PISA : une ingérence douteuse

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Les résultats de l’enquête triennale PISA[1] 2015, parus le 6 décembre dernier, révèlent l’échec des politiques éducatives menées en France par le niveau général outrageusement moyen des élèves, leur baisse tendancielle en mathématiques et aujourd’hui surtout, l’influence sur leur réussite des conditions socio-économiques. Alors quel’écart entre les moins bons et les meilleurs élèves, inférieur à l’écart moyen dans les pays de l’OCDE en 2000, est devenu sensiblement supérieur, la relation entre le niveau socio-économique des élèves et les performances à PISA, qui se situait dans la moyenne de l’OCDE en 2000, est la plus nette des pays de l’OCDE depuis 2012.Or notre ministre, Najat Vallaud-Belkacem, soutenue par les politiciens de l’OCDE, en appelle à notre patience pour attendre les effets de la sinistre réforme du collège en 2018 et surtout 2021. Malheureusement, si l’on confronte les différents indicateurs disponibles, ils racontent une autre histoire où la chute de notre système, associée à l’augmentation des inégalités sociales, est corrélée à la baisse du temps consacré à l’enseignement des disciplines et à l’affaiblissement des attentes à l’égard des élèves, accentué par l’organisation des programmes en cycles. Ils exhortent au contraire à ne pas attendre une seconde pour réagir contre la philosophie délétère qui anime les réformes éducatives depuis des décennies.[2]

A quoi sert PISA si l’on n’en tire pas les bonnes leçons ?

Brièvement, la réponse est la suivante. L’enquête a deux fonctions majeures : la gestion de l’opinion publique par les gouvernements et la manipulation des gouvernements par les technocrates de l’OCDE. Par transitivité simple, l’enquête PISA est une machinerie coûteuse et peu exploitable par les pays mêmes, au service des politiques éducatives favorisées par une organisation internationale dont la légitimité en la matière est douteuse. A ce sujet, l’attribution dans les médias à Andreas Schleicher[3], qui est à l’origine de l’enquête PISA, du titre pompeux de « Ministre mondial de l’éducation », a de quoi faire frémir. Rappelons que, par exemple, le traité de Maastricht ne confère qu’un rôle accessoire en matière d’éducation à la communauté européenne. Cela engage à mettre sérieusement en cause le caractère perçu aujourd’hui comme « intrusif et persuasif » des influences internationales.

Les éditeurs de PISA under examination arborent à ce sujet un sous-titre évocateur « Changer les savoirs, changer les tests et changer les écoles ». Ils observent en outre, en se fondant sur de nombreuses analyses internationales, que l’influence grandissante des agences internationales sur l’éducation et l’école « a décisivement contribué à une marchandisation du domaine de l’éducation »[4]. Elle anéantit toute réflexion philosophique et politique sur les valeurs et les buts de l’enseignement au profit de modes de gouvernance de l’école favorisant cette marchandisation.

Or les milieux académiques le savent et n’ont cessé de le dénoncer dans la littérature. Ils savent que PISA n’est pas un outil d’étude et d’analyse à leur intention mais un puissant instrument de rhétorique politique.Ils n’ont du reste pas accès à toutes les questions de l’enquête cognitive sur la base de laquelle sont évaluées les performances des élèves.Ils ont depuis longtemps dénoncé les comparaisons internationales superficielles, les palmarès dépourvus de sens et les idées dérivées sans précautions de l’enquête.

La grande leçon à tirer de PISA est dès lors structurelle. Les acteurs des systèmes éducatifs et politiques doivent se réapproprier la maîtrise des objectifs et des valeurs de l’enseignement. Ils doivent se convaincre que l’alternative à la concurrence et au bachotage qui participent de la réussite de certains systèmes éducatifs n’est pas la médiocrité induite par des indicateurs qui déshumanisent l’école, et désenchantent le sens des savoirs transmis. Ils doivent se convaincre que l’école est encore un sujet d’avenir ou notre civilisation est morte.

 

Nathalie Bulle

 



[1] L’enquête propose un programme international d’évaluation des acquis des élèves de 15 ans dans les pays membres de l’OCDE et les pays partenaires.

[2] Cf. « Lire, écrire, compter : les performances des élèves de CM2 à vingt ans d'intervalle 1987-2007 », Les notes d'information, D.E.P.P, n°08.38, décembre 2008 ; http://nathaliebulle.com/wp-content/uploads/pdf/quatre-contributions-refondation.pdfet http://nathaliebulle.com/wp-content/uploads/pdf/bulle-cahiers-2015.pdf.

[3] Directeur de la Direction de l’éducation et des compétences, et conseiller spécial du Secrétaire général, chargé de la politique de l’éducation à l’OCDE.

[4] Cf. Pereyra Miguel A. & al., PISA under examination. Changing knowledge, changing tests and changing schools. Sense Publishers, Rotterdam, 2011, p.2.

Commentaires

Quand une sociologue déroge à la langue de bois

Un beau texte d'humeur, incisif et bien écrit, qui ne pratique pas la langue de bois : cela fait du bien !
Il est dommage que cette critique de Pisa n'ait pas été publiée en décembre afin de provoquer de vrais débats, sincères et nourris.