qu’établir des relations de concomitance entre faits de l’experience. La causalité par conséquent ne représente pas une vérité existentielle. Hume en déduit qu’elle n’est que le fruit d’habitudes associatives. Ces vues ont alimenté, on le sait, le refus positiviste d’établir des vérités autres que relationnelles, et de rechercher, par-delà les phénomènes, des mécanismes, sous-jacents et cachés, susceptibles d’en rendre compte comme de leurs causes véritables. On peut bien sûr considérer que l’épistémologie de Dewey hérite de ces conceptions, si l’on garde bien présent à l’esprit que les relations qui lient les éléments du monde chez lui ne sont pas des relations existentielles mais opérationnelles. C’est ce qui lui fait dire que le Pragmatisme est une “extension of historical empiricism with this fundamental difference, that it does not insist upon antecedent phenomena but upon consequent phenomena, not upon the precedents, but upon the possibilities of action” (Philosophy and civilization: 24). Dès lors, la causalité ne repose pas chez lui sur des associations existentielles, mais opérationnelles, liant moyens et fins, non sur des liens de concomitance, mais sur des relations expérimentables de connexion. Parce que tout peut être relié, opérationnellement, à tout, c’est l’action à mener qui détermine les relations opérationnelles, c’est-à-dire causales, adéquates : “Since every event is existentially connected with some other event without end (…) no event comes to us labelled ‘cause’ or ‘effect.’ An event has to be deliberately taken to be cause or effect. Such taking would be purely arbitrary if there were not a particular and differential problem to be solved.” La causalité s’enracine dans l’expérience de la causalité. Dewey, proche à cet égard de la conclusion kantienne, en déduit que la causalité ne renvoie à aucune réalité ontologique, c’est une catégorie logique. Elle est necessaire à l’enquête mais elle n’est pas inhérente au donné existentiel. Cependant, et comme c’était le cas précédemment à propos de la critique de la “spectator theory of knowledge”, le rejet assez trivial de la conception ontologique de la causalité est assorti de consequences très restrictives. Selon Dewey, la causalité n’exprime rien d’autre qu’une experience de connexion entre évènements existentiels. Précisons que, comme les sequences existentielles ne se répètent pas, la causalité traduit la recurrence d’espèces (“kinds”), une espèce étant décrite par “a set of conjoined traits”.Elle n’est autre qu’un ordre séquentiel: “Causality… consists in the sequential order itself” (Experience and Nature : 99) ; "an abstract conception of the indefinitely numerous existential sequences that are established in scientific inquiry" (Logic : 458) La mise en ordre de sequences et de coexistences est définie comme le but de toute enquête existentielle, et à cet égard, la “causalité” n’est pas un instrument de comprehension théorique, mais “a functional means of regulating existential inquiry”. (Logic : 462)

La prémisse profonde qui autorise Dewey à déduire du rejet de la catégorie ontologique de la causalité, l’interprétation de la causalité comme ordre séquentiel, est encore la séparation entre phénomènes existentiels et objets de pensée théoriques dans la compréhension de la signification. Dès lors, la compréhension de la signification, en sciences en particulier, est immanente à chaque ensemble contextuel, et associée à l’établissement de relations opérationnelles – i.e. causales - entre éléments existentiels.

III - L’intrication, pour la compréhension du sens, des construits théoriques et de la réalité empirique

Nous avons vu qu’un trait important de la théorie de la connaissance de Dewey est la séparation, dans la compréhension du sens, entre construits théoriques et matériaux existentiels. Les critiques majeures formulées à l’encontre de la théorie de la connaissance de Dewey peuvent être comprises sur la base de cette question fondamentale. Je propose de revenir à ce sujet sur quelques-unes d’entre elles associées à la critique de l’opérationalisme, à la compréhension du sens et à la causalité. Je ferai principalement référence aux théories des concepts de Filmer Northrop et Henry Margenau comme illustrant une alternative très générale à la conception deweyenne des relations entre théorie et empirie. Suivant cette alternative, les théories ont bien une fonction opérationnelle. Mais phénomènes existentiels et construits théoriques ne sont pas séparables du point de vue de la compréhension de la signification. Dès lors ce sont les systèmes théoriques qui constituent les systèmes de référence, ou encore les plans de projection, à partir desquels les situations existentielles prennent sens pour le sujet.

1 - Il existe des concepts physiques sans définition opérationnelle

La réalité immédiatement appréhendée, perçue ou expérimentée constitue chez Northrop et Margenau une dimension limite de la connaissance, faisant intervenir des concepts par intuition, qui dénotent, en référant à des éléments abstraits d’un contexte plus vaste – i.e. les concepts référant à la couleur « jaune » perçue, à une peine ressentie, ou au “directly inspectable operationally given lines on an experimental physicist’s photographic plate.” (Northrop 1960 : 28)

La connaissance met par ailleurs en jeu des construits (Margenau), ou concepts par postulat (Northrop), ou encore des concepts scientifiques ou théoriques. La signification de ces construits dépend de leurs relations au système de concepts dont ils font partie et de la théorie qui les définit. Les construits, on l’a vu avec Dewey, ne font pas directement référence à des éléments du monde immédiatement appréhendés. Les concepts d’energie, de charge, de champ électromagnétique, de force, d’électron, représentent des éléments postulés de la théorie physique et servent de construits à l’explication physique. Ils peuvent être décrits comme des systèmes physiques qui servent de supports à certaines propriétés qui sont des éléments observables (parmi les propriétés observables d’une particule nous avons sa masse, sa position, sa vélocité, son énergie) ou des « observables latents »[7]. Les relations qui associent les construits désignés par un concept par postulat à leur composant observable dénoté par un concept par intuition sont des “règles de correspondence”(Margenau) ou des “corrélations épistémiques” (Northrop). Ces relations sont dites “épistemiques”parce qu’elles relient des facteurs qui n’appartiennent pas au même registre de discours: Ils participent de deux modes différents de connaissance, la raison et les sens. Grâce à de telles relations, les concepts théoriques de la science peuvent, indirectement, avoir une signification opérationnelle.

Dans la plupart des théories scientifiques, seulement un certain nombre de construits scientifiques peuvent avoir une signification opérationnelle sur la base de corrélats épistémiques qui dénotent. Autrement dit, préconiser que tous les concepts scientifiques aient une définition opérationnelle revient à dénier (comme le fait Dewey) toute signification physique aux concepts liés à des entités vues comme les supports de qualités ou quanttés déterminables opérationnellement. En effet “it is possible to define, in terms of instrumental procedures, the charge, the mass, and the spin of an electron, but hardly the electron itself.” (Margenau 1954: 38). D’après Margenau, si l’on développait les consequences de l’opérationalisme jusqu’au bout, il dissoudrait le monde en une variété de concepts discrets sans coherence logique. (Henry Margenau 1931:16) Cette affirmation renvoie, on va le voir, à des conceptions alternatives à celles de Dewey concernant la comprehension de la signification et la causalité.

2 - La compréhension de la signification  

Le ‘plan’ formé par les éléments existentiels immédiatement appréhendés représente un espace limite. Dès que l’on s’en éloigne un tant soit peu, il devient impossible de séparer ces éléments existentiels des formes de construction théorique du sens. Comme Northrop (1947: 137) l’écrit: “un fait décrit” est un fait observé à l’aide de concepts et donc appréhendé théoriquement. L’appréhension de données observationnelles suit un mouvement allant des structures conceptuelles internes vers les données perçues. Ce mouvement ne vise pas simplement à identifier des faits pertinents, et à suggérer des liens entre éléments existentiels, mais il participe de la compréhension du sens développée par le sujet par le biais d’activités cognitives effectuées à différents niveaux de profondeur.

Ces points ont été développés tout particulièrement par Ernst Cassirer et Henry Margenau. Nous ne pouvons pas, explique Cassirer, distinguer comme le fait Kant, les conditions de l’intuition sensible et les conditions intellectuelles à partir desquelles les objets sont pensés par les moyens de lois, en d’autres termes, on ne peut pas négliger leurs interconnections mutuelles et oublier que “everything significantly factual is already theory.” (Cassirer [1936] 1956 : 35). Autrement dit, on ne peut faire abstraction des niveaux supérieurs de la pensée, pour comprendre sa conduite aux niveaux inférieurs. Comme l’écrit Margenau (1949: 291), même si l’on peut distinguer en general concepts et percepts, ils ne constituent que des formes extrêmes de l’activité de connaissance, et la plus grande partie de cette activité se situe dans le domaine des concepts: “Certainly, concepts and percepts can in general be distinguished, and we shall continue to regard them as discernible; but they merely form extreme representatives of activity, or results of activities integral to the process of knowledge. Most of this activity is in the field of concepts; what is immediately given in sensation lies, figuratively, in a thin limiting layer, or on a limiting plane of experience.” Margenau prend souvent l’exemple à ce sujet d’une forme simple de réification telle que celle engagée dans la perception d’un arbre, montrant qu’elle ne procède pas de la synthèse ou de l’integration de qualités ou de relations immédiatement perçues, mais implique une infinité d’aspects non donnés dans la sensation, participant d’une construction engageant ce que l’on peut appeler concepts ou idées.

Le recours à des opérations symboliques chez Dewey sert essentiellement la construction de modèles, au sens de simulacres. Les modèles ont vocation à décrire les structures des phénomènes empiriques qu’ils représentent, autrement dit à simuler les relations entre les facteurs identifiés. Ce qu’ils proposent est une description fonctionnelle des phénomènes, dont la valeur dépend de questions d’efficacité instrumentale. Le modèle est en ce sens descriptif. La compréhension qu’il suscite repose sur la description de relations, le plan de référence pour la compréhension du sens est existentiel. Notons à ce sujet que la métaphore cartographique utilisée par Dewey pour rendre compte du rôle joué par les construits théoriques dans la solution d’un problème évoque ce rôle des modèles. En effet, une carte est un guide par dénotation et non par postulat. Sur une carte topographique, des courbes concentriques évoquent un relief. L’espace de référence de la carte est existentiel. A cet égard, la métaphore cartographique est très spécifique. Comme l’explique Peter Achinstein (1968: 215) un modèle de X est une représentation de X qui offre une approximation de la situation présente, tandis qu’une théorie de X est une interprétation des principes qui gouvernent les X. L’espace de référence du point de vue de la compréhension de la signification, pour un système de construits théoriques, est la théorie elle-même.

Ces perspectives conduisent à inverser la condition opérationaliste: les concepts, pour être signifiants, doivent être définis dans le système organisé que constitue la théorie et sont à cet égard indépendants des définitions opérationnelles qu’ils ont pour corrélats épistémiques.[8] C’est cette indépendance qui est à la base de la liberté créatrice du scientifique. Il n’y a pas de limites aux cadres théoriques susceptibles de servir de sources à la signification, sinon l’obligation à la théorie d’être vérifiée par le biais des corrélats épistémiques associant concepts théoriques et concepts référentiels ou intuitifs. La recherche de sens se développe par delà les lois pour atteindre les principes, et représente une quête d’unité sur le plan des construits théoriques. C’est, explique Northrop, ainsi que la science moderne est née, avec Galilée, non sur la base de l’établissement de liens relationnels en référence à des données existentielles, mais par une redéfinition du cadre théorique (la définition aristotélicienne de la force) dans lequel ces liens puisaient leur sens: la force n’était plus ce qui produisait le mouvement ou la vitesse mais le changement de vitesse, c’est à dire l’accélération. (Northrop 1947: 22)

3 - La causlité appartient aux systèmes théoriques

Le principe de causalité postule que dans les même conditions, la nature se comporte de la même manière ou encore, “a given state is invariably followed, in time, by another specifiable state.” (Margenau 1931:19) La causalité se donne donc comme un principe méthodologique ou, comme l’exprime Dewey, une catégorie logique exprimant une sorte de cohérence attendue de la nature. Selon Dewey, on l’a vu, tout élément est connecté existentiellement à d’autres, sans fin. Il n’y a donc pas de “cause” intrinsèque qui puisse être exhumée. Mais l’idée de cause, par la stabilité qu’elle établit dans l’ordre séquentiel entre deux états, en dit plus. En discutant la signification de la causalité dans l’analyse scientifique, Margenau (1950: 167-171) distingue causes partielles et causes totales – ainsi que Meyerson (1908: 34-36). Dans le langage ordinaire, on tend à employer le concept de cause en parlant de causes partielles qui, notons-le, n’expriment pas un ordre séquentiel. Par exemple la pneumonie (état C) est la cause de la mort (état B) d’une personne. Aucun lien systématique ne lie la maladie à la mort. Ici le lien logique est en réalité le suivant : Si (non C) alors (non B) : Si la pesonne n’avait pas contracté une pneumonie, elle ne serait pas morte.

Une sequence invariable d’évènements de la forme “Si A, alors B” suppose, explique Margenau, que l’on a examine la somme totale des évènements pertinents précédant l’ensemble d’évènements donnés représentés par l’état B. En d’autres termes, le principe de causalité demande pour son application des systèmes clos et finis, seuls à même de donner sens aux énoncés de la physique. Le principe de causalité ne peut donc logiquement s’appliquer qu’à des systèmes clos ou isolés. Dans de tels systèmes, les concepts sont définis par les relations qu’ils entretiennent entre eux, et ces relations s’inscrivent dans le cadre d’un corpus théorique défini. Pour ces raisons et en liaison avec ce que nous avons déjà précédemment établi, le raisonnement physique n’implique pas de définir tous les concepts physiques en termes d’opérations ou d’observations expérimentales comme l’affirmait l’opérationalisme. Il implique en revanche que tous les concepts manipulés soient définis dans le système théorique de référence.

Les progrès de la compréhension du sens participent, suivant ces vues, du domaine des construits théoriques. Ils marquent un développement de modèles descriptifs allant dans le sens de systèmes théoriques unificateurs. Cela ne signifie pas que les “causes” identifiées soient ultimes, mais elles tendent à une unicité relative : Elles marquent un progrès dans le sens de la généralité, de l’unification des principes, si bien que les relations, ou lois, modélisées dans un premier temps sont ultérieurement déduites de théories plus inclusives.

IV - De l’épistémologie à l’éducation : la douteuse postérité deweyenne

Les concepts que Dewey unit en nature (en termes d’opérations) et sépare en fonction (dans la compréhension du sens), sont au contraire séparés en nature (les concepts théoriques ne sont pas définis par des opérations, mêmes conçues comme symboliques mais par les systèmes conceptuels dans lesquels ils s’inscrivent) et sont unis dans le processus de la compréhension du sens qui sous-tend l’enquête. Suivant les vues défendues ici, la compréhension du sens ne peut être envisagée de manière “béhavioriste”, en référence à des situations existentielles. La situation perçue ou expérimentée, les liens associant actions et effets, ou causes et conséquences, et plus généralement, la compréhension du sens se développe sur la base de construits théoriques. La reconnaissance de ce rôle ne conduit pas à accréditer la « spectator theory of knowledge », à conférer à ces construits un rôle représentationnel. Cette reconnaissance signifie que leur rôle logique ne sert pas seulement une phase intermédiaire de résolution de problèmes, mais reste inhérent à la compréhension du sens qui se développe de part en part de l’enquête.

Les diverses critiques de Dewey n’ont pas, à ma connaissance, évoqué ce problème de manière suffisamment explicite, ou ont évoqué de manière plus détaillée des problèmes qui, en réalité, bien souvent en dérivent. Cela peut expliquer que cet aspect contestable de ses conceptions ait eu une postérité importante en éducation. Une manifestation de cette postérité est le rôle secondaire qui tend aujourd’hui à être conféré aux construits théoriques dans l’apprentissage intellectuel. Les diverses formes contemporaines du progressisme éducatif évoquées en introduction, qui dominent le changement des modes de formation intellectuelle en Occident, développent à ce sujet très généralement l’idée que le développement cognitif doit s’appuyer sur la réflexion et l’interaction sociale à partir de problèmes contextualisés (Brown, Collins & Duguid 1989; Carraher 1985; Greeno 1989; Hall 1996; Kolb 1984; Lave, 1988; Lave & Wenger, 1991; Resnick 1994; Rogoff 1990; 1989 ; Schön 1983).

L’influence de la philosophie de Dewey sur ces courants et théories est reconnue même si elle reste diffuse et peu “technique”. Carl Bereiter (1997), en se référant à Wineburg (1989), note que les théoriciens de l’apprentissage situé n’ont guère dépassé les idées de Dewey, tandis que Jim Garrison (1995) analyse les liens profonds mais largement méconnus entre ces manifestations variées de l’épistémologie constructiviste et la tradition pragmatique dewyenne.

Comme le note Northrop ([1946] 1966: 151), ce qui a été retenu par nombre de professeurs négligeants dans les départements éducation n’est pas la vérité du pragmatisme, suivant laquelle la dimension théorique de la connaissance est donnée de manière hypothétique et provisoire, et non de manière catégorique a priori comme le croyait Kant, mais les suggestions erronnées des écrits de Dewey conduisant à surestimer le travail pratique et expérimental et à sous-estimer le rôle également important et nécessaire de construction et de maîtrise théorique ; ces idées ont eu du succès en éducation – et en ont toujours - car elles soulageaient de ce qui paraissait à certains difficile dans l’activité intellectuelle et libéraient les professeurs dans les départements d’éducation de l’obligation de maîtriser les sujets d’enseignement, au lieu de cela ils apprirent « la méthode ‘scientifique’ expérimentale d’enseigner n’importe quoi ».

La relative faiblesse analytique des recherches en éducation, sur les questions essentielles évoquées dans cet article, est illustrée de manière suggestive par le rattachement des travaux de Vygotsky à ceux de Dewey (voir, par exemple, Glassman 2001), alors même que, tout particulièrement sur les points soulevés, la divergence entre Vygotsky et Dewey est totale. Réagissant contre de telles erreurs et négligences de la recherche, Gredler et Shields (2004) soulignent certaines différences fondamentales, exprimées par Vygotsky même déclarant que sa méthode instrumentale n’a rien en commun avec la logique instrumentale de Dewey. Plus spécifiquement, les construits cognitifs ne servent pas en premier lieu de médiateurs de l’expérience empirique, mais d’instruments médiateurs de la pensée. “Il est impossible, écrit Vygotsky, d’assimiler le role de l’outil de travail, qui aide l’homme à soumettre les forces naturelles à sa volonté, avec celui du signe, qu’il utilise pour agir sur lui-même. L’outil de travail est orienté vers l’extérieur, alors que le signe est orienté de manière interne. Les tentatives pour assimiler le signe à l’outil externe, comme c’est le cas dans les travaux de Dewey, font perdre la spécificité de chaque type d’outil, en les réduisant artificiellement à un seul.”(Vygotsky [1930-33] 1978: 53). Le rôle spécifique des outils de pensée symboliques évoqué par Vygotsky révèle métaphoriquement, d’une part, la fausse unité de nature fonctionnelle des dimensions théoriques et empiriques de la pensée engagée par la notion d’opération et, d’autre part, leur implication mutuelle essentielle pour la compréhension du sens, dont l’occultation constitue, d'après la présente analyse, la faiblesse profonde de la théorie de la connaissance de Dewey.

 

Nathalie Bulle

 

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REFERENCES

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[1] Jim Garrison (1995:718) note par exemple que “some social constructivists (…) have remarked on the similarity between their research programs and that of John Dewey's philosophical pragmatism” but that “no one, has attempted to specify in any detail the virtues of Deweyan pragmatism as an epistemology for contemporary social constructivism.”

[2] Le schème représente chez Piaget "la structure ou l'organisation des actions telles qu'elles se transfèrent ou se généralisent lors de la répétition de cette action en des circonstances semblables ou analogues" (Inhelder & Piaget 1966 : 11).

[3]Ultérieurement, certaines similarités de l’enquête deweyenne avec l’hégélianisme ont pu être relevées: “For Dewey the process of inquiry does not issue in some universal state of consciousness and truth. A specific problem generates and determines the course of thought and circumscribes its conclusions (…) nonetheless (…) each individual inquiry is like a little Hegelian universe; an evolutionary struggle of consciousness against ‘otherness’ proceeding through moments and 'forms' (Gestalten) to a unified concrete whole, self-realization and truth; thought mediating existence.” (Thayer 1988: 527)

[4]  “This accomplishment is, I make bold to say, one of three or four outstanding feats of intellectual history. For it emancipates us from the supposed need of always harking back to what has already been given, something had by alleged direct or immediate knowledge in the past, for the test of the value of ideas. A definition of the nature of ideas in terms of operations to be performed and the test of the validity of the ideas by the consequences of these operations establishes connectivity within concrete experience. At the same time, by emancipation of thinking from the necessity of testing its conclusions solely by reference to antecedent existence it makes clear the originative possibilities of thinking.” (The Quest:118), ou encore: “The old center was mind knowing by means of an equipment of powers complete within itself, and merely exercised upon an antecedent external material equally complete in itself. The new center is indefinite interactions taking place within a course of nature which is not fixed and complete, but which is capable of direction to new and different results through the mediation of intentional operations.” (The Quest: 291)

[5]Comme l’expliquent Henry Margenau et Filmer Northrop chacun à leur manière, les ambiguïtés des idées de procedure instrumentale et d’opération, dès lors que les niveaux empiriques et symboliques sont convoqués pour les définir, ont contribué à entretenir beaucoup de confusion : L’operationalisme, qui est “an attitude that emphasizes the need of recourse, wherever feasible, to instrumental procedures when meanings are to be established (…) cannot define the meaning of ‘instrumental procedure’ in a manner that saves the view from being either trivial (which would be true if ‘instrumental’ were construed to include symbolic, mental and paper-and-pencil operations) or too restrictive (if all operations are to be laboratory procedures).” (Margenau 1954: 209-210); “There is the denotatively given, immediately apprehended operation. There is also the theoretically conceived operation (…) Because those who have formulated and defended the operational theory of the concepts have shifted back and forth surreptitiously between these two meanings of the word “operation”, their theory has gained much of its plausibility and resulted in much of the attendant rhetoric and obscurity (…) But if one means by an operation or an experiment in science the theoretically conceived operation or experiment, then it is the concept which is defining the operation and not the operation which is defining the concept”. (Northrop 1947: 126).

[6]“(the inferential phase of inquiry) the isolation of this phase from the total inquiry context results in conversion of functional values into the kind of ontological existence that is then called mental (…) If its operative function is ignored, then the idea is also taken to be inherently a mental representation of an object.” (Logic: 523); “because reflective operations are hypostatized into an entity of a wholesale nature called Thought or Reason, the feature of unification is generalized beyond the limits in which it takes place, namely, resolution of specific problematic situations.” (Logic: 531)

[7]Sur ce concept, precise Margenau (1949: 298), est fondée toute la mécanique quantique.

[8]“Instead, every concept must be a concept by postulation and wherever there are operationally defined meanings, purely empirical and denotative in character, the latter meanings are epistemic correlates of concepts by postulation in the deductively formulated theory.This means that a deductively formulated scientific theory must be constructed quite independently of one’s operational definitions.” (Northrop 1947: 129)