Progressisme et utopie sociale

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La france moche - saint-andre de cubzac - http-wizzz.telerama.frlafrancemochephotos2293338957.jpgExtrait de: N. Bulle (2011), “Naturalism as a political-cultural enterprise”, Classical Sociology, to be published.

 

 

 

 

Spencer, Baldwin, Piaget

 

La mission sociéto-culturelle

D’Herbert Spencer à Jean Piaget, une ligne de pensée peut être tracée qui passe par James Mark Baldwin, le père de la théorie de la « sélection organique ». Cette ligne de pensée s’est appliquée tout particulièrement à l’étude de l’origine des lois nécessaires dans l’esprit et dans la nature.[1] Il n’est pas lieu ici de discuter cette question fondamentale de l’épistémologie dite génétique, si ce n’est pour souligner le naturalisme inhérent à l’approche. Elle sépare a priori les facultés de penser, appréhendées par des modèles issus de la biologie, et les outils cognitifs transmis. Ce qui sera évoqué ici relève d’une autre parenté, plus globale, liant les trois penseurs. La théorie de l’évolution leur a inspiré un modèle interprétatif général qu’ils ont tendu à appliquer d’une manière transversale à la psychologie, l’éducation, la moralité, la politique, la religion et l’épistémologie. Ce monisme interprétatif, qui rend compte ici du caractère constitutif de leur naturalisme, fait chez les trois auteurs de l’évolution biologique le fondement scientifique d’une idéologie du progrès social. A ces trois noms, l’histoire du progressisme éducatif exigerait que l’on joigne celui de John Dewey, dont on a pu dire qu’il serait difficile de trouver un philosophe en qui le naturalisme était plus invétéré. Mais Dewey, malgré son intérêt intellectuel pour des domaines où se jouent les relations entre biologie, psychologie et sociologie, investit la science en gardant un point de vue de philosophe. Or, notre objectif ici est de rendre compte de la conception d’œuvres scientifiques sur le mode de systèmes philosophiques, autrement dit d’une fusion implicite et paradoxale de deux registres, celui de l’investigation scientifique et celui de l’interprétation philosophique, à partir de lois de l’évolution humaine inspirées du naturalisme.

Spencer, Baldwin et Piaget ont imaginé des formes d’utopies sociales qui présentent une dimension religieuse. Ils ont imaginé un âge d'or, un état de perfection, non plus situé dans un lointain passé, comme lorsque la perfection représentait un don immédiat du Créateur à sa créature, mais dans un lointain futur assuré par les lois de l’évolution humaine et sociale. L’exhumation de cette dynamique naturelle, dans chacune des oeuvres de ces trois savants, sous-tend une exhortation à œuvrer socialement et politiquement pour en favoriser le développement. Cet aspect de leurs travaux n’est pas secondaire. La dynamique du progrès social, qui participe d’une extrapolation de lois de la vie à l’homme et à la société, correspond chez eux à une hypothèse de départ et non à un résultat scientifique. Autrement dit, le progrès est une prémisse de leurs modèles, l’objet d’une foi qui les anime et qu’ils pensent devoir animer chez leurs concitoyens afin de servir le devenir social.

Les lois spencérienne du progrès humain

Le jeune Spencer imaginait une société idéale où le gouvernement s’évanouirait, où les classes seraient dissoutes et la propriété de la terre mise en commun. Le philosophe tenta de donner une substance scientifique à ce rêve.[2] Il représenta le développement progressif d’une société conformément aux deux lois morales de la nature. Ces deux grandes lois étaient, d’après lui, le principe de plus grand bonheur et le principe d’égale liberté. Les désirs individuels de bonheur, qui ne sont autres que désirs de liberté, qui ne sont autres que désirs d’exercice libre et harmonieux des facultés ou encore désirs de vie complète, s’ajustent progressivement dans les interactions des individus avec leur environnement. Le progrès de la différenciation sociale accentue sans cesse l’interdépendance des activités humaines plaçant chaque sphère d’activité au sein d’un réseau complexe et articulé avec l’ensemble. Toute l’œuvre de Spencer est traversée par l’idée que l’adaptation de la nature humaine à ses conditions de vie progresse vers un état de perfection, qui représente un état d’équilibre parfait, où les libertés individuelles n’empiètent plus les unes sur les autres, de tels empiétements suscitant des frottements entre les sphères d’action que les lois de l’évolution font disparaître. Les « fléaux sociaux et moraux » sont ainsi progressivement évincés par l’ajustement de la nature humaine à ses conditions de vie.

Le modèle central du système spencérien est le principe d’adaptation fondamental : l’ajustement des relations organiques internes aux relations externes dans l’environnement, qui organise la vie comme l’esprit, puisque tous deux ont évolué à partir d’une même forme indifférenciée. L’adaptation du système nerveux à la spécialisation progressive des fonctions sociales est à l’origine de l’évolution de l’intelligence vers des niveaux de complexité supérieurs.[3] L’humanité se perfectionne grâce à la fixation de l’expérience acquise sous forme de transmissions héréditaires. Le lamarckisme est adopté sous forme d’hypothèse provisoire par Spencer, parce qu’il concorde avec les faits. Ainsi l’homme est censé développer par l'hérédité les sentiments altruistes qui dicteront sa conduite de générations en générations. Il accomplira demain sans effort les actions morales qui lui répugnent aujourd’hui parce qu’elles lui sont imposées sous la contrainte. Il les accomplira avec plaisir parce qu’elles seront devenues inhérentes à sa nature, instinctuelles, tandis que les actions immorales lui seront naturellement désagréables. Les lois de l’évolution assurent la conciliation de la liberté la plus complète, de l’individuation la plus achevée, avec la cohésion sociale la plus totale. Mais l’homme spencerien situé à la limite de l’évolution ne développe plus d’action en tant que telle. Il jouit de la vie grâce à une harmonie préétablie par les expériences accumulées de l’espèce.

La science promet ainsi l’avènement d’une humanité supérieure libérée des médiations, des formes d’autorité imposant leurs lois contraignantes, d’une humanité « délivrée du mal » par l’intériorisation des expériences de l’espèce. Une conséquence politique de la dynamique du progrès social dans le système spencérien, est que le bonheur de la société n’est pas dû à un calcul. Toute interférence avec les ajustements naturels de l’humain à son environnement est supposée brider le perfectionnement de l’humanité.

Les lois baldwiniennes du progrès humain

James Mark Baldwin a utilisé Darwin contre Spencer pour dériver, à partir des lois de la vie, des leçons politico-culturelles opposées. Baldwin a, ce-faisant, sollicité deux ruptures dans la pensée américaine, l’une avec l’individualisme a-historique des Lumières qui avait longtemps servi de base de discussion sur la nature humaine, et l’autre avec l’individualisme historique de la philosophie de Spencer, qui conduisait à concevoir chaque individu non comme un élément de la société et de l’histoire, mais comme un atome biologique contrôlé par des lois naturelle Dans le schèma Baldwinien, l’évolution de l’homme est un processus de socialisation qui, partant de l’individualisme de la lutte pour la vie, en passant par la lutte entre groupes où les vertus de la coopération ont permis le développement des facultés humaines supérieures, débouche sur un collectivisme naturel. En suivant Baldwin, la philosophie sociale américaine pourrait lier scientifiquement la nature humaine à son background social. En persuadant ses contemporains d’adopter ses vues, Baldwin espérait rendre possible une réforme sociale fondée sur le collectivisme.[4]

Comme pour Spencer, l’évolution conduit Baldwin à associer les lois de la vie à la perfection morale de l’humanité, mais contrairement à Spencer, cette perfection n’est pas un héritage passif : l’individu hérite d’un potentiel d’apprentissage sans cesse augmenté qui culmine en une créativité pure. Toujours plus libre, l’homme a besoin d’un idéal spirituel qui n’est plus personnifié en un Dieu, dès lors qu’il reconnaît en la société son créateur, la réalité à laquelle il doit son identité. La spiritualisation de l’humanité moderne passe, selon le philosophe et psychologue américain, par le culte d’un idéal social dont les lois de l’évolution montrent qu’il doit être symbolisé par le groupe.[5]

Reprenons les éléments majeurs de cette pensée qui s’appuie sur le principe de l’évolution mis au jour par Baldwin : la directionalité donnée à la sélection par l’activité utile à la survie ou encore le principe de la sélection organique.

A la lutte pour la vie à l’origine des caractères physiologiques humains s’est substituée une lutte entre groupes qui rend compte de la transformation des enjeux de la sélection chez l’homme. L’évolution a fait de l’homme un être naturellement social. L’histoire est son environnement. L’adaptation intelligente des individus à leur environnement social, la coopération, a orienté la sélection des facteurs héréditaires utiles, ceux justement qui ont contribué à augmenter le potentiel d’apprentissage et à diminuer les héritages comportementaux, à savoir les instincts. Par le principe de sélection organique, Baldwin explique comment l’illusion d’une transmission génétique des caractères acquis est crée par la sélection naturelle même. Cette dernière n’opère pas uniquement sur la base de mutations aléatoires, mais d’une combinaison des caractères transmis et des caractères acquis. C’est pourquoi les caractères acquis influencent l’opération de la sélection, et donc la direction de l’évolution.Les individus qui présentent des combinaisons efficaces des caractères innés et des dispositions acquises survivent. Le principe de sélection organique rend compte du fait que l’unité psychologique est le « socius » : un individu « adapté » à la mise en œuvre de relations « fructueuses » avec les autres. Cette unité est supposée travailler à la survie du groupe dans la compétition entre groupes. Pour stimuler le progrès social, il s’agit de cultiver l’attitude mentale fondatrice, celle qui place l’individu en situation de coopérer avec ses semblables.[6]Le potentiel d’apprentissage s’est dans le cours de la coopération entre individus d’un même groupe, substitué aux instincts, opposant à l’homme spencérien, l’activité véritable de l’homme progressant dans l’évolution. Mais la plasticité de l’esprit n’en est pas moins un caractère congénital, indépendante des transmissions culturelles, lesquelles sont les substituts malléables des instincts, les vecteurs du conformisme. Notons que l’explication baldwinienne de l’évolution des facultés humaines supérieures est scientifiquement de faible portée car elle devient caduque dès lors que la mort ou l’absence de descendance ne régule plus le processus du perfectionnement biologique humain. Baldwin en a eu suffisamment conscience pour être un partisan de l’eugénisme, par la stérilisation des individus aux tendances criminelles par exemple. Cette limite, si elle devait freiner le savant, ne semble pourtant pas décourager le prophète social.

L’évolution est changement, mais l’homme peut assurer à travers elle un progrès. Sachant qu’il évolue au cours d’un processus d’ajustement à des situations nouvelles, il peut en gouverner la direction par le culte de l’idéal vers lequel la société doit tendre et que les lois de la vie permettent de justifier. L’homme éthique et la société éthique émergeront ainsi de manière spontanée comme fruits de l’évolution bien comprise. L’idéal ne sera pas approché par une contrainte sociale mais sera le fruit d’une activité autonome et créative de l’individu. Ce dernier, de plus en plus socialisé par le jeu de l’évolution et de la coopération croissante, a de moins en moins besoin d’une discipline extérieure pour coopérer avec ses pairs. De nouvelles formes d’action et de pensée se développent qui culminent en une société où les agents coopèrent volontairement les uns avec les autres, où le jugement devient le facteur majeur de la socialisation. La perfection humaine que Spencer voyait dans le polissage héréditaire des sphères d’action individuelles est là aussi héritée, par sélection des dispositions associées aux comportements co-opératifs, l’homme éthique étant la personnalité complètement socialisée voulant la coopération totale avec ses semblables. L’individu agit par l’entremise de l’évolution de plus en plus comme le génie créateur.La raison, n’est, dans ce processus, que le vecteur des médiations et apprentissages. Mais la valeur, pense Baldwin, doit procéder d’une expérience immédiate. La faculté humaine majeure à cet égard est l’imagination à travers laquelle l’homme est libéré à un niveau spirituel supérieur de toute médiation rationnelle. Les deux derniers stades comtiens, le métaphysique et le positif correspondent tous deux à des stades logiques. Ils sont sublimés chez Baldwin par un stade « hyperlogique ». A ce stade, l’imagination, seule créative et morale, confère à l’évolution sociale une réalité éthique, qui donne son sens à l’idée de religion de l’humanité.[7] Le développement inévitable des potentialités humaines inspiré par les lois de la vie impose à la philosophie de l’éducation une défense de l’expérimentation par l’activité libre, permettant à l’individu d’initier de nouvelles valeurs sociales.Cette position radicale de Baldwin est de nature religieuse. Les prophètes du progressisme promettaient à leurs contemporains que, par-delà l’anarchie actuelle, les lois du progrès permettaient d’assurer la création d’une nouvelle société de coopération parfaite et d’harmonie absolue.[8]Contre Spencer ils affirmaient que la société changeait, non parce que les hommes étaient en compétition, mais parce qu’ils créaient. La sociologie devait procurer la connaissance des lois du développement social qui convaincraient la société d’abandonner les conventions présentes, les traditions et institutions présentées comme dépassées, tenues pour des obstacles à la marche du progrès.

Les lois piagétiennes du progrès humain

Les travaux de Fernando Vidal ont, les premiers, permis de mieux faire connaître au public l’importance jouée par les convictions du savant sur l’œuvre de Piaget.[9] Alors même qu’après la Seconde Guerre mondiale l’image d’un deuxième Piaget s’est affirmée, centrée sur l’étude d’un « sujet épistémique » offrant à la psychologie du développement des modèles explicatifs apparemment protégés de tout parti pris, les valeurs décelées dans l’œuvre de Piaget n’ont rien de circonstanciel, mais au contraire « relèvent de la substance même de sa pensée ».[10] Après l’échec d’une œuvre de jeunesse, Recherche[11], auprès des philosophes, rejetée notamment par son professeur, Arnold Reymond, Piaget abandonnera la métaphysique, mais restera fidèle à son point de vue sur l’immanence, sur le progrès et sur l’équilibre, dont Recherche permet de comprendre la dimension axiologique fondamentale. Il n’a jamais renoncé à l’idée intime que la norme idéale vers laquelle se fait le progrès est un équilibre parfait, l’assimilation de l’univers par l’esprit.[12] En accord avec ces analyses révélant bien tardivement les convictions qui sous-tendent l’édifice piagétien, tentons ici d’en préciser le projet sociéto-culturel à partir d’écrits autobiographiques, dont Recherche[13].

Plus qu’un roman de formation autour de la crise spirituelle d’un jeune homme, Sébastien, subissant les troubles d’une époque marquée par les développements fulgurants des sciences, sous l’impulsion notamment des théories évolutionnistes, par le déclin des convictions religieuses, et par la guerre, Recherche est un essai philosophique. La dernière partie de l’essai, comme Piaget l’écrira près de trente cinq ans plus tard, explicite les idées de l’auteur et, plus précisément, sa solution. La guerre est le symptôme d’un trouble affectant les idées d’une époque parce que, écrit le jeune Piaget, l’idée mène le monde. Or le mal s’enracine manifestement dans le conflit opposant alors la science à la foi[14]. Dans le catholicisme, le corps social apparaît inerte parce que son unité se fait aux dépens de la diversité individuelle[15]. La religion qui organisait l’ordre ancien, en s’en remettant à la révélation et à l’autorité, n’est pas adaptée aux besoins spirituels et moraux de la modernité : « Plus que jamais nous avons besoin de sauver l’ordre social et une foi paralysée ne saura jamais sauver le monde ».[16] Piaget est convaincu que la solution doit être offerte par la biologie. Il décrit la confiance mystique de son personnage, partagée avec nombre de savants, en l’évolutionnisme « doctrine d’explication et de libération universelles » et son enthousiasme devant « l’envahissement de cette doctrine qui révolutionnait les sciences morales, la psychologie, la sociologie, toutes les disciplines jusqu’à la théorie même de la connaissance. »[17] Auguste Comte lui apparaît comme un précurseur beaucoup plus profond qu’on le croit, « lui qui a tenté une des conciliations les plus intéressantes entre la science et la foi (…) c'est-à-dire la recherche d’une humanité organisée sur l’idée d’ordre et de progrès. Plus de dogmatisme mais une foi pure et une science libre.[18] Un idéal nouveau est à trouver, et Piaget de développer la solution qui dominera toute son œuvre scientifique.

Dans son autobiographie, dont la majeure partie a été écrite en 1950,[19] Piaget évoque le mot de Bergson[20] suivant lequel tout philosophe (auteur, précisons, d’un « système philosophique ») est généralement dominé par une seule idée personnelle que l’on peut appréhender, écrit Bergson, sous la forme d’une image médiatrice inatteignable tout à fait, mais sous-tendant tout l’aspect novateur de son œuvre, exprimée à partir des outils intellectuels de son temps. L’idée que Piaget a tenté d’approcher de multiples manières, idée qu’il tient pour novatrice mais néanmoins idée maîtresse de ce qui constituerait un système philosophique plutôt qu’une œuvre scientifique, est centrée sur le rapport entre totalité et parties, mettant en jeu la notion d’équilibre et celle d’organisation (ou de structure), et une dynamique dont on va voir qu’elle enracine le développement des facultés humaines et le progrès humain dans les lois de la vie. Le savant remarque que dans tous les domaines de la vie (organique, mentale, sociale) il existe des « totalités » qualitativement distinctes de leurs parties qui leur imposent une organisation. Autrement dit, la réalité élémentaire dépend nécessairement d'un tout qui l'informe mais, écrit Piaget, les relations entre le tout et la partie varient d'une structure à l'autre. Deux types d’équilibre sous-tendent plus généralement le modèle piagétien, l’un imparfait, instable, l’autre idéal. Dans le premier soit la totalité, soit les parties dominent ; dans le second, le tout et les parties sont en harmonie et se conservent réciproquement. Piaget relate que ses premières recherches l’avaient amené à concevoir, au sujet de l’aspect social de la pensée, que l'équilibre idéal (la conservation réciproque du tout et des parties) relevait de la coopération entre individus qui deviennent autonomes en vertu de cette coopération même ; alors que deux formes générales d’équilibre imparfait se caractérisent soit par la modification des parties par le tout, impact des contraintes sociales ou de l’autorité des aînés, soit par la modification du tout par les parties, impact des formes d'égocentrisme inconscient des individus, « analogues à l'attitude mentale des jeunes enfants qui ne savent encore ni collaborer, ni coordonner leurs points de vue ». Piaget prétend que ce même schèma s’applique à tous les domaines de la vie. Mon unique idée, écrit-il synthétiquement en 1950, exposée sous des formes diverses, « a été que les opérations intellectuelles procèdent en termes de structures d'ensemble. Ces structures déterminent les types de l'équilibre vers lequel tend l'évolution tout entière ; à la fois organique, psychologique et sociale, leurs racines descendent jusqu'à la morphogenèse biologique même. »

Souhaitant mettre sa formation biologique au service de l’analyse de la genèse de l’intelligence, Piaget a extrapolé l’idée évolutionniste d’adaptation par atteinte d’un équilibre entre l’organisme et le milieu à la connaissance, comme « problème des relations entre le sujet agissant et pensant et les objets de son expérience ». En séparant les formes générales de la pensée de tout « contenu » particulier et en réduisant les conditions de la pensée logique au développement, par l’activité spontanée du sujet, de structures logico-mathématiques, le psychologue a pu tenir les médiations explicites proposées par l’enseignement formel pour secondaires et sans rôle actif dans le développement intellectuel. Mais il est nécessaire, pour comprendre la clé de son système interprétatif, de bien cerner son principe moteur.

Revenons à Recherche où la tension qui anime l’évolution entière revêt un sens profondément moral, spirituel. Toute organisation réelle est en équilibre instable, mais par le fait même qu’elle est posée, elle tend à l’équilibre total qui est l’organisation idéale.[21] Or l’organisation idéale représente le plein épanouissement de la vie, le bien, le beau, l’équilibre religieux. Elle rend compte de la tension qui anime la morale, l’art et la mystique. Il en est de même des lois de la psychologie et de la sociologie. Le bien, le beau, le mal et la laideur, sont ainsi « affaire d’équilibres » et plus généralement toute vie est une organisation qui est en équilibre instable (réel), mais dont « la loi » est un équilibre stable (idéal) vers lequel elle tend : tout équilibre réel, quel qu’il soit suppose un équilibre idéal qui le rend possible et qui lui imprime sa poussée suivant des lois définies.[22] C’est la tension vers l’équilibre idéal (sous-tendant le concept piagétien d’équilibration) qui explique selon Piaget le phénomène de la conscience comme « pure traduction intérieure de phénomènes physico-chimiques » et les lois de la psychologie. Elle ouvre la voie d’une psychologie biologique. Piaget déduit les conséquences socio-politiques de son système : un régime social fondé sur l’équilibre des parties et du tout, c'est-à-dire sur l’entente des partis et des individus en une coopération ayant pour formule un socialisme élargi, et la subordination de l’ensemble au service de l’humanité elle-même envisagée comme un tout et un idéal directeur. Piaget en déduit aussi les conséquences morales qui peuvent se formuler d’une manière kantienne: agis de manière à réaliser l’équilibre absolu de l’organisation vitale, tant collective qu’individuelle.[23]

La sociologie de Piaget est, et restera, évolutionniste. Se référant au Durkheim de La Division du travail social, le psychologue interprète l’évolution sociale, marquée par le passage chez Durkheim des structures « communautaires » des sociétés archaïques, qui dérivent de la communauté des croyances, aux structures d’interdépendance des sociétés modernes, sous la forme d’un processus d’équilibre. La cohésion sociale des sociétés modernes, qui représente un agencement des intérêts individuels sur la base de l’échange économique chez Spencer, réinterprétée par Durkheim sur la base de la permanence d’une contrainte morale issue de la société, devient chez Piaget affaire d’équilibre général fondé sur la prise de conscience : « l’organisation ne peut prendre conscience de son activité sans prendre conscience de la poussée qui fait tendre cette organisation vers un équilibre absolu. »[24] Aussi la conscience morale, et du point de vue socio-politique, la démocratie moderne, représentées comme des produits du développement intellectuel biologique, font apparaître les institutions sociales traditionnelles comme inadéquates au développement humain. D’où la défense piagétienne des écoles dites actives comme viatiques du développement d’une morale rationnelle.[25] Il faut que, des actions individuelles et interactions entre indivdus, naisse la conscience d’un équilibre nécessaire, obligeant et limitant tout à la fois l’alter et l’ego. Cet équilibre idéal, entrevu à l’occasion de chaque dispute et de chaque pacification, suppose d’après Piaget une longue éducation réciproque des enfants les uns par les autres.

Les médiations et contraintes sociales en ligne de mire

Chez Spencer, Baldwin et Piaget, le moteur du progrès social s’enracine dans les lois de la la vie même : progrès moral par adaptation naturelle, antithétique à tout interventionnisme, des parties au tout qu’elles constituent, tout qui évolue sous une tension différentiatrice, jusqu’à l’atteinte de la perfection de l’ajustement des parties ; progrès moral par développement génétique des capacités plastiques de l’esprit, capacités progressant par la survie des mieux adaptés à l’ordre social organisé en vue de l’idéal, où toute discipline extérieure disparaît ; progrès moral enfin par une suite ascendante d’équilibres entre touts et parties, suite dynamisée par une tension vitale vers l’équilibre idéal, où tout et parties se conservent réciproquement. La perfection de l’espèce humaine s’oppose, suivant ces trois dynamiques philosophico-scientifiques, aux médiations et contraintes exprimant l’inachèvement intellectuel et moral des époques antérieures. Ces œuvres, dans lesquelles s’enracinent les idées progressistes en éducation, revêtent une dimension prophétique dont on a voulu montrer qu’elle ne leur est pas secondaire. Par une extrapolation de lois de la vie biologique à la vie humaine et sociale, les philosophes qui oeuvrent derrière les savants révélent la présence immanente du divin dans le monde, déplacent l’âge d’or à la fin des temps, trouvent dans les lois de la vie le sens moderne du religieux et dans leur mise au jour, des précepts en matière politique et éducative censés favoriser le perfectionnement social et humain, frayer la voie vers l’idéal.

 


[1] En théorie de la connaissance, Spencer avait tenté de concilier l’exigence de l’empirisme et celle du transcendantalisme dans le débat qui opposait les disciples de Locke à ceux de Kant en faisant des vérités nécessaires a priori un héritage reçu par chaque individu en vertu de l’expérience de l’espèce et de l’hérédité des caractères acquis. A ce sujet cf. R.J.Richards, Darwin and the Emergence of Evolutionary theories of Mind and Behavior, Chicago, The University of Chicago Press, 1987.

[2]Cf. R.J.Richards, Darwin and the Emergence of Evolutionary theories of Mind and Behavior, Chicago, The University of Chicago Press, 1987.

[3] L’évolution répond chez Spencer à deux forces adaptatives. La première est fondée sur l’apprentissage par interaction avec l’environnement (suscitant l’activation ou la désuétude des fonctions en jeu) et sur le principe lamarckien de l’hérédité des caractères acquis. La seconde, développée après la prise en considération du climat intellectuel darwinien et qui repose sur le principe darwinien de survie des meilleurs, est indirecte. Elle est néanmoins tenue pour trop grossière pour rendre compte du développement historique des fonctions mentales humaines et de l’intuition morale. Enfin, le principe d’équilibre gouverne l’adaptation des organismes par réorganisation du système des ajustements internes.

[4]Cf. D. W. Noble (1958), The Paradox ofProgressive Thought, Minneapolis, University of Minnesota.

[5]“The outcome of idealisation in the social realm is not a supreme personality, but an ideal group, a Utopian social order, for which all the individuals must be equally fitted (…) The postulate of the ideal group, even more than that of ideal individuality, must be reinforced by the assumption of the existence of a being who embodies them at once. In this sense again religion serves to bind together the actual and the ideal. (…) the reality of God substitutes a personal relation for the mere formal postulate of the ideal; so also for society it substitutes, for a Utopian moral order, a genuine concrete end.” J.M.Baldwin (1911), The Individual and Society, New York, G.P. Putnam & sons, p.32.

[6]J.M.Baldwin, Darwin And The Humanities, Baltimore, Review Publishing, 1909, p.29; 43-44.

[7]Cf. J.M.Baldwin (1915), Genetic Theory of Reality, New York, G.P. Putnam & sons. Cet humanisme, dont le ressort est la biologie, s’achève néanmoins dans l’eugénisme chez Baldwin.

[8]Cf. D. W. Noble (1958), The Paradox ofProgressive Thought, Minneapolis, University of Minnesota.

[9] Cf. Richard Kohler9 [2008] (2009), Jean Piaget, De la biologie à l’épistémologie, trad. E.Barilier, Lausanne Presses polytechniques et universitaires romandes. L’auteur se réfère à F.Vidal, Piaget before Piaget, Cambridge, Harvard University Press, 1994.

[10]F.Vidal « Piaget avant Piaget. Pour une relecture de l’oeuvre piagétienne” in O. Houdé, C.Meljac, L’esprit piagétien. Hommage international à Jean Piaget, Paris, PUF, 2000, p.35.

[12]F.Vidal « Piaget avant Piaget. Pour une relecture de l’oeuvre piagétienne” in O. Houdé, C.Meljac, L’esprit piagétien. Hommage international à Jean Piaget, Paris, PUF, 2000, p.35.

[14] J.Piaget, Recherche, p.71.

[15] J.Piaget, Recherche, p.35.

[16] J.Piaget, Recherche, p.21.

[17] J.Piaget, Recherche, p.57.

[18] J.Piaget, Recherche, p.86.

[19] J.Piaget, Autobiographie crite (parties I à VII) en 1950 à la demande du Prof. Boring et en vue du tome IV de A History of Psychology in Autobiography (Worcester, Clark University Press, 1952, pp. 237-256) ; la partie VIII (1950-1966) a été ajoutée à l'intention du recueil jean, Piaget et les sciences sociales (Genève, Droz, 1966, pp. 129-159, dans les « Cahiers Vilfredo Pareto » n° 10, publié à l'initiative et sous la direction de G. Busino)

[20] H.Bergson, La pensée et le mouvant, Paris, PUF, 1938, chap.IV.

[21] J.Piaget, Recherche, p.98.

[22] J.Piaget, Recherche, p.158.

[23] J.Piaget, Recherche, p.176.

[24] J.Piaget, Recherche, p.175.

[25] J.Piaget (1932), Le jugement moral chez l’enfant,Paris, PUF, p.67.

Commentaires

Piaget, père de la pédagogie de l'enfant au centre

Merci pour cette explication sur l'histoire des idées progressistes en éducation. Rappelons que Piaget est un des fondateurs de l'idéologie pédagogiste responsable non seulement de celle des IUFM, de l'enfant au centre, de la dévaluation des connaissances culturelles, mais également de la compromission de l'institution scolaire avec le système socio-économique ultra-libéral impliquant, entre autres, marchandisation de l'éducation, technicisme asséchant, et effondrement de l'autorité du savoir.
Piaget fut incontestablement l'alibi démagogique du monde orwellien que décrit Michéa.

Mon analyse personnelle du piagetisme ici :
http://sites.google.com/site/ecolerepublicaine/deuxi...

HN
http://sites.google.com/site/ecolerepublicaine