Petite Poucette : la douteuse fable de Michel Serres

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Depuis un an, le petit livre de M. Serres, Petite poucette[1], fait partie des essais les plus vendus en librairie et les plus relayés dans les medias, où son auteur est très régulièrement invité. Dans cet opuscule, issu d’un discours prononcé à l’Académie française, Serres porte un regard résolument optimiste sur le monde numérique et sur les nouvelles générations qui le portent – les petit(e)s poucet(te)s du titre -, promises selon l’auteur à une libération sans précédent, cognitive et politique, grâce aux vertus d’un monde numérisé et librement connecté. M. Serres commence par souligner l’ampleur des multiples transformations de ces dernières décennies. De cette mutation civilisationnelle serait né ou en train de naître un nouvel humain, « petite poucette », individu enfin libre et pleinement lui-même, dégagé de tout un ensemble de fardeaux et de servitudes issus du passé, grâce aux vertus des technologies numériques. La naissance de ces petites poucettes laisserait même augurer de l’avènement d’une nouvelle société mondiale, inventive et apaisée, démocratique et écologique.

C’est bien une sorte de conte, une histoire fabuleuse, comme le suggère le titre du livre, que Michel Serres nous propose, et c’est ce qui rend tout d’abord ce petit livre sympathique et enthousiasmant, et explique sans doute son succès  : on aimerait y croire, alors que tant d’autres essais et débats ne cessent de nous annoncer au contraire le déclin, la catastrophe, la crise, etc. Mais cet ouvrage relève aussi, nous semble-t-il, d’un dangereux fantasme, dangereux en ce qu’il fait systématiquement l’impasse sur tous les aspects négatifs ou ambivalents des évolutions en question, produisant ainsi une sorte d’illusion idéologique conduisant à justifier l’état des choses en toute bonne conscience.

Nous nous contenterons dans cet article de discuter le livre de M. Serres sur deux points distincts mais pour partie reliés. D’une part sur sa conception de la technique et de l’histoire humaine comme « extériorisation », qui nous paraît globalement juste mais incomplète et quelque peu schématique ; ces insuffisances théoriques se traduisant en particulier, dans l’ouvrage, par un profond aveuglement politique, qui confine au déni, à l’égard des conditions socio-économiques en général, et surtout de celles dans lesquelles se développent de fait aujourd’hui les technologies numériques. D’autre part, c’est la partie du livre consacrée à l’école et à l’éducation qui fera l’objet d’un examen critique approfondi, dans la mesure où les enjeux éducatifs et scolaires y sont réduits par Serres à la seule question de l’accès au(x) savoir(s) voire à l’information. Ces insuffisances ont selon nous pour effet d’appauvrir dramatiquement ce que pourrait être une pensée philosophique, digne de ce nom, de l’éducation à l’ère du numérique. Pour le dire brutalement et d’un mot, passé l’effet de séduction immédiate, l’opuscule de M. Serres ne nous paraît vraiment pas à la hauteur des enjeux ni même de certaines de ses propres intuitions. De ce point de vue, il se révèle au mieux d’un faible intérêt, au pire dangereusement ambivalent.

Petite Poucette tient-elle vraiment sa tête entre ses mains ?

L’arrière-plan théorique du livre de Michel Serres consiste en une conception de la longue histoire humaine déterminée par l’évolution technique, dans une perspective qui peut faire penser notamment à l’anthropologie d’André Leroi-Gourhan[2] : l’humain est essentiellement et dès l’origine un être technique, dont le rapport au milieu est médiatisé par des organes artificiels, et les grandes étapes de l’hominisation peuvent être globalement associées à des phases successives d’ « externalisation », d’abord du squelette (silex taillés, leviers, etc.), puis de la force musculaire et thermique (machines motrices), enfin du système nerveux (informatique, réseau, numérique)[3]. Ainsi l’homme est cette espèce dont la voie évolutive originale consiste à s’articuler toujours davantage à des dispositifs techniques extérieurs, au travers desquels se configurent et se prolongent ses fonctions internes ou propres : il est donc depuis toujours un être « augmenté » par son extériorisation artificielle. Sur le plan plus spécifiquement cognitif, c’est l’histoire du langage qui peut être également interprétée selon un processus d’externalisations successives, qui détermine en profondeur l’évolution de la pensée[4] : dès le départ, la cognition humaine se constitue dans et par le langage oral, qui représente la première extériorisation, originaire et constituante, de la pensée ; la pensée humaine est ensuite profondément transformée par le passage de l’oralité à l’écriture, deuxième phase décisive de l’extériorisation de la mémoire et de l’activité symbolique, que l’anthropologue Jack Goody avait associée à l’apparition d’une nouvelle raison « graphique »[5] ; vient ensuite le développement de l’imprimerie, qui approfondit et démultiplie les possibilités ouvertes par l’écriture manuscrite, inaugurant les transformations profondes de l’époque moderne (humanisme, science moderne, etc.) ; la fin du XXe siècle apparaît enfin comme l’époque de la numérisation généralisée de la mémoire humaine, et le réseau Internet peut être ainsi conçu analogiquement comme une sorte de système nerveux mondial extériorisé. Michel Serres y insiste à plusieurs reprises : le corps de l’homme, ainsi que sa « tête », et leurs facultés, sont donc depuis toujours pour ainsi dire en dehors de lui, et l’histoire de cette extériorisation consiste à chaque étape à la fois en une « perte » et en un « gain » : perte, si l’on regarde en arrière en s’attristant de la disparition de facultés jadis internes (comme déjà Socrate qui déplorait la substitution de l’écriture « morte » à l’ancienne parole « vivante »), mais surtout gain, si l’on souligne plutôt les perfectionnements intellectuels et la « libération » cognitive rendus possibles chaque fois par l’approfondissement de l’extériorisation technique. Ainsi, Serres revient inlassablement, dans l’ouvrage et dans ses interviews, sur la formule de Montaigne – « plustost la teste bien faicte, que bien pleine » - pour souligner que le développement de l’imprimerie a eu pour conséquence essentielle et positive de libérer les esprits du fardeau de la mémorisation (la tête « bien pleine ») au profit du développement de l’intelligence (la tête « bien faite »). Avec les nouvelles technologies, la mutation contemporaine achèverait l’externalisation de l’ensemble des facultés cognitives – de la mémoire, de l’imagination, et de la raison elle-même -, désormais assurées et démultipliées par cette « boite cognitive objectivée » qu’est l’ordinateur : ainsi, écrit M. Serres, Petite Poucette « tient là, hors d’elle, sa cognition jadis interne, comme saint Denis tient son chef hors du cou »[6], et ce « vide », qui effraie ceux qui le considèrent comme une perte, est au contraire pour le philosophe une raison d’espérer une nouvelle libération de l’intelligence, analogue aux précédentes et plus profonde encore.

Si l’on met de côté, étant donné les modestes dimensions de l’ouvrage de Serres, le caractère assez schématique de cette vision globale de l’évolution humaine[7], ainsi que la lecture et l’usage approximatifs de la formule de Montaigne[8], la conception anthropologique d’ensemble qui sert ici d’arrière-plan ne nous paraît guère contestable dans son principe général : l’extériorisation technique, y compris cognitive, peut bien être considérée comme constitutive de l’histoire de l’humanité. Mais la conception qui en est proposée nous paraît incomplète et unilatérale, abstraite et naïve, dans la mesure où elle fait l’impasse sur les dimensions problématiques et « dialectiques » des processus en jeu : pour le dire d’abord d’un point de vue général, on ne peut selon nous penser sérieusement cette extériorisation technique sans tenir compte des conditions réelles - sociales, économiques et politiques –, bien souvent conflictuelles, dans lesquelles elle s’opère chaque fois, et qui déterminent la manière dont les hommes socialisent collectivement et intériorisent individuellement les dispositifs techniques. Comme l’ont généralement souligné les anthropologues qui semblent servir d’arrière-plan à M. Serres, les artefacts humains extériorisés posent aux sociétés humaines des problèmes spécifiques et cruciaux d’appropriation collective et individuelle, dont l’issue n’est jamais donnée d’avance mais toujours marquée par des ambivalences, des tensions et des luttes : le 1er silex taillé n’a pas seulement donné à l’humanité un surcroit de force physique, il l’a également engagée dans des problèmes nouveaux et difficiles d’usage, d’apprentissage, d’héritage, de contrôle, de propriété, etc. Autrement dit, il y a toujours des conditions pour que l’évolution technique soit féconde, et le soit pour tous, et il n’est jamais assuré que les aspects de « gain » l’emportent sur les dimensions de « perte » : l’extériorisation peut aussi bien, pour les individus, être l’occasion d’une pure et simple diminution, d’une dépossession de soi, d’une incapacitation voire d’une aliénation. Ainsi, la « prolétarisation » industrielle du XIXe siècle peut-elle être envisagée du point de vue du travailleur comme une dépossession sans reste de ses savoir-faire artisanaux et manufacturiers, désormais extériorisés et automatisés dans les machines : transformé en ouvrier, il n’est plus que l’opérateur d’un dispositif technique qui lui est devenu radicalement étranger et dans le rapport duquel il ne peut plus s’individuer[9]. C’est cette ambivalence foncière de toute extériorisation technique – aussi possiblement aliénante que libératrice – que Serres occulte entièrement dans son propos, donnant ainsi à celui-ci son caractère de conte de fées, de naïve voire douteuse utopie.

En effet, qu’en est-il au juste des conditions concrètes dominantes dans lesquelles se développent aujourd’hui les technologies numériques, conditions dont Petite Poucette ne dit quasiment pas un mot ? Ce sont celles d’une industrie de masse planétaire, orientée d’abord vers la consommation effrénée de produits sans cesse renouvelés (y compris et de plus en plus « culturels ») et pilotée par un marketing agressif et addictogène qui vise globalement la captation et le contrôle toujours plus fins des consciences et des désirs individuels, en particulier des plus jeunes. Ce qui s’est donné à soi-même le nom trompeur de « société de la connaissance », et dont le développement est de fait de plus en plus aux mains de quelques grandes multinationales (en particulier les « Big Four » de l’Internet[10]), fonctionne pour le moment surtout comme un nouveau capitalisme « cognitif » reposant sur l’exploitation industrielle de l’énergie psychique et des systèmes nerveux : les savoirs et les actes psychiques y sont d’abord traités comme une matière première à exploiter, une fois réduits à des données informationnelles susceptibles d’être soumises au calcul informatique. Le modèle économique de ces firmes est en effet de tirer un maximum de profits dérivés de l’intensification des échanges d’informations et des possibilités de traitements automatisés ultrasophistiqués qu’on peut leur appliquer pour les monétiser : Frédéric Kaplan, entre autres, a très clairement analysé cette logique à travers le cas exemplaire de Google, celui d’une industrie capitaliste des échanges linguistiques à modèle « biface », développant d’un côté une pléthore de services gratuits destinés à entretenir et à multiplier l’activité en ligne des internautes afin d’en récolter et d’en analyser les traces, pour les revendre ensuite, de l’autre, aux annonceurs publicitaires qui sont les vrais clients de Google[11].

Bien sûr, les technologies du numérique sont aussi porteuses de promesses, que Michel Serres a raison de souligner, et qui tiennent d’abord aux propriétés spécifiques et neuves qui sont les leurs : en particulier, codage universel de tout type de données, possibilités indéfinies de traitement algorithmique, mise en réseau « point à point » (peer to peer). Ces promesses, ce sont celles que concrétisent d’ores et déjà des phénomènes emblématiques tels que Wikipedia ou le développement du « logiciel libre », qui témoignent de possibilités inédites et fécondes d’action individuelle et collective, dans le champ de la diffusion, du partage et même de l’élaboration des savoirs. De même, sur un plan plus spécifiquement politique, c’est un certain renouveau de la démocratie qui commence en effet à se faire jour à travers de nouvelles formes d’association et de mobilisation citoyennes qui trouvent dans ces technologies relationnelles et réticulaires un nouveau milieu technique leur permettant de se développer, dans une logique « ascendante » (bottom-up plutôt que top-down) et un espace décentralisé et « horizontalement » distribué. De ce point de vue, les technologies du numérique pourraient même constituer la base d’une rupture à l’égard du modèle économico-politique dominant, ainsi que des auteurs aussi différents que Bernard Stiegler ou Jérémy Rifkin par exemple cherchent à le démontrer et à la promouvoir : passer d’un modèle productiviste et consumériste, qui tend à déresponsabiliser les acteurs, à ce que Stiegler nomme une « économie de la contribution »[12], dépassant l’opposition producteur-consommateur et redonnant aux citoyens une emprise sur leur vie individuelle et collective. C’est bien semble-t-il une espérance de ce type qui anime M. Serres dans son ouvrage, ainsi qu’en témoigne la quatrième de couverture : « Petite Poucette va devoir réinventer une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière d’être et de connaître… Débute une nouvelle ère qui verra la victoire de la multitude, anonyme, sur les élites dirigeantes, bien identifiées ; du savoir discuté sur les doctrines enseignées ; d’une société immatérielle librement connectée sur la société du spectacle à sens unique. ».

Mais selon nous M. Serres, aveuglé par son propre enthousiasme, prend pour acquis ce qui n’est encore que promesses et tendances, et néglige gravement le contexte et les orientations pour le moment dominantes du développement industriel du numérique. Ainsi, il tend à surestimer les différences réelles entre le nouveau monde et ce qu’il nomme l’ancienne « société du spectacle », de même que celles entre les usages de l’ordinateur et ceux de la télévision (position « conducteur » versus position « passager »), alors que, pour le moment, force est de constater que c’est plutôt la continuité qui domine. Du point de vue des usages, les nouveaux medias sont d’abord les nouveaux canaux de diffusion des contenus des industries culturelles et de divertissement nées au XXe siècle, ordinateurs et tablettes servant largement, en particulier chez les jeunes, à la réception passive de tv contents. Du point de vue de la stratégie des industriels, la logique marketing s’est certes sophistiquée mais elle obéit toujours au principe de la captation du « temps de cerveau disponible »[13], et les visées fortement capitalistiques des géants de l’Internet ne sauraient être négligées, comme en témoignent notamment les inquiétudes fondées des militants de la « neutralité » du Web. Il est à ce titre significatif, au delà de l’anecdote, qu’au moment même où M. Serres célèbre l’émancipation nouvelle de Petite Poucette grâce aux vertus de ses multiples prothèses numériques, les dirigeants des « Big Four » choisissent d’envoyer leurs propres enfants dans des écoles déconnectées…[14] Le problème n’est donc pas en soi que Petite Poucette ait sa tête en dehors d’elle-même, extériorisée, mais que l’on ne puisse pas non plus vraiment dire, pour le moment du moins, que Petite Poucette tienne sa tête entre ses propres mains : sa tête est pour le moment surtout dans les mains des industriels qui pilotent presque seuls le développement du numérique, et cette tête fait l’objet de leur part de la plus grande attention et convoitise, dans la mesure où elle constitue pour ainsi dire le minerai dont elles extraient leur or. A ce titre, il apparaît déraisonnable voire irresponsable de se contenter d’avoir confiance dans l’avenir de Petite Poucette, car cet avenir enchanté, s’il est possible, n’est cependant pas assuré d’advenir, loin s’en faut, en particulier si l’on se refuse à prendre en compte et à combattre les tendances contraires et dominantes qui sont aussi en jeu dans les mutations en cours.

L’éducation se résume-t-elle à donner accès à des informations ?

Sur la base de sa conception anthropologique de l’histoire humaine comme extériorisation technique, la partie centrale du livre de M. Serres est plus particulièrement consacrée à l’école, et le philosophe y développe un propos radical, dont les conclusions peuvent faire penser, paradoxalement[15], au projet d’Ivan Illitch d’une société « déscolarisée », utopie qui serait désormais réalisable par le truchement des nouvelles technologies : au fond, pour Serres, l’école - voire l’éducation elle-même, du moins telle qu’on l’a connue jusqu’ici - n’a enfin plus lieu d’être, et peut laisser place à une libre circulation d’informations et de compétences entre pairs. En quelques pages, le raisonnement de Serres liquide un à un les éléments constitutifs de l’enseignement : nul besoin désormais d’école, ni de maîtres, ni même d’acte de transmission, puisque tout le savoir est aujourd’hui immédiatement disponible, extériorisé dans des bases de données numériques et accessible en permanence par le réseau. Ainsi, M. Serres écrit p. 21 : « Que transmettre ? Le savoir ? Le voilà, partout sur la Toile, disponible, objectivé. Le transmettre à tous ? Désormais, tout le savoir est accessible à tous. Comment le transmettre ? Voilà, c’est fait. (…) D’une certaine manière, il est toujours et partout déjà transmis. » A la limite, il n’est même plus besoin de l’apprendre, de l’intérioriser pour le connaître, puisqu’il suffit d’en disposer virtuellement, de pouvoir s’y connecter quand on en a besoin ; et la tête, qui a ainsi moins que jamais besoin d’être « pleine » n’a même plus besoin d’être « bien faite », dans la mesure où, selon Serres, les principales facultés de l’esprit (mémoire, imagination et même raison) peuvent être désormais entièrement déléguées aux machines externes qui les assurent de manière toujours plus efficace[16]. Que peut-il bien rester dans cette tête ainsi vidée non seulement de son contenu mais aussi de ses facultés ? L’essentiel, selon Serres : « l’intelligence inventive » ou « l’intuition novatrice et vivace », concepts qui restent cependant bien flous dans le livre[17], car le philosophe ne prend pas la peine au passage de les définir ni même de les illustrer… En tout cas, l’extériorisation objectivée des connaissances et des opérations cognitives étant considérée comme complète et achevée, la tâche éducative n’a plus ni objets (la « fin de l’ère du savoir », des disciplines organisées en « sectes » et du livre étant annoncée[18]), ni sujets (les enfants devant être désormais « présumés compétents »[19]), ni agents (les « porte-voix » qu’étaient les maîtres jusqu’alors n’ayant plus rien à dire ni personne pour les écouter : « fin de l’ère des experts »[20]), et les dispositifs institutionnels de la transmission de la mémoire sociale (les « cavernes » prisons que furent les écoles et les universités[21]) n’ont plus qu’à disparaître, enfin.

Or un tel « raisonnement » n’est tenable qu’au prix d’un extraordinaire réductionnisme. Supposons tout d’abord que l’éducation scolaire n’ait pour seul rôle que d’assurer la transmission des connaissances humaines : on ne peut en conclure que les nouvelles technologies rendent caduque la fonction d’une institution dédiée à cette tâche qu’à la condition d’identifier celle-ci aux seules fonctions de stockage et de diffusion d’informations, et de réduire les questions d’apprentissage à des problèmes d’accès et de communication. Or, transmettre une culture n’est pas seulement enregistrer de multiples données et s’assurer de leur disponibilité : c’est, beaucoup plus largement et profondément, assurer l’héritage de certaines « traditions » déterminées de pensées, de pratiques, de goûts et même de valeurs, portées par des « œuvres » du passé, non pour les reproduire à l’identique ou les sacraliser, mais pour permettre leur reprise, leur prolongement, leur critique, et même leur dépassement[22]. Mais dans l’ouvrage de Serres, le terme de transmission est pour ainsi dire pris à la lettre, au sens de moyen de liaison qu’il prend dans le monde des télécommunications. Corrélativement, pour nous, connaître n’est pas seulement pouvoir s’informer ou se renseigner, encore moins avoir simplement « accès » à des contenus, mais être en mesure de s’y orienter pour se les approprier et en profiter, ce qui requiert des conditions : c’est pourquoi il est généralement nécessaire d’être formé pour apprendre et savoir, non pas au sens d’une passive acquisition, mais d’une authentique assimilation qui ne peut être pensée sur le modèle d’une pure et simple « connexion ». Contrairement à ce que prétend Michel Serres, par exemple, les moteurs de recherche sont encore bien loin de permettre à eux seuls de nous orienter efficacement dans la masse toujours croissante des informations en ligne, au point de pouvoir nous passer de toute formation documentaire[23] : c’est plutôt l’inverse qui est vrai, si l’on observe d’une part le caractère rudimentaire de leur usage dominant, et si l’on songe d’autre part que ces moteurs reposent sur des algorithmes et des principes logico-sémantiques dont l’élaboration elle-même nécessite des esprits particulièrement armés et formés. Il faut donc reconnaître que le stockage et la mise à disposition généralisés d’informations sous forme numérique ne garantissent pas à eux seuls la condition anthropologique fondamentale que représente, pour toute société, la transmission réussie de savoirs et de pratiques de génération en génération : si l’on veut qu’ils soient consultés, pratiqués et connus, partagés, hérités et prolongés, il ne suffit pas, loin s’en faut, de les rendre immédiatement et massivement accessibles, il faut aussi organiser les conditions individuelles et collectives permettant de s’assurer de leur acquisition effective, ce qui est précisément la fonction d’un système scolaire et universitaire. Comme nous l’avons déjà soutenu plus haut, l’extériorisation ne peut, sans abstraction ni sans risque, être ainsi décorrélée des enjeux et des problèmes de l’intériorisation et de la socialisation, et l’on pourrait même soutenir que ces problèmes s’imposent de manière plus aigüe encore à mesure que se développe cette objectivation technique, devenue industrielle et machinique, comme en témoignent notamment les nouvelles difficultés, dont Serres ne dit pas un mot, posées par la conservation, l’indexation et l’assimilation d’une masse exponentiellement croissante de données en tous genres.

Mais d’autre part, les enjeux de l’éducation et de l’apprentissage, en particulier scolaires, ne peuvent être résumés à la seule « transmission du savoir », même bien comprise. « Apprendre », pour un enfant, ce n’est pas seulement acquérir des connaissances - apprendre que – mais aussi, indissociablement et souvent d’abord, développer des capacités et des savoir-faire déterminés – apprendre à – et même adopter des lignes de conduites, acquérir certaines dispositions générales, intellectuelles et pratiques, changer de perspective, bref grandir en s’éduquant. Ainsi, avoir « appris » une langue étrangère ne consiste pas principalement à connaître la signification de ses mots (sinon l’accès à un dictionnaire pourrait suffire), mais à pouvoir l’entendre, la lire, la parler et l’écrire aisément, à pouvoir progressivement se mouvoir dans ce qui constitue un nouveau milieu d’expression et de pensée. Ainsi, « apprendre » les mathématiques et les sciences n’a pas pour seul intérêt de savoir que la somme des angles de tout triangle est égale à deux droits ou de se souvenir de l’équation newtonienne (sinon, l’accès à Wikipedia pourrait suffire), mais aussi et même surtout de développer des capacités générales de raisonnement, de « mathématiser » son rapport au monde[24]. Ainsi, « apprendre » à lire et à écrire – enjeu central de la scolarité obligatoire des enfants – consiste à la fois dans l’acquisition de savoir-faire élémentaires mobilisant la main et l’œil, dans la construction d’un rapport réflexif global au langage et aux signes[25], et dans l’ouverture critique à des formes multiples de discours et de représentations portées par un vaste corpus d’œuvres écrites[26]. Peut-on sérieusement imaginer qu’il soit possible à chacun d’apprendre tout cela efficacement par soi-même, avec une connexion Internet et quelques logiciels ?

L’éducation d’un enfant est une tâche globale et complexe, dont l’enjeu ne se résume pas à « transmettre », sans plus, des contenus de savoir, mais qui vise, bien au-delà, une transformation profonde des individus, de leur manière de voir, d’être et d’agir : faire advenir un certain « adulte » à partir de l’enfant qu’il n’a pas vocation à rester. Et l’apprentissage proprement scolaire, en particulier, a le rôle selon nous irremplaçable de stimuler et d’orienter le développement spontané de l’enfant, dans des directions que l’on peut certes discuter mais qu’il ne prendrait pas de lui-même sans une intervention extérieure délibérée, médiatisée et organisée progressivement (selon des curricula). Le psychologue russe Lev Vygotski a fortement souligné ces effets d’entrainement que l’apprentissage scolaire a vocation à produire à l’égard du développement spontané, et qui expliquent son allure générale d’éducation « artificielle » : l’école s’adresse non pas à ce que l’enfant sait déjà faire – son niveau présent de développement -, mais à ce qu’il ne sait pas encore faire de manière autonome tout en étant déjà à sa portée sous la conduite de l’adulte[27], selon une dynamique de « devancement » qui ne saurait avoir lieu d’elle-même sans la mise en place d’un dispositif réglé et directif d’apprentissage, porteur d’une certaine « discipline formelle »[28].

Et c’est pourquoi la perspective « illitchienne » de M. Serres d’une société où règneraient les processus d’« auto-éducation » et d’ « inter-éducation » entre pairs, et où auraient disparu maîtres, disciplines et écoles - voire éducateurs et parents[29] - ne saurait être autre chose qu’une abstraite utopie. Car s’il y a des maîtres - ainsi que des parents - ce n’est pas parce que ceux-ci seraient essentiellement des autorités cherchant à maintenir leur pouvoir sur les jeunes générations, à perpétuer un monde ancien (le leur) en empêchant que la nouveauté advienne[30], et dont on pourrait désormais faire l’économie en s’en libérant enfin : c’est parce que dans toute société humaine, il y a des générations d’âge différents qui cohabitent, entre lesquelles il est nécessaire et utile d’assurer des passages, une continuité dynamique qui n’est pas obstacle mais condition du développement à venir. Or, réduire de manière outrancière, comme le fait M. Serres, le rôle des enseignants jusqu’ici à celui de simples « porte-voix de l’écriture » ne faisant qu’oraliser des contenus appris par cœur à des enfants « transis », sommés de les recevoir passivement « bouche cousue, cul posé »[31], c’est choisir d’ignorer tout ce qui fait l’intérêt et même la nécessité de la relation maître-élève, pour tout homme qui veut apprendre : un commerce vivant et prolongé avec une personne qui sait plus et mieux que nous, capable de nous faire entrer progressivement dans un certain univers de pensées et de pratiques, parce qu’il a lui-même déjà appris à s’y orienter. De ce point de vue, on peut même soutenir que le maître est en réalité l’une des conditions essentielles d’un rapport critique à ce que l’on apprend, car, si c’est un bon maître, il n’est pas lui-même dans un rapport servile mais libre à sa discipline, ce qui lui permet de jouer un rôle de filtre et de mise à distance auprès de l’élève : enseignant non seulement ce qu’il sait, mais aussi ce qu’il ne sait pas et ce que l’on ne peut savoir, sachant faire apprendre et désapprendre, il est la médiation vivante par laquelle une tradition peut se transmettre tout en se transformant. Réciproquement, c’est plutôt un « accès direct » au savoir, sans médiation humaine, qui risque d’aliéner, et l’autodidacte est en effet bien souvent celui qui s’est confié aveuglement aux livres, aux textes et aux images, aux contenus tels qu’ils se sont présentés immédiatement à lui, et qui peine de ce fait à s’en détacher. En tout cas, si l’autodidaxie peut avoir une certaine pertinence comme mode d’apprentissage chez l’adulte, elle ne saurait constituer le modèle à suivre pour l’éducation première d’un enfant : laisser Petite Poucette dans un face à face direct avec le savoir objectivé sur la Toile, ce n’est pas d’emblée faire d’elle une « conductrice » active (plutôt qu’une « passagère » spectatrice[32]), ni faire droit à sa « demande » en la libérant de l’imposition de « l’offre »[33], c’est bien plutôt prendre le risque de l’abandonner désarmée à la puissance brute de captation d’innombrables contenus disponibles en ligne, tels que les marchands de symboles en organisent et en exploitent la diffusion intensive.

Michel Serres fait-il sans le savoir l’éloge des « sociétés de contrôle » ?

Quant il y va de l’éducation, il y va aussi généralement d’un projet pour l’homme et la société en général, et dans la dernière partie de son ouvrage, M. Serres dessine à grands traits une perspective peu rassurante, et qui n’est pas sans faire penser par certains côtés aux élucubrations « post » ou « trans-humanistes ». Ce qui s’accomplit sous nos yeux selon Serres, c’est au fond la fin de ce que Michel Foucault avait appelé les « sociétés disciplinaires », telles qu’elles s’étaient mises en place entre le XVIIIe et le XXe siècles  : la fin des grandes « institutions d’enfermement » (Eglise, Etat, école, caserne, usine, asile, etc.)[34], la fin des « vieilles appartenances » (paroisses, patries, classes, syndicats, familles, etc.)[35], la fin de « toutes les concentrations, même productrices et industrielles, même langagières, même culturelles » au profit « des distributions larges, multiples et singulières »[36], bref la fin d’un certain régime de pouvoir et d’assujettissement des corps et des esprits, centralisé et pyramidal, au profit de ce qui serait une « démocratie généralisée »[37], espace horizontal libérant la circulation et les échanges réciproques de « monades » singulières et anonymes[38]. Mais tout occupé à célébrer ainsi l’agonie des sociétés disciplinaires, Serres feint d’ignorer ce qui se dessine pour leur succéder, et que Gilles Deleuze ou Antonio Negri ont pourtant commencé à penser, dès les années 90, sous le nom de « sociétés de contrôle » : un nouveau régime de domination ayant substitué à la logique visible et centralisée de l’enfermement disciplinaire, celle du contrôle instantané et continu, disséminé et réticulaire, d’une multitude d’individus atomisés, tel qu’il est rendu possible et particulièrement efficient par le développement de l’informatique en réseau dans toutes les sphères de l’existence[39]. Lues de ce point de vue, les dernières pages du livre de Serres, dans lesquelles celui-ci rend hommage à Michel Authier[40], célèbre la « pensée algorithmique »[41], appelle à l’avènement de « l’idée de l’homme comme code »[42] et à la mise au point d’un « passeport universel codé »[43], relèvent d’une prophétie très ambivalente : « Dans des ordinateurs, dispersés ailleurs ou ici, chacun introduira son passeport, son Ka, image anonyme et individuée, son identité codée, de sorte qu’une lumière laser, jaillissante et colorée, sortant du sol et reproduisant la somme innombrable de ces cartes, montrera l’image foisonnante de la collectivité, ainsi virtuellement formée. De soi-même, chacun entrera en cette équipe virtuelle et authentique qui unira, en une image unique et multiple, tous les individus appartenant au collectif disséminé, avec leurs qualités concrètes et codées. »[44] On ne sait pas trop si c’est un rêve ou plutôt un cauchemar qui est ici annoncé avec une telle emphase : car ce « collectif connecté » d’individus résumés à leurs données chiffrées, évoluant selon des « procédures » dans une société « volatile »[45], vouée à l’échange rapide et incessant d’informations, ressemble davantage pour nous à une fourmilière – ou à l’activité d’un call center - qu’à une communauté humaine telle qu’on peut la désirer. Ce risque d’un tel devenir-insecte, c’est ce que le philosophe académicien ne veut pas voir, entrainé par l’euphorie lyrique de son propos. C’est pourquoi, au nom même de l’espoir que M. Serres place dans les jeunes générations, au nom même des petits et petites poucettes et de leur avenir, auquel il faut certes croire mais qu’il faut aussi assurer, il nous paraît nécessaire de se tenir à bonne distance du naïf optimisme philosophique qui caractérise son ouvrage.

 

Julien Gautier



[1]Petite Poucette, éditions Le Pommier, 2012.

[2]A. Leroi-Gourhan, Le geste et la parole.

[3]Op. cit., 33.

[4]Op. cit., 18, 20

[5]J. Goody, La raison graphique.

[6]Op. cit., 28.

[7]La chronologie mobilisée par l’ouvrage est assez flottante et imprécise, en particulier dans le premier chapitre qui évoque dans un même mouvement le déclin de l’agriculture, l’urbanisation, les révolutions médicales, la fin des conflits en Europe, l’évolution des mœurs, etc. Au total, il est bien difficile de situer avec précision de quel temps et de quel espace relève au juste ce « nouvel humain ».

[8]A propos de cette phrase de Montaigne, nous avions déjà souligné ailleurs les approximations dont elle fait fréquemment l’objet : cf. De la créativité à l’école, ainsi que la Série Montaigne et l’éducation, publiés sur skhole.fr.

[9]Marx, Friedmann, Simondon ou encore Stiegler ont développé des analyses convergentes de cette aliénation technique. Plus généralement, Serres ne semble tenir aucun compte des grandes critiques philosophiques de la technique.

[10]Google, Apple, Facebook, Amazon.

[11]Cf. en particulier F. Kaplan, « Quand les mots valent de l’or », Monde Diplomatique, nov. 2011, dont voici un extrait significatif : « Google a réussi à étendre le domaine du capitalisme à la langue elle-même, à faire des mots une marchandise, à fonder un modèle commercial incroyablement profitable sur la spéculation linguistique. L’ensemble de ses autres projets et innovations technologiques — qu’il s’agisse de gérer le courrier électronique de millions d’usagers ou de numériser l’ensemble des livres jamais publiés sur la planète — peuvent être analysés à travers ce prisme. »

[13]Selon la formule de P. Le Lay, l’ex-PDG de TF1, expliquant le business model de son entreprise en ces termes : « « il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective « business », soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. (…) [Pour qu’]un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. (…) Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. », Le Monde du 11-12 juillet 2004.

[15]Paradoxalement, car les prémisses anti-techniciennes et anti-industrielles d’Illitch sont fort éloignées de celles de Serres.

[16]Op. cit. p. 28 : « Entre nos mains, la boite-ordinateur contient et fait fonctionner, en effet, ce que nous appelions jadis nos « facultés » : une mémoire, plus puissante mille fois que la nôtre ; une imagination garnie d’icones par millions ; une raison aussi, puisque autant de logiciels peuvent résoudre cent problèmes que nous n’eussions pas résolus seuls. »

[17]Sur la faiblesse conceptuelle des slogans contemporains autour de la « créativité », nous nous permettons de renvoyer à notre article De la créativité à l’école, skhole.fr, oct. 2009.

[18]Op. cit., p. 30, 36, 40.

[19]Op. cit., p. 64-66.

[20]Op. cit., p. 36-37.

[21]Op. cit., p. 39-40.

[22]Sur ces enjeux de la transmission culturelle, cf. notamment les réflexions d’Hannah Arendt (Série Arendt et l’éducation), et les commentaires qu’en propose Marc Crépon dans L’invention scolaire de la singularité, skhole.fr, fév. 2012.

[23]Commentant les effets de l’imprimerie puis de la numérisation, M. Serres écrit : « Economie [avec l’imprimerie] : se souvenir de la place du volume sur le rayon de librairie coûte moins cher en mémoire que retenir son contenu. Nouvelle économie [avec le numérique], radicale celle-là : nul n’a même plus besoin de retenir la place, un moteur de recherche s’en charge. » (29). Et plus loin : « Le moteur de recherche peut, parfois, remplacer l’abstraction » (46).

[24]Sur ce point, cf. notamment les analyses de Vygotski sur le passage des « concepts spontanés » aux « concepts scientifiques » : http://skhole.fr/lev-vygotski-extrait-concepts-spontanés-et-concepts-scientifiques.

[25]Sur ce point, nous nous permettons de renvoyer à notre article Apprendre à lire : un point de vue vygostkien, skhole.fr, fév. 2011.

[26]Et il en va de même, selon nous, de l’ensemble des disciplines scolaires : l’enseignement de l’histoire et de la géographie, autre exemple, n’ayant pas pour but unique de faire connaître des dates et des lieux, mais de transformer en profondeur le rapport théorique et pratique au temps et à l’espace.

[27]Est ainsi définie la « zone prochaine de développement », concept central de la théorie vygotskienne de l’apprentissage : « l'enfant apprend à l'école non pas ce qu'il sait faire tout seul mais ce qu'il ne sait pas encore faire, ce qui lui est accessible en collaboration avec le maître et sous sa direction. Ce qui est capital dans l'apprentissage scolaire c'est justement que l'enfant apprend des choses nouvelles. C'est pourquoi la zone prochaine de développement, qui définit ce domaine des passages accessibles à l'enfant, est précisément l'élément le plus déterminant pour l'apprentissage et le développement. », Pensée et langage, p. 356. Extrait plus étendu consultable ici : http://skhole.fr/lev-vygotski-extrait-la-zone-prochaine-de-développement

[28]« l’effet de discipline formelle propre à toute matière scolaire est la forme sous laquelle se manifeste cette influence de l’apprentissage sur le développement », L. Vygotski, op. cit., p. 358.

[29]Notons au passage l’aveuglante absence des parents et de l’éducation familiale dans l’ouvrage de Serres : Petite Poucette a tout d’une orpheline, ou bien d’un enfant né d’emblée adolescent voire adulte… En réalité, il est bien difficile d’attribuer même un âge et une histoire au personnage excessivement fictif et abstrait de M. Serres.

[30]Ce qui, bien sûr, peut aussi se produire.

[31]Op. cit., p. 35-40.

[32]Op. cit., p. 40-41.

[33]Op. cit., p. 36-37 : « Jadis et naguère, enseigner consistait en une offre. (…) L’offre disait deux fois : Tais-toi. (…) L’offre sans demande est morte ce matin. L’offre énorme qui la suit et la remplace reflue devant la demande. »

[34]Op. cit., p. 64-68.

[35]Op. cit., p. 60-62.

[36]Op. cit., p. 67.

[37]Op. cit., p. 67.

[38]Op. cit., p. 66 : « Comme prend la mayonnaise, ces monades solitaires s’organisent, lentement, une à une, pour former un nouveau corps, sans aucun rapport avec ces institutions solennelles et perdues. »

[39]Cf. en particulier l’article de G. Deleuze, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », in L’autre journal, n° l, mai 1990 : « L’étude socio-technique des mécanismes de contrôle, saisis à leur aurore, devrait être catégorielle et décrire ce qui est déjà en train de s’installer à la place des milieux d’enfermement disciplinaires, dont tout le monde annonce la crise. Il se peut que de vieux moyens, empruntés aux anciennes sociétés de souveraineté, reviennent sur scène, mais avec les adaptations nécessaires. Ce qui compte, c’est que nous sommes au début de quelque chose. Dans le régime des prisons : la recherche de peines de « substitution » au moins pour la petite délinquance, et l’utilisation de colliers électroniques qui imposent au condamné de rester chez lui à telles heures. Dans le régime des écoles : les formes de contrôle continu, et l’action de la formation permanente sur l’école, l’abandon correspondant de toute recherche à l’Université, l’introduction de l’« entreprise » à tous les niveaux de scolarité. Dans le régime des hôpitaux : la nouvelle médecine « sans médecin ni malade » qui dégage des malades potentiels et des sujets à risque, qui ne témoigne nullement d’un progrès vers l’individuation, comme on le dit, mais substitue au corps individuel ou numérique le chiffre d’une matière « dividuelle » à contrôler. Dans le régime d’entreprise : les nouveaux traitements de l’argent, des produits et des hommes qui ne passent plus par la vieille forme-usine. Ce sont des exemples assez minces, mais qui permettraient de mieux comprendre ce qu’on entend par crise des institutions, c’est-à-dire l’installation progressive et dispersée d’un nouveau régime de domination. ». Cet article, consultable ici, est repris dans Pourparlers, Editions de Minuit, 1990.

[40]Concepteur « génial », nous dit Serres, avec Pierre Lévy, des « arbres de la connaissance », notamment dans un ouvrage préfacé par… Michel Serres : Les arbres de connaissances, Ed. La Découverte, 1992. Pour une approche très critique de cet ouvrage, cf. J. Guigou, http://www.editions-harmattan.fr/minisites/index.asp?no=21&rubId=394#arbres%20conn

[41]Op. cit., p. 74.

[42]Op. cit., p. 78.

[43]Op. cit., p. 78.

[44]Op. cit., p. 81.

[45]Op. cit., p. 82.

Commentaires

L'acculture en Serres

Billet passionnant : enfin un regard critique, méticuleux et approfondi, sur Petite Poucette. Je me sens moins seul dans le concert de louanges autour de Michel Serres :

http://www.laviemoderne.net/grandes-autopsies/37-l-a...

Michel Serres

je souscris totalement à votre analyse critique de l'ouvrage
de Michel Serres et à ses prises de position médiatiques
qui sont extrêmement critiquables elles aussi. Du simplisme à l'état pur !!!

Combattons l'effet de Serres!

Excellente analyse à laquelle je souscris. J'avais aussi critiqué les élucubrations de Serres dans un billet d'humeur paru dans "La décroissance". Récemment, j'ai écrit un article sur les TICE, qui va dans le même sens, mais sans faire référence à "Petite Poucette" :
http://www.skolo.org/spip.php?article1556

Dernière remarque : que "Petite Poucette" caracole en tête des meilleures ventes en philo en dit long :
- sur la puissance de marketing qui promeut les penseurs qui lui sont favorables;
- sur le peu d'esprit critique du segment des lecteurs qui se targuent pourtant de s'intéresser à la philosophie.
L'une rencontrant l'autre, voilà ce qui explique le succès immérité de ce (très petit) essai.

Excellent !

Encore un excellent article. Merci beaucoup.

les dernières productions de

les dernières productions de Serres sont d'un très bas niveau, inexacts factuellement et idéologiques (au sens de Pareto: "une idéologie est une idée fausse, mais utile")...

La pensée sous serres

Cet excellent article démontre la superficialité de nombreuses analyses sur l'apport des technologies numériques.  Ici avec une vision béate, souvent aussi avec une approche catastrophique. Quant à la nécessité de maîtres pour transmettre, j'en fais à 62 ans l'expérience tous les jours et dans les deux sens. 

Critique magistrale, à diffuser et à imposer !

Cher Julien Gautier,

Bravo et merci pour cette critique absolument pertinente de la position de Serres.
Internet rend-il bête ? Oui, Michel Serres parfaitement abêti par une sorte de philonéisme béat qui a littéralement liquéfié son cerveau.

La question est claire : à qui profite quel progrès ? Aux industriels. Pas au "savoir", dont Michel Serres a complètement et scandaleusement perverti le sens. Un savoir est précisément ce qu'une image ou une information télévisuelle, informatique peut peut-être "stocker", mais NE PEUT PAS NOUS DONNER (intellectuellement). Un savoir, c'est tout le reste. Un homme sans savoir, c'est le projet ? Michel Serres n'a pas songé une seconde à une coupure (plus ou moins longue) de courant ? Toute sa belle utopie orwellienne, huxleyienne, effondrée. Que le philonéisme rend bête !!!

Un film à voir : Idiocratie. Un livre à lire : trois, les trois dystopies : 1984, Fahrenheit 451, et Le Meilleur des Mondes. Et ne surtout pas lire Serres.

Un prof

Trop de biais cognitif pour etre credible

Je suis decu, je m'attendais a une analyse critique etant donne le serieux de ce site, quelle deception !

Un enchainement d'arguments rhetoriques digne des politiciens mais de vous ? comment avez-vous pu faire une telle impasse sur la complexité du monde.

Que vous ont appris la science ?

La competence se fait dans et par l'action :
L'acces aux connaissances permet de construire ses competences depuis la nuit des temps
L'experimentation motive autant qu'elle developpe l'introspection et la conscience de soi
Cet apprentissage est lent et cyclique.
Les générations Y ont commencé pour certains d'entre eux a etre dans la culture du nombre, avoir le plus de fan est un signe de reussite
Les générations Z (petite pouvette) préfèrent la qualité au nombre

Oui il y a les reseaux qui peuvent contribuer a l'entre soi mais nest ce point ce qui caracterise le mieux les generations precedentes (bourdieu et les determinismes, la reussite scolaire possible a de rares exceptions aux elites qui s'auto reproduisent, voici le monde actuel)

Le web permet aux personnes de basse extraction d'acceder aux connaissances
Les reseaux numeriques permettent a quiconque d'identifier, à échanger avec quiconque ce qui n'etait pas le cas, où a d'extremement rares exceptions
L'apprentissage de l'enfance a l'age adulte se fait en 20ans.
Biensur la matrice créée par google et les autres avec le flux de messages accélère le conformisme social, s'appuyant sur le conformisme neuronal de l'homme.
Simplement cette acceleration permet egalement son emancipation par le jeu des interactions qui est le seul moyen pour l'homme d'apprendre

Les grandes soeurs et les grands freres des petites poucettes ne connaissent que le stage pour acceder a l'emploi et sont actuellement dans l'illusion de l'economie du partage qui ne fait que creer des rentes a vie pour les plateformes qui les distribuent et appauvrie la masse

Ces questions du comment vivre a long terme, les petites poucettes y apporteront leur reponse pour avoir un avenir durable qui ne soit pas qu'incertitude, corde raide.

Oui michel serres a raison, c'est une veritable revolution

Demandez a un ouvrier du savoir dans un call center, combien de temps il lui fautpour apprendre les techniques de vente contrairement a un commercial terrain ?

Demandez aux ingenieurs hot liners comment leurs taches sont automatisees et comment ils vivent l'approche de la precarité ?

Demandez aux professeurs comment le numerique ameliore leur enseignenement et leur capacite a faire apprendre a chacun en les liberant du role d'emetteur pour leur permettre d'avoir le temps d'accompagner chacun ?

Auront-ils un monde ideal ?

Bien sur que non mais ce ne sera plus le meme monde car maintenant chacun peut acceder aux connaissances, en faire l'experience, et par la frequence des interactions chacun developpe sa capacite a decider et a agir avec une meilleure comprehension de la complexité du monde.
Des actions et des interactions
Que le tout est dans chaque partie
Etc... Vous connaissez la suite

Ne pensons pas a leur place, ils ne sont pas nos projections, aidons les simplement a moins tomber dans certains pieges comme nos aines ont fait pour nous. a eux de faire leur pas, de developper leur humanité comme nous l'avons fait, de vivre leurs echecs et leurs reussite.

Le temps des heritiers est révolu ou plus precisement est entrain de l'etre, bienvenue dans le monde des passeurs !

Vous êtes bien naïf.

Vous êtes bien naïf.

Ad hominem

L'auteur nous presente une analyse et je l'en remercie.
J'ai exprimé mon ressenti et une autre analyse.
Chacun ses opinions, et ses representations du monde.
Au dela ma conviction, l'echange est constructif quand il n'est pas reduit à la vulgarité de votre reponse ad hominem comme celui qui vous succede d'ailleurs.

Si vous êtes d'accord avec les propos de l'auteur, faites lui honneur en prolongeant ce débat d'idées qui nourira chacun dans ses réflexions et son cheminement intellectuel.

Qualifier cet article

Qualifier cet article d'"enchaînement d'arguments rhétoriques digne des politiciens", voilà ce que vous appelez un "échange constructif" et un "débat d'idées" ?

Ma réponse n'est pas ad hominem puisque je ne vous connais pas.

Et puisque vous voulez mon sentiment sur votre analyse, oui, croire que "le web permet aux personnes de basse extraction d'acceder aux connaissances" est bien naïf. N'importe quelle bibliothèque municipale dans un quartier défavorisé, avec ses connaissances validées, organisées et triées, sans les séductions commerciales et les mille divertissements du web, fait mieux l'affaire. Et pourtant cela n'a jamais suffi à rétablir l'égalité des chances. Le web, en éloignant de la vraie lecture, ne fait que creuser davantage les inégalités.

Corrélation et causalité

J'ai jamais mis les pieds dans une bibliothèque, les prisons du savoir ne m'invitent pas à m'instruire.
Je suis de basse extraction et donc votre cygne noir car j'ai su changer de classe sociale mais sans cette école qui ne sert que l'illusion de la promotion par le mérite et qui est -notre point d'accord- un four à inégalités.

§Il n y a pas de causalité entre biblio et réussite ni entre école et réussite mais corrélations potentielles oui !

Bien a vous

Merci d’être de bonne volonté comme l'écrivait Descartes dans ton traité des passions :

Ce n'est pas ad hominem vous êtes naif .....

Les écrans feront une plus

Les écrans feront une plus belle prison encore.

L'ignorance juge la science

"J'ai jamais mis les pieds dans une bibliothèque, les prisons du savoir ne m'invitent pas à m'instruire"
Tout est dit : l'ignorance juge la science.... vive les TICE

Je suis aussi de "basse

Je suis aussi de "basse extraction" pour employer votre vocabulaire que je n'aime pas: je n'ai pas honte des origines ouvrières de mes parents.
Il se trouve que j'ai moi aussi "changé de classe sociale", je dirais plutôt profité de l'ascenseur social qui fonctionnait plutôt mieux dans les années 60 que maintenant semble-t-il.
Et j'ai fait une carrière d'ingénieur justement dans ce qu'on appelle les TIC dont j'ai vu de l'intérieur toutes les évolutions et "révolutions" y compris certaines qui n'ont pas encore atteint le grand public.
J'ai ainsi vu partir vers le pays roi du marketing, du divertissement et de la comm le marché de technologies qui étaient nées en Europe et parallèlement arriver une génération de geeks et autres développeurs/ bidouilleurs qui préfèrent se laisser formater aux modes d'emploi implicites des produits conçus aux US que concevoir des algorithmes de leur propre cru. Car cela nécessite une culture informatique autrement plus profonde à base de mathématiques qui ne s'acquiert pas simplement en allant picorer ou butiner sur Internet.
Car la connaissance, Monsieur Marvin 7H99, est une fouille, comme disait Merleau-Ponti je crois, et non un glanage d'informations ou du "data mining" pour faire savant: il y faut du temps et de la modestie.
J'approuve ainsi complètement l'article remarquable que nous commentons.

Cerveau ?

Bonjour Monsieur ou Madame,

Vendez votre ordinateur et achetez-vous un cerveau.

Cordialement,

Un prof

Un prof ? Vraiment ?

Vous avez de la chance que je ne sois pas dans votre classe, vous seriez vite muté avec une telle réponse qui n'invite qu'au mépris mais en aucun cas a la réflexion.

Peut etre faites vous partie de ces professeurs béhavioristes qui confondent un élève en développement avec une machine a reproduire votre indigence mais je ne vais pas me laisser guide par l'interprétation de votre réponse.

Comme écrit précédemment les réponses ad hominem sont le propre de ceux qui veulent avoir toujours raison. Ils n'ont pas lieu d'exister dans un espace de débat, ils le stérilisent.

Trop d'inculture

Avant de vous prononcer, paillez à votre inculture didactique et lisez les dossiers de ce site, lisez les ouvrages d'Alain sur l'éducation, lisez Nathalie Bulle, etc...
Absolument tout démontre que l'éducation par TICE est une calamité, qui fait des enfants des zombies consommateurs. Si vous ne le voyez pas, c'est que vous êtes dépourvu d'intelligence, car l'évidence saute trop aux yeux pour quelqu'un qui s'est informé de la question un minimum et qui a un minimum de lucidité.
Relisez Orwell, Huxley et oubliez votre philonéisme.

Un Prof

Le mepris de classe ou les profs momifiés

Votre commentaire me fait penser aux réactions d'un forum les professeurs néocons qui applaudissaient le pédantisme d'un jeune prof de lettres qui s'était amusé a falsifier wikipedia pour mieux tendre un piège à ses élèves et leur donner une leçon digne d'un jésuite. Adieu laïcité, vive la promotion de la culpabilité et de la position humble que se doit d'avoir tout serviteur. Ce professeur avait exprimé toute la jouissance qu'il avait eu à les voir si humiliés.

Je ne suis pas un sachant et cela ne m'intéresse pas, savoir pour savoir n'est d'aucun intérêt sauf pour ceux qui aiment jouer aux ridicules dans les diners en ville.

En revanche, je suis intelligent, certes pas d'après vos critères mais dans les différentes sphères dans lesquelles j'évolue, c'est ce qui se dit, moi je m'en moque.

Vous affirmez que tout démontre que les tice sont une calamité, quelle insulte pour les travaux des chercheurs publiés ne serait que par le site hal archive ouverte mais comme le disait déjà Einstein, il est plus facile de fissurer un atome qu'un mur de préjugés.

Que vous vous sentiez disparaitre que vous ayez peur, je peux le comprendre, les dinosaures ont sans doute ressenti la même chose que vous quand leur environnement a changé et que leur culture ne leur permettait plus de vivre dans ce nouveau monde.

S'appuyer sur la littérature science fiction pour tenter de proposer une argumentation digne de l'analyse de l'auteur m'étonne.

Bien sur, il existe des dangers, le scandale du prism l'a démontré. Comment vivez vous votre paradoxe a échanger avec nous sur internet, a prendre ou ne pas prendre des informations , a modifier, transformer vos points de vue en glanant ici ou là telle argumentaire ?

Parce que je ne partage votre point de vue, je suis.... Votre pédantisme, votre vision est digne la période pre -galiléenne. Depuis Copernic, Einstein ou la physique quantique ont montré et démontré que le centre n'était pas vous. Vous faudrait il relire Schopenhauer ou Spinoza pour apprendre et atteindre le bonheur ?

Alain disait l'homme doit dire non, développer sa critique non a l'égard de l'autre mais d'abord a son sujet, sur sa propre pensée pour ne pas en être esclave. L'homme devant les apparences, je crois.

Le déni de réalité est un crime et face à la réalité de ces objets connectés, le rôle des adultes est d'accompagner et non de décider à la place de...

Je respecte toutes les humanités, vous êtes encore libre d'aller vivre dans une grotte avec des marionnettes qui courbent l'échine.

Un dernier point l'usage des tice permet l'accès aux personnes en situation de handicap de mieux accéder aux savoirs, a la culture et donc a la citoyenneté mais ce progrès ne concerne Ûune marginalité tant que la dhml6 ne sera pas publié.

Je vais rester dans ma crasse ignorance car je sais que je ne sais pas grand chose et continuer de former en ligne des internautes- bientôt 60 000, ça se fête.

Bonne nuit

Marvin7h99

La démonstration de ce

La démonstration de ce professeur pédant a surtout eu le malheur de vous donner tort...

Merci

Nos interactions sont stériles et maintenant je sais pourquoi. Merci Internet, restez sur votre estrade à soliloquer.

Débattre des points de force et des vigilances du constat de Michel Serres m’intéresse et je réitère mes remerciements à l'auteur pour la réflexion qu'il propose même si je ne peux que regretter son silence et son inaction dans l'animation des débats. Mais il est vrai que les outils du Web lui sont bien étrangers, une connaissance de surface à l'américaine.

Voici donc pour votre plus grand plaisir, vous les amateurs éclairés de débats fructueux, une contre-analyse point par point des propos du professeur de lycée Monsieur Gauthier

http://code7h99.blogspot.fr/2013/06/petite-poucette-...

Connaissant les pratiques du forum des professeurs néo cons, tel mon prédécesseur Sébastien, ils me feront entrer au Panthéon.

Mais Internet nous y sommes,

Mais Internet nous y sommes, cher ami !

Votre "contre-analyse", reprochant à Julien Gautier de n'avoir pas agrémenté son article académique de "transmédia" et de "tweets", est très rafraîchissante.

Critique formelle

Une critique formelle et superficiellement sémiologique qui remet en cause, non pas Julien Gauthier et l'idéologie de sa mise en forme, mais celle de toute la tradition universitaire.
Vous manquez votre objet. En attendant la suite de votre contre-critique...

Remettre en cause les idées et rien que les idées

Comment pourrais-je remettre en cause monsieur Gautier que je ne connais pas ?
Il y a les barbares qui préfèrent faire taire l'homme et les êtres civilisés qui battent les idées.
Mais il est vrai que l' esprit doit s'égarer et se confondre avec l'anima quand on se présente sous l'identité de bad wolf....
je vous félicite jeune animal d'avoir lu la première partie de l'analyse qui en compte 3, votre impatience montre que vous avez encore besoin d'être nourri, d'être éduqué ( ex-ducere) pour ensuite être mieux guidé (educare).
Bon dimanche

Bonjour, j'ai pris

Bonjour,

j'ai pris connaissance de votre critique, mais ce qui me gêne c'est que vous ne discutez aucun des arguments que j'ai avancés contre les positions de Serres (de mon côté, je n'ai pas critiqué son livre sur la forme, son style, etc., mais bien sur ses thèses et ses présupposés de fond). Si je vous comprends, je suis un prof de l'ancien temps, et cela suffit à discréditer mon propos : je trouve cela un peu court, et peu propice au débat. Mais peut-être discuterez-vous le fond de ma critique dans les parties suivantes...

Par ailleurs, ce que vous dites de mes références est largement inexact : lorsque c'était possible (car il se trouve que tout n'est pas en ligne...), j'ai inséré des liens hypertextes, d'autres fois d'assez longues citations, et généralement les références précises aux ouvrages papier.

Enfin, je ne réponds pas à tous les commentaires car certains n'appellent pas de réponse, en particulier ceux qui relèvent plus de l'invective que du dialogue critique. Et quant à vos commentaires, j'attendais de lire la suite de votre contre-analyse pour vous répondre, mais pour l'isntant je ne vois pas quoi ajouter.

cordialement,

JG

Apriorisme et Développement

Bonjour Julien,

Mea culpa pour les 3 liens hypertextes dans l'ensemble de vos références : l'absence de contraste a fait que je ne les ai pas vu.

Je vais modifier cela dans la première partie de la contre-critique puisque comme mentionné elle est évolutive, étape indispensable à tout changement de paradigme.

Pour ce qui est de vos interrogations, il vous faudra attendre le développement de la 3e partie.

J'ai opté pour le parti pris suivant : Etant en aveugle quant à l'état des connaissances des lecteurs, j'ai choisi de préciser mes positions sur les questions d'ontologie et de phénoménologie puisque votre critique s'appuie essentiellement sur des principes anthropologiques et comme vous le savez il y a une implication directe des nouveaux déterminismes cognitifs sur votre point d'appui qui suit un des courants de l'anthropologie.

Vous aurez la réponse à votre question dans le développement de la 3e partie où chaque argument sera qualifié, documenté et commenté.

Pour ce qui est de la conclusion. Vous avez choisi d'être l'avocat du diable, j'ai décidé d'être l'avocat de l'ange.
http://code7h99.blogspot.fr/2012/10/coaching-et-crea...

Bien à vous

Petite Poucette

Bonjour,

Je ne poste pas ce message pour dire "pour ou contre". Je tenais à vous faire part de ma perception simple (et sans doute simpliste si cela peut aider certains), mais la lecture de Serres peut effectivement être remise en cause, vilipendée ou jetée si ce n'est rejetée. Mais la lecture de ce petit essai sans prétention ne donne envie d'aller plus loin. Michel Serres ne prétend pas avoir trouvé une ou la solution. Il fait son constat, et je travaille aussi dans l'enseignement, ce constat ressemble à notre réalité. Alors que faire ?
J'ai pris le chemin de défricher et d'aller voir si il n'y a pas des choses à faire avec ce public "numérisé".
Oui l'écrit est nécessaire, ou le croyons-nous, par les lignes que nous envoyons sur justement cette toile numérique.
Oui, il y a une évolution qui se dessine... Pour quand, nul ne peut le prédire mais pouvons-nous l'ignorer ?
Alors pour finir je me suis lancé un défi, un projet : travailler sur un concept que j'ai nommé AENCRAGOGIE pour faire le pendant à pédagogie : nous ne sommes plus des transmetteurs de savoirs, nous devons ancrer (ou encrer) les savoirs. La mémoire, les savoirs se sont externalisés sur des disques externes. Comment faisons-nous, ferons-nous pour que les "poucets et poucettes" continuent l'oeuvre humaine pour améliorer demain ?
Je démarre, et je prends note de tout ce qui se passe.
Bien à vous.
Serge

Je suis d'accord avec vous

Je suis d'accord avec vous pour considérer que l'ouvrage de Serres a quelque chose de stimulant, et qu'il soulève ça et là des questions importantes. Mais je doute qu'il nous aide vraiment à voir clair dans les évolutions en cause, tant il est unilatéral.

cordialement,

JG

Critique brillante, mais erronée

Bonjour

J'ai lu votre critique du livre de Michel Serres avec beaucoup d'intérêt. En effet, j'adhère depuis longtemps aux thèses de Serres, et rien n'est plus intéressant que de lire les idées contraires aux siennes, surtout quand elles sont aussi bien argumentées.

J'ai particulièrement apprécié l'honnêteté de votre critique, pourtant sévère. Vous présentez les choses de façon objective, en décrivant parfaitement le point de vue adverse, et sans la moindre manipulation. C'est suffisamment rare pour être souligné. Vous devez être un excellent enseignant.

Votre critique représente bien la pensée générale des individus qui m'entourent, elle aurait pu être la mienne, il y a quelques années, avant que je ne baigne définitivement dans les espaces communautaires, comme c'est le cas depuis 15 ans.

Pour éviter le procès en utopie, procès tentant puisque Serres parle de quelque chose qui n'existe pas encore réellement, je voudrais m'appuyer sur une réalité biologique concernant un point précis et peu contestable.

Vous insistez sur le fait que la seule connexion à l'information ne suffit pas à former la pensée d'un humain. Cette formation supposerait un guide, un être formé lui-même qui va guider cette intelligence en devenir. Le problème est que pour émettre cette opinion, vous utilisez votre cerveau, et que ce cerveau vous fait mentir. A la naissance, le cerveau contient des centaines de milliards de connexions aléatoires, et les compétences du nourrisson vont se développer sous le seul effet de la confrontation de ces connexions avec l'information, c'est à dire la réalité qui l'entoure. La seule chose dont le nourrisson, puis le jeune enfant aura besoin, est l'interaction avec son milieu et avec d'autres homo sapiens. Ces autres humains ne sont pas forcément ses parents ni des adultes et ils peuvent être différents tous les jours.

Après cette période initiale de construction de la cognition, (très proche des interactions entre individus permises par le numérique), nous avons créé une étape qui s'appelle "éducation". Elle est depuis quelques siècles (une seconde à l'échelle de l'histoire de l'homme) dévolue à des professionnels, les enseignants. Or, cette éducation est de plus en plus mise en échec. L'école cherche à reproduire des professeurs, l'université forme des universitaires. Les enfants s'ennuient. Il y a quelques années, Ken Robinson a montré magistralement à quel point l'école tue la créativité, qualité principale d'homo sapiens. http://www.ted.com/talks/ken_robinson_says_schools_k...

Dans une vidéo plus récente, http://www.ted.com/talks/ken_robinson_how_to_escape_... , il insiste sur le fait que cette faillitte n'est pas le fait des enseignants, mais du système éducatif devenu sclérosant.

Je crois que vous sous-estimez la force des individus connectés entre-eux et disposant de la majorité des informations disponibles. Il naît de cette auto-organisation une intelligence collective comparable, mais supérieure, à celle de nos neurones au sein de notre cerveau. C'est déroutant, réjouissant, et c'est un motif d'optimisme majeur. Par ailleurs, si Google domine notre accès à l'information et sait tout de nous, Google est totalement dépendant de nous et peut faire faillite du jour au lendemain s'il se conduit trop mal. C'est ce qui est en train d'arriver à Facebook. C'est un phénomène démocratique d'une rare puissance, très supérieur à ceux qui existaient avant le numérique. J'ai plus confiance dans Google que dans l'Education nationale ou la Police française pour la protection de mes données personnelles, car Google a peur de moi, ou en tout cas de moi et de mes millons de pairs. La domination hiérarchique est fissurée par cette auto-organisation permise par le numérique.

Encore une fois, seule une immersion profonde, égalitaire (sans position de sachant ou de maître) dans l'univers de petite poucette permet de comprendre à quel point Michel Serres est visionnaire. Je ne doute pas que vous changerez d'avis dans les 10 ans qui viennent.

La meilleure preuve de

La meilleure preuve de l"intelligence collective" sur les réseaux sociaux, ce sont les dizaines de milliers de tweets homophobes ou racistes de cette nouvelle cour de récréation immense et anonyme : l'utopie a commencé !

Comparaison n'est pas raison

Je ne réagis que sur un seul point de "la critique à la critique" car je trouve l'article particulièrement bien exprimer (enfin) ce que je n'avais pas su dire ici :
http://leslecturesdecyril.blogspot.fr/2013/05/petite...

"je voudrais m'appuyer sur une réalité biologique concernant un point précis et peu contestable.
Vous insistez sur le fait que la seule connexion à l'information ne suffit pas à former la pensée d'un humain. Cette formation supposerait un guide, un être formé lui-même qui va guider cette intelligence en devenir. Le problème est que pour émettre cette opinion, vous utilisez votre cerveau, et que ce cerveau vous fait mentir. A la naissance, le cerveau contient des centaines de milliards de connexions aléatoires, et les compétences du nourrisson vont se développer sous le seul effet de la confrontation de ces connexions avec l'information, c'est à dire la réalité qui l'entoure. La seule chose dont le nourrisson, puis le jeune enfant aura besoin, est l'interaction avec son milieu et avec d'autres homo sapiens. Ces autres humains ne sont pas forcément ses parents ni des adultes et ils peuvent être différents tous les jours."

Vous comparez l'organisation des cellules du cerveau et organisation des individus dans la société et semblez penser que seule la connexion avec l'information suffit. Vous ne comparez pas ce qui est comparable, il n'y a pas d'homothétie entre le microcosme cellulaire nerveux et le macrocosme social en termes d'apprentissage. Votre argumentation, sur ce point précis, me semble faire fi de la réalité de la place (et du poids) des émotions (cf. "Sous le signe du lien" de B. Cyrulnik), des logiques identificatoires, bref de l'ensemble des conditions de productions du rapport au savoir (comme d'ailleurs M Serres les ignore superbement et que l'auteur de l'article que nous commentons le rappelle avec brio). Vous oubliez, dans le cas de l'apprentissage, "l'effet maitre".

Merci pour l'analyse de l'ouvrage de M Serres, beau travail !

Macrocosme social

@Cyril, nous ne sommes donc pas d'accord sur la comparaison entre le fonctionnement neuronal et le Web 2.0. Cette comparaison peut paraître audacieuse, j'en conviens. J'en avais parlé ici il y a quelques années http://www.atoute.org/n/Le-Web-2-pour-les-2-nuls.html et le commentaire de Sylvain m'y fait repenser : le passage du "client-serveur" (école) au "pair-à-pair"(communautaire) signe la mutation irréversible annoncée par Serres.

Les erreurs et horreurs de Piaget rééditées

M. ou Mme Dupagne,

Vous rééditez les erreurs de Piaget et consort. 50 ans d'absurdités éducatives qui ont mené à ce qu'est l'école actuellement.

Vous n'avez visiblement aucune culture didactique réelle. Merci de vous informer davantage avant de retomber avec entrain et arrogance dans des horreurs réfutées mille fois depuis les années 1980.

Cordialement,

Un prof

Inculture

Cher Prof,
Merci pour vos encouragements.
Je me suis intéressé aux classiques, malheureusement, internet et surtout son évolution pair-à-pair ont rendu obsolète ce qui s'est écrit il y a plus de 10 ans.

Le premier à avoir entrevu cette révolution 2.0 est Jean-Claude Guedon en 2000 :
"La même bataille recommence avec Internet et l'issue demeure incertaine. Multinationales et Etats se disputent la maîtrise du dispositif tandis que les individus cherchent à maintenir des zones d'autonomie, à alimenter des activités et pratiques où règne l'idéal de l'intelligence distribuée plutôt que l'obéissance à de grands pouvoirs. Pour évaluer les tendances en cours, il suffira de suivre quelques signes qui ne trompent pas : si les fournisseurs de service n'offrent que des adresses dynamiques à l'intérieur de leur système (sous couvert d'optimisation des ressources), si ces mêmes fournisseurs de service construisent, grâce à une forte asymétrie dans la connexion entre un amont et un aval, si les coûts d'utilisation sont toujours minutés, alors Internet sera inéluctablement confisqué par diverses formes de pouvoir et les chantres de la « logique de l'offre » pourront enfin se réjouir : le potentiel de la bête aura bel et bien été étouffé. En revanche, si les institutions publiques offrent accès à du matériel de connexion, offrent des formations, offrent enfin des adresses fixes permettant de monter des sites Web, alors le vieux rêve de Benjamin Franklin arrivera : chacun aura son imprimerie, et une explosion culturelle et intellectuelle, assez inimaginable actuellement, pourra voir le jour. Renaissance 2.0 en somme ! " (source http://www.larecherche.fr/content/recherche/article?... )

Sa seule erreur a été de croire que nous aurions besoin de profs pour maîtriser le réseau.

Bien que je sois médecin, j'ai une expérience de l'enseignement en école professionnelle (CAP) puis en troisième cycle. J'ai pu expérimenter des méthodes pédagogiques modernes et interactives, et constater l'extraordinaire résistance de la structure enseignante face à ces changements.

J'ai abandonné l'enseignement il y a quelques années, face aux perspectives réjouissantes du web et surtout à son efficacité. Essayer, vous verrez, c'est rafraîchissant. Cela permet à Michel Serres de rester un jeune homme.

Obsolète ?

"Je me suis intéressé aux classiques, malheureusement, internet et surtout son évolution pair-à-pair ont rendu obsolète ce qui s'est écrit il y a plus de 10 ans."
Que peut-on répondre sérieusement à ça ? Un outil qui annule un contenu pour devenir contenu à lui seul à son tour ? Je ne tremble pas en tant qu'enseignant-dinosaure, comme l'écrit quelqu'un d'autre, je tremble devant ce scientisme tranquille et son totalitarisme en germe, et d'autant plus qu'à vous lire, je vous perçois sincère et quasiment humaniste - à votre façon.

Annulation

J'ai été lapidaire, désolé. Ce que je voulais dire, c'est que ce qui s'est écrit sur la pédagogie avant l'arrivée du web est souvent obsolète. Un peu comme ce qui s'est écrit sur le traitement des infections avant les antibiotiques, ou sur la transmission optimale du savoir avant l'imprimerie.
Il est impossible d'analyser correctement les mutations sociales actuelles à partir d'écrits du XXe siècle.

Coupure !

Poncif pédagogiste et philonéiste. Une coupure de courant et votre pseudo-pensée s'éteint.
Qui refuse d'étudier le passé est voué à répéter les erreurs de l'histoire; ça vaut en pédagogie aussi.

Eh oui, Orwell a 70 ans, c'est vieux. Mais c'est tellement proche de ce dont nous sommes témoins ...

Cordialement,

Un prof

Réponse à D. Dupagne

Merci pour votre commentaire, honnête et nuancé.

Sur la question de la formation cognitive des enfants, je n'ai pas dit qu'elle se résumait à l'instruction de type scolaire, mais seulement que cette instruction apporte quelque chose de spécifique (et selon moi d'utile) que la seule interaction avec un milieu indifférencié ne permet pas.

Je suis d'accord avec vous pour considérer que l'institution scolaire ne réalise pas au mieux les missions qui devraient être les siennes (cette revue n'a pas pour habitude de défendre le système scolaire tel qu'il est et fonctionne), mais je ne crois pas pour autant qu'on puisse l'accuser (elle d'abord voire elle seule) de tuer la "créativité" des individus, ni que la "créativité" en question ait grand chose à gagner à sa disparition (à sa réforme, oui, en revanche). Ce d'autant moins que je ne comprends pas bien ce que signifie ce concept de "créativité", qui me paraît fort inconsistant. (cf. notamment mon article ici même).

Enfin, je ne crois pas sous-estimer la force que pourrait représenter une multitude d'individus inter-connectés (je souligne moi aussi les potentialités du monde numérique émergent), mais je considère qu'il s'agit pour le moment de promesses et de tendances, dont la réalisation est loin d'être assurée, si l'on n'y prend garde.

cordialement,

JG

Robinson

Bonjour,
A propos d'école et de créativité, avez-vous regardé la vidéo de Ken Robinson ? http://www.ted.com/talks/ken_robinson_says_schools_k... (VOSTFR) j'ai été surpris de constater avec le moteur de recherche de votre site que son nom n'avait pas été cité jusqu'ici. Cette conférence TED donnée par un prof anglais boiteux qui ne contient ni chat, ni gag visuel ni bimbo nue a été vue 17 millions de fois...

Ken Robinson

J'en avais déjà entendu parler, et je viens de regarder la video que vous signalez. J'avoue ma perplexité...  Il y a un fond de vérité dans ces propos très généraux sur l'école, qui tuerait la créativité individuelle, ne ferait pas assez de place aux arts, à l'erreur, etc., mais ce que KR entend au juste par "créativité", intelligence, innovation, etc. me paraît très indéterminé conceptuellement. Sur ce dernier point, je me permets de renvoyer à nouveau à mon article "De la créativité à l'école". Au total, pour moi, cette conférence consiste essentiellement en un show à l'américaine, brassant des généralités faciles à entendre et séduisantes, mais vides.

cordialement, JG

Critiques de l'école traditionnelles

Les défauts de l'école traditionnelle n'ont pas attendu internet pour être découvert : Ivan Illitch ou Alain lui-même même en ont traité.
Leur prise en compte est fondamentale et n'a aucun rapport de nécessité (sérieuse) avec le philonéisme des TIC.

Montaigne dévoyé

Michel Serres oublie que Montaigne avait critiqué cette externalisation technique dans "Du pédantisme" :

"Cette façon me fait souvenir de ce riche Romain, qui avait été soigneux, à fort grande dépense, de recouvrer des hommes suffisants en tout genre de sciences, qu'il tenait continuellement autour de lui, afin que, quand il écherrait entre ses amis quelque occasion de parler d'une chose ou d'autre, ils supplissent sa place et fussent tous prêts à lui fournir, qui d'un discours, qui d'un vers d'Homère, chacun selon son gibier ; et pensait ce savoir être sien parce qu'il était en la tête de ses gens ; et comme font aussi ceux desquels la suffisance loge en leurs somptueuses librairies . "

Oui et Michel Serres n'a sans

Oui et Michel Serres n'a sans doute pas lu Montaigne puisqu'il fait partie de ceux qui croient que la tête "bien faite" doit être celle de l'élève.

oui mais non

J'ai aimé votre critique qui fait bien ressortir les sentiments partagés que suscitent ce petit texte : on balance entre la sympathie et l'irritation. Vous êtes bien sûr - et vous le dites - sélectif ; il en sera de même ci-dessous : des trois ou quatre remarques que m'inspiraient votre texte, j'en retient deux.
- Vous parlez sur le mode du AUSSI, je vous cite : "Mais cet ouvrage relève aussi, nous semble-t-il, d’un dangereux fantasme" ; "l’extériorisation peut aussi bien, pour les individus, être l’occasion d’une pure et simple diminution, d’une dépossession de soi, d’une incapacitation voire d’une aliénation"; "si l’on se refuse à prendre en compte et à combattre les tendances contraires et dominantes qui sont aussi en jeu dans les mutations en cours". Et si le conte de Serre était en fait lui-même déjà un AUSSI ? (vous le reconnaissez vous-même : "Bien sûr, les technologies du numérique sont aussi porteuses de promesses") Ce que vous rétorquez paraît en réalité de notoriété publique, Internet est même le support privilégié de la critique du numérique, de l'aliénation par la technique etc. Votre propos en poursuit de nombreux autres ; franchement, la primauté du AUSSI appartient à Serres ! Bref, sur ce coup, il gagne.
- Vous partez d'une représentation idéale du rapport Maître/élève ; Serres constate ce qu'il devient. Constater, ce n'est pas capituler, cela permet une redonne des possibles. En l'occurrence : Serres imagine un développement autre que le virage à 180° que vous appelez de vos voeux. Là aussi, il gagne.
La technologie, en tout cas, ne bride ni les poètes ni les rêveurs !

"Vous partez d'une

"Vous partez d'une représentation idéale du rapport Maître/élève ; Serres constate ce qu'il devient."

Il constate ce qu'il devient... à Stanford. Contrairement à ce que dit un autre intervenant, le temps des héritiers ne fait que commencer.

Corrigenda à ma première

Corrigenda à ma première réaction : "suscitent" - "retiens" - et un "SerreS"
---
Evolution du rapport maître / élève : nous savons que ça bouge radicalement ailleurs qu'à Stanford, tout de même !

Bridage

Elle ne les bride pas, elle extériorise et annule leurs facultés propres.
Votre culte absurde de l'homme augmenté, constant dans les critiques ahurissantes à ce magnifique article de J. Gautier, tombera platement dès qu'une panne de courant généralisé coupera les réseaux de communication.
Descartes avait tort : le bon sens n'est pas la chose du monde le mieux partagé : c'est l'inverse. Eh oui, les philosophes les meilleurs peuvent dirent d'énormes bêtises. Même Serres.

Un prof

Je ne suis pas d'accord avec

Je ne suis pas d'accord avec vous : c'est bien le "mode du aussi" (si je comprends bien ce que vous voulez dire par là) qui fait particulièrement défaut dans l'ouvrage de Serres. Son propos est dénué de nuance, de réserve, de complexité, de prise en compte des contre-tendances, bref, je le trouve unilatéral et caricatural.

J'admets que je parle d'une représentation idéale du rapport maître/élève, et il est vrai que les constats de Serres sur le brouhaha, etc., correspondent en partie à la réalité. L'école est ébranlée par le développement du numérique, et a bien du mal à savoir comment y répondre : je l'accorde tout à fait, et nous défendons à skhole l'idée d'une nécessaire réforme du système scolaire à l'ère du numérique (cf. notamment notre dossier sur le sujet).

En revanche, je ne vois pas quel "virage à 180°" j'aurais proposé selon vous dans mon texte. Au contraire, je me méfie généralement des projets de transformation radicale et rapide, de "révolution", en particulier lorsqu'il s'agit de penser sérieusement les évolutions d'une institution.

cordialement,

JG

Coquille

Je ne peux m’empêcher de vous faire remarquer la coquille cocasse contenue dans votre article :

"possibilités indéfinies de traitement algorithmique, mise en réseau « point à point » (pear to pear)"

La mise en réseau de pair à pair (un peu différent du terme "point à point" qui définit plus la caractéristique du plus bas niveau d'un réseau, la "couche physique") se dit en anglais peer-to-peer (P2P en abrégé).

Ce type de réseau entre pairs (donc égaux) se définit par opposition aux réseaux maitre/esclave, ou client/serveur (dont le World Wide Web est l'exemple le plus connu), dans lesquels les deux participants d'un échange sont tout sauf égaux.

L'étude des réseaux "de poire à poire", traduction littérale de "pear to pear", est quant à lui un domaine tout à fait inexploré. :)

C'est une coquille mais

C'est une coquille mais finalement assez bienvenue. :)

Analyse intéressante mais pas au bon niveau

Votre analyse ne manque pas d'intérêt mais elle porte sur le niveau micro alors que Serres est sur un niveau macro. Il est alors facile de reprocher à ce dernier son manque de précision qui a son tour pourrait facilement vous reprocher votre manque de perspectives.

Il aurait été plus élégant d'écrire un article indépendamment de la critique de Serres. Mais vous n'auriez alors pas bénéficié de l'effet buzz que ce name-dropping vous procure (voilà une nouveauté Internet que vous maîtrisez parfaitement :-) ).

Votre critique façon Big Brother est assez caricaturale et révélatrice du manque de perspective de votre réflexion. Ce que vous dîtes ici n'est déjà plus tout à fait vrai, car les Internautes s'adaptent aussi aux stratégie des groupes.

De mêmes les notions de l'ancien monde, telles que vie publique/vie privée se modifient aussi. Vous vous trouvez exactement dans la position de Socrate, que dénonce Serres, Socrate qui juge l'écrit selon des critères qui sont déjà en voie d'obsolescence.

La lecture de Dominique Cardon ou de Danah Boyd pourrait donner un peu de nourriture à votre réflexion aujourd'hui légèrement hors sol.

Merci pour cet article,
SD

Quelle critique approfondie

Quelle critique approfondie et bien étayée !

Quant à votre analogie avec Socrate, copiée-collée de Michel Serres et servant à caricaturer toute réflexion, elle montre que vous n'avez pas lu ou pas compris le Phèdre, car la critique de l'écrit par Socrate n'a rien d'obsolète : elle reste encore aujourd'hui parfaitement pertinente et rapportée à ce titre par Platon lui-même.

réponse à S. Dubourg

Merci pour votre commentaire.

Le discours de Serres est tellement "macro" qu'il me paraît largement déconnecté de la réalité, et très simplificateur.

Ma position n'est pas du tout celle de Socrate critiquant l'écriture : je m'inscris totalement dans une perspective anthropologique qui considère l'extériorisation technique comme consitutive de l'humanité (cf. la 1e partie de mon texte), je considère le numérique comme une mutation très importante de l'histoire humaine qui oblige à penser et à agir de manière renouvelée, etc. (cf. tous les articles sur le numérique publiés sur skhole depuis 5 ans). Mais j'estime qu'il faut penser tout cela de manière rigoureuse, ambitieuse mais prudente, enthousiaste mais critique, ce que je reproche à Serres de ne pas faire.

J'ajoute que la référence que fait Serres à Socrate (comme celle à Montaigne) est très approximative : sur socrate/platon et l'écriture, Derrida puis Stiegler ont largement montré les ambivalences qui les travaillent. L'écriture (comme toute technique) est un "pharmakon" (poison et remède) nécessitant une "thérapeutique".

Vous suggérez que j'ai fait un coup éditorial en attaquant Serres : ce n'est pas entièrement faux, mais accordez-moi que je me suis donné la peine de discuter l'ouvrage sur le fond. Et d'autre part, qu'a fait Serres lui-même avec sa Petite Poucette, et les innombrables interviews qu'il a donnés ensuite ? L'immense succès de ce livre, qui n'a donné lieu à ma connaissance à aucune critique sérieuse, m'a décidé à y répondre.

cordialement,

JG

correctif

Petit correctif : ce n'est pas Socrate qui critique l'écriture, c'est Platon. Il y a une différence qui, elle, n'est pas petite ! (voir par ex. André-Jean Festugière, Socrate, Paris, Flammarion, 1934)

merci pour cet article

merci pour cet article essentiel qui réaffirme l'importance d'une approche pharmacologique d'internet, j'ai transmis l'article, qui apporte des repères importants

Mon analyse doit en effet

Mon analyse doit en effet beaucoup aux perspectives "pharmacologiques" de Bernard Stiegler. Ce dernier me paraît un auteur beaucoup plus sérieux et utile que Serres pour tenter de penser ce qui nous arrive avec le numérique, et je me permets de renvoyer au site d'ars industrialis : http://arsindustrialis.org

cordialement,

JG

Petit fardeau

Bonjour,
Avec votre critique remonte l'étrange sentiment que j'ai éprouvé à la lecture du livre.
C'est moins l'optimimsme de Michel Serres qui me dérange que
l'abscence de mises en gardes des dérives comportementales et
collectives (le livre est-il trop court ?) pour ce qui parait être un passage de flambeau aux générations futures. Petite Poucette étant incarné par sa petite fille. Ce qui n'est pas rien ! Celle-ci étant déja une jeune femme et visiblement en parfaite possession de ses moyens, en comparaison d'un enfant en bas-age ou Tout est à apprendre.
Le premier problème vient du sujet : cette petite Poucette est une "moyenne", une statistique ? C'est une nouvelle ménagère de moins de 50 ans en fait que nous décrit Serres plus qu'une descendante direct avec tout ce que cela comporte d'affectif, de protection, d'éducation, de transmissions et de notion communes...)
L'homme s'adaptera toujours à la technique qu'il aura inventé nous dit, optimiste, M Serres. Toujours, oui, mais à quelle prix ? L'histoire regorge de récupérations des transmissions de savoirs (élitisme, propagande,espionnage, armenents, etc...).
Le détachement d'"un viel homme" comme se décrit M.Serres qui est souvent très appréciable dans ses livres (cf L'Hominescence, le Mal-propre), ces références à la complexité et à la rémanence des flux qu'il soit matériels, temporels, ou informationnels fait place ici à un espèce de survol prophétique unilatéral et synthétique de ce qui deviendra des emplois toujours positifs des nouvelles technologies.
Les soucis de ne pas "être pris pour un vieux con" d'une part, de
faire court d'autre part, sur un sujet où l'on attend une analyse
d'épistémologue en lieu et place d' une publicité pour l'avenir de l'humanité par un fournisseur d'accès me laisse avec ce sentiment qu'il dit finalement à sa Petite Poucette : "Débrouille-toi avec l'histoire et la technique, ce sont les tiennes maintenant, tu verras c'est toujours la même chose". Merci pour l'héritage !

Contresens

Je m'étonne toujours de l'incroyable fortune du contresens sur la phrase de Montaigne, la tête bien faite contre la tête bien pleine, dû comme d'habitude à une citation tronquée. Montaigne n'a jamais voulu dire que la mémoire ne servait à rien : vu l'abondance des citations qui truffent les Essais, il aurait eu l'air malin ! Il a seulement voulu dire que des citations enchaînées l'une à l'autre ne font pas un raisonnement. Il condense un lieu commun des "humanistes" du XVIe siècle contre un usage dévoyé de la scolastique (« Philosophus dixit... ») Reprenons le texte des Essais, I, 26 : « Si l'on veut faire de lui [un enfant] un habile plutôt qu'un homme savant, je voudrais qu'on fût soigneux de lui choisir un conducteur qui ait plutôt la tête bien faite que bien pleine : et qu'on y requît tous les deux, mais plus les mœurs et l'entendement que la science. » En un mot, il faut lui apprendre à raisonner (et à vivre : « les mœurs », d'où l'importance du maître), pas à répéter. Montaigne n'oppose pas l'intelligence et la mémoire (« ... et qu'on y requît tous les deux ») : il les hiérarchise.
J'ai suivi jadis le cours de Michel Serres sur l'atomisme antique en même temps que celui de Marcel Conche sur l'épicurisme. Serres voulait à tout prix traduire le superlatif « microtatos » de l'atome par « infiniment petit » pour faire de Démocrite un précurseur du calcul infinitésimal, avec le secours d'Archimède tiré par les cheveux. Marcel Conche, dans l'amphithéâtre à côté, corrigeait sévèrement Serres sans le nommer en traduisant correctement par « très petit » ou « le plus petit  (des corps) ». Le cours de Serres était brillant mais, comme l'avait écrit Bossuet en marge d'un exemplaire de son Malebranche : nova, pulchra, falsa. Il n'a pas changé !

Les technologies sont des pharmakons

Excellent article! Bien que "fan" de Michel Serres, je m'étonne de son enthousiasme béat, qui fait beaucoup de tort, lui qui mieux que quiconque a démontré que tout progrès des sciences et des techniques s'accompagne nécessairement de reculs... Il semble effectivement réduire/traduire le gain, la plus-value pédagogique à l'accessibilité aux ressources et informations, alors que le véritable enjeu de l'utilisation des technologies dans l'éducation c'est justement d'éviter l'hyper-transmissivité (résultant d'une orientation contenu/matière et amplifiée par les technologies dont il faut combattre la séduction naturelle), car les technologies sont bien des pharmakons, à la fois remède et poison, d'un côté un potentiel de plus-value pédagogique et de l'autre un risque de recul, notamment d'approche frontale... Non les technologies ne constituent jamais une solution en soi, elles sont porteuses d'un potentiel qui nécessite d'être concrétisé au travers d'un dispositif, et il n'y a pas plus de révolution pédagogique que d'élève mutant...

une courte réponse à Pascal Balancier

Je suis également "fan" de Michel Serres.
J'ai lu "petite poucette" (et quelques autres des livres de M. Serres).
Il ne me semble pas que Michel Serres dise que les technologies sont une solution.
Si j'ai bien compris ce qu'il a écrit dans ce dernier livre (et ceux que j'ai lus) les technologies du numériques (informatique, réseau, internet, etc) constituent selon lui une formidable chance.
Chance de disposer d'un outil sans précédent de part ses capacités dans le temps et l'espace.
Chance pour quiconque dispose d'une connexion internet de pouvoir d’accéder à des informations et/ou savoirs qui sinon lui serait interdites de part l'éloignement ou le niveau social.
Enfin et pour faire bref Michel Serres dit (je cite de mémoire):
"Maintenant que nous avons notre tête devant nous (allusion à l'ordinateur et internet), nous sommes condamnés à être intelligents."
C'est on ne peut plus lucide.
S. Q.

PS:
Merci aux deux créateurs de ce site.

réaction

Je me permet une réaction tardive à cet excellent article, qui fait une salutaire mise au point, argumentée, sur les élucubrations ahurissantes de monsieur Serres. A vrai dire, je le trouve même trop bienveillant tant cette petite poucette m'apparaît comme une véritable escroquerie intellectuelle, un coup marketing surfant sur une idéologie à la mode. Pour ma part,j'y vois un torrent d'inepties, me faisant penser à une forme de gâtisme intellectuel. Sans parler des grotesques images style petite poucette ou papy ronchon...au fond, je crois que ce texte nous renseigne d'abord sur la psychologie de monsieur Serres, soit d'un homme de 80 ans. Il est évident qu'il est triste de se voir vieillir, de là cette réaction de jeunisme forcené, d'admiration béate du numérique que même un "digital nativ ne partage pas à ce point: à lh'eure des révéaltions d'un Snowden, les gens sont plus méfiants et certains songent même à déconnecter. C'est pourquoi je décèle dans ce texte, derrière l'optimisme de façade, une secrète mélancolie. EN vérité, le fond du propos, qui se réduit à un éloge sans distance des nouvelles technologies, prône une soumission totale à l'ordre numérique. C'est le meilleur des mondes à la leibniz ( Dont Serres est un grand spécialiste). Il est inutile de critiquer ou résister, c'est un phénomène quasi naturel,qui va dans le bon sens, celui du progrès, et auquel il fait adhérer sans retenue. Bref, c'est tellement caricatural et ridicule qu'on se demandde si ce n'est pas du second degré, et qu'au fond Serres nous parle d'un cauchemar.

Votre analyse témoigne de l'opposition de deux utopies

J'ai lu avec intérêt, et même avec plaisir, votre analyse critique du petit ouvrage de Michel Serres; j'ai cependant trouvé relativement rhétoriques vos différents arguments, au sens où toute l'opposition que vous mettez en œuvre s'appuie sur le postulat du "sérieux" de l'ouvrage de M. Serres. Or, vous le dites vous-même, il s'agit là plus d'une fable, d'un conte, que d'un essai philosophique; de l'expression d'un espoir mis en scène que de la structuration rationnelle d'une pensée en profondeur. M. Serres, lors d'une conférence toulousaine, a d'ailleurs exprimé cela en disant, je résume, qu'il avait écrit ce livre en urgence, et qu'il devait s'atteler à un livre plus sérieux sur la question, mais qu'étant donné son âge, s'il l'avait commencé, il n'était pas certain de le finir.
J'ai l'impression d'avoir eu le même sentiment d'oscillation entre un constat rationnel et un espoir (irrationnel par essence) et lisant le livre que vous avez co-édité avec Guillaume Vergne, L'école, le numérique, et la société qui vient (qui combinent entretiens croisés avec Philippe Meirieu, Denis Kambouchner et Bernard Stiegler, et textes de synthèse des cinq co-auteurs), que celui que vous avez eu à la lecture de Michel Serres. Mais il me semble que le contrat de lecture n'est pas le même; l'exemple de St-Denis favorise la lecture fabuliste dans l'ouvrage de Michel Serres; non pas à prendre au pied de la lettre (sa Poucette est un archétype, sans ambiguïté), mais comme support de réflexion, orienté positivement vers l'avenir. Ce à quoi répond M. Serres dans ce petit opuscule, c'est la sourde inquiétude parentale et sociétale quant à la société de l'information que nos chères têtes blondes semblent adopter sans discernement et sans code de lecture. Son point de vue, il me semble, est de montrer l'extrême nouveauté qu'est l'avènement du numérique et à quel point elle sape les bases et modifie les règles d'une civilisation "du livre", sur laquelle se sont construites les institutions actuelles dont on voit bien qu'elles vacillent (l'école, la loi, etc.).

Or, vous lui opposez le sérieux (la précision) anthropologique et philosophique de votre point de vue, et de vos références (Stiegler). Pour autant, si l'on va dans le registre pharmacologique qui est cher à cet auteur, c'est comme si l'on comparait un placebo à un médicament, non point du point de vue de l'efficacité thérapeutique, mais du point de vue des principes actifs de ses composants. Or non, l'un et l'autre ne remplissent pas la même fonction; la fonction de réassurance du livre de Michel Serres s'adresse, sans doute, plus à tous les réfractaires du numérique pour les enjoindre à l'empathie envers les jeunes générations adoptrices par défaut, par immersion, qu'à tous les connaisseurs du numérique qui ont depuis longtemps (du moins osé-je l'espérer) dépassé ces questions.
 Dans votre propos, il y a cette volonté de polémiquer à peu de frais devant un public globalement acquis à la cause - la tonalité soit aggressive, soit condescendante des premiers et de la majeure partie des commentaires en témoigne, malgré le fait que votre position exprime honnêtement le plaisir pris en première lecture de l'ouvrage de M. Serres.

Mais au fond, j'ai le sentiment à vous lire que ce qui vous a le plus chagriné (ou énervé, c'est selon) à sa lecture, c'est l'attaque en règle de l'institution scolaire qui y est faite. Et il est vrai que M. Serres y force le trait et s'y laisse emporter par un certaine esprit de revanche. Il me semble que si le chapitre sur l'école n'avait pas été intégré au livre, il n'aurait sans doute pas eu les faveurs de votre diatribe. Or, il me semble qu'en ce point là, c'est le conflit entre deux utopies qui s'exprime, ou plutôt entre un constat négatif et une utopie : M. Serres critique une institution scolaire actuelle, recroquevillée et arc-boutée sur des valeurs qu'elle peine non seulement à défendre, mais à mettre en œuvre - et ce depuis longtemps avant l'avènement du numérique, qui est plus un révélateur de la profondeur de la crise qu'elle traverse (réformes du mammouth sur fond d'obédience aux objectifs de Bologne) et qui est une crise politique et sociétale à laquelle la crise culturelle de l'avènement du numérique ne fait que s'ajouter. Vous défendez une institution scolaire à venir, reposant sur des maîtres conscients des enjeux qu'ils assument pleinement. Mais on pourrait reprocher à votre vision ce que vous reprochez à celle de M. Serres, un idéalisme naïf, tant l'école que vous appelez de vos vœux existe peu, tant les maitres que vous voudriez y voir sont loin de la réalité des maitres (et je parle de l'ensemble de la profession enseignante, pas seulement de celle de l'école primaire ou du secondaire) qui y exercent, eux-mêmes enfants de la société de crise dans laquelle nous nous trouvons pour les plus jeunes d'entre eux, nourris aux mêmes sirènes publicitaires que les enfants qu'ils ont en face d'eux (au travail comme à la maison), fuyant l'institution à laquelle ils participent en mettant leurs propres enfants - pourtant dotés du capital culturel suffisant pour bien vivre l'école - dans les établissements privés qui leur font concurrence - quand ils n'y enseignent pas eux-mêmes, pour quelques dollars de plus, enclins à l'adoption des stigmates de la société de consommation (téléphone, voiture, maison, mobilier, etc.), en somme, appartenant à part entière à la civilisation qui a laissé faire les lobbies militaro-industriels…

Bref, vos enseignants idéaux n'existent pas plus que les poucettes idéales de Michel Serres, pas plus que la force publique qui réorenterait les médias des propositions de Bernard Stiegler - quel que soit l'intérêt que je porte à sa réflexion par ailleurs.

La critique est finalement un peu trop gratuitement à charge pour un ouvrage qui nous enjoint de croire en l'avenir de la jeunesse et en sa capacité de résilience, et de lui accorder au moins le bénéfice du doute. Le propos anthropologique est évasif, certes, mais c'est sans doute plus le propos d'Hominescence d'en assurer la conséquence - évidemment, ce dernier ouvrage, plus ardu, est bien moins lu. C'est un peu comme si je chargeais les propos de Bernard Stiegler dans L'école, le numérique et la société qui vient de la responsabilité de sa pensée. Non, l'ouvrage m'a amené à Prendre soin…, comme Petite Poucette m'a amené à Hominescence, et l'un comme l'autre ont fonctionné (fonctionne pour Prendre soin… dont je commence à peine la lecture) comme de bons guides dans une pensée parfois difficile.

À votre décharge, vous avez dit le double mouvement que Petite Poucette a suscité en vous. Et malgré ma (trop) longue critique, je dois dire aussi que la lecture de votre ouvrage collectif a été l'une des plus stimulantes de ces dernières années… avec celle de Petite Poucette, mais pas pour les mêmes raisons. J'ai mis Petite Poucette dans les mains de mon fils, peu lecteur, et il l'a avalé, ce qui a occasionné des discussions ouvertes. Je le mettrais dans les mains de plusieurs personnes de mon entourage absolument non intéressées aux problématiques du numérique. Je réserve le conseil de lecture de B. Stiegler (et d'Ellul, de Bachimont, et d'autres, dont le M. Serres d'Hominescence) à ceux de mes collègues qui veulent bien faire l'effort de s'intéresser à la "révolution" du numérique autrement que pour en critiquer les soi-disant effets négatifs sur les étudiants…

Ravi d'apprendre que "les

Ravi d'apprendre que "les soi-disant effets négatifs sur les étudiants" n'existent pas. Et moi qui pensais naïvement avoir constaté les ravages du numérique sur la lecture ou l'autonomie de pensée.

Sachez que parmi les "connaisseurs du numérique" (dont à l'évidence Michel Serres ne fait pas partie même s'il a eu le génie d'inventer le mot "ordinateur") certains sont enseignants et parfois très critiques, en connaissance de cause. Qui faut-il donc écouter, dès lors ?

Soyez au passage remercié pour votre aimable portrait des enseignants, qui justifie votre commentaire doucereux. Sachez cependant que ceux-ci font partie des plus réticents à livrer leurs enfants aux écrans : puisse cela vous faire réfléchir aux enjeux du numérique...

Si l'on évitait la lecture simplifiée ?

Vous simplifiez beaucoup mon propos. On déplore le manque d'attention des étudiants d'aujourd'hui par rapport à ceux d'hier, leurs difficultés à lire, leurs défauts de concentration… Cette réalité existe, encore qu'il faille en donner des indices mesurables par rapport à une situation précédente présumée meilleure.
Mais lui attribuer le numérique comme cause principale… Il faudrait VRAIMENT, par exemple, que vous étayiez les relations de cause à effet entre LE numérique et les ravages sur la lecture.
Mon commentaire sur les enseignants visaient ceux qui, dans le supérieur (peut-être ne l'ai-je pas assez précisé),"défendent l'université" mais surtout n'y mettent pas leurs enfants, autrement dit ceux dont les actes sont peu en rapport avec les paroles, pourtant parfois véhémentes.
Quant à être "réticents à livrer leurs enfants aux écrans", qui, avec un minimum d'éducation et de culture, ne l'est pas? La question qui vient ensuite, c'est quels moyens on a pour ne pas le faire? Quelles professions rentrent avant 18h pour s'occuper des enfants ? Comment font les parents qui travaillent le samedi? La problématique de l'éducation familiale ne se limite pas à "livrer (ou non) les enfants aux écrans"; on peut réfléchir aux enjeux, de manière approfondie, sans jeter l'anathème. Et, à y bien réfléchir, la question sur les enjeux du numérique est bien plus "comment s'en servir" que "comment s'en défendre".

Un élément de réponse concret

Un élément de réponse concret et récent : http://www.cbc.ca/news/technology/story/2013/08/14/t...

Merci

Je me dois de vous remercier pour ce commentaire que j'ai attendu durant toute ma lecture du débat. J'avais pris la résolution d'écrire le même type de réponse que votre commentaire, mais je vous ai finalement lu !

Enfin un point de vue qui fait la part des choses, et qui a bien compris le rôle de ce "Petit Poucette" de Michel Serres.

Je rajouterai un autre bénéfice de ce livre : Ce débat, sur internet, chez nous (vous), à table, à l'école bref... Serres a aussi et surtout ce mérite là : s'il n'a pas fait débuter le débat (beaucoup d'acteurs et de penseurs si attelaient déjà), il l'aura au moins popularisé, il aura fait réfléchir un tant soi peu le cerveau de chacun sur cette question..

J'ajouterai encore une chose, qui me fait penser à une conférence sur le livre numérique du Collège international de la philosophie ; conférence catastrophique où les organisateurs n'ont même pas eu le bon sens d'inviter un dévellopeur web ou programmeur... Du nombre de penseurs qui s'attèlent à penser le numérique, aucun philosophe ou autre, à ma connaissance (merci de m'éclairer si possible),n'a convoqué ne serai-ce qu'une fois un technicien pour parler d'internet et du numérique, alors que c'est bien eux qui comprennent sans doute le mieux les ambivalences, les espoirs et les dangers de cette technologie... Pour exemple voilà une conférence d'un certain monsieur en cravate Snoopy qui a semble-t-il compris pas mal de choses sur les problématiques du moment...

http://www.dailymotion.com/video/xbhx5f_benjamin-bay...

Ou encore

http://www.dailymotion.com/video/xbhvos_benjamin-bay...

Le plus amusant, à vrai dire,

Le plus amusant, à vrai dire, est que Michel Serres ne comprend pas lui-même grand chose au numérique dont il fait la bruyante promotion.

Contribution au débat : l'avis d'Umberto Eco.

Umberto Eco 14 mars 2013-03-21
« Le livre est un objet parfait et ne disparaîtra pas dans le monde numérique », assuriez-vous dans une interview accordée au Point en 2009. Quatre ans plus tard, bien des librairies luttent contre la fermeture.
Question. Le philosophe Michel Serres explique qu’avoir construit la Bibliothèque nationale de France au moment où on inventait Internet était une absurdité parce qu’on a maintenant, avec les tablettes, une bibliothèque avec soi. « Bientôt, il n’y aura que des singes à la Très Grande Bibliothèque », prédit-il de cette future ruine dépeuplée. Vous qui nous avez fait rêver avec la Bibliothèque labyrinthique du « Nom de la rose », qu’en dîtes-vous ?
Que je considère Serres comme un des hommes les plus intelligents que je connaisse mais que, comme on disait, quandoque bonus dormitat Homerus, parfois « même Homère somnole ».
Les études montrent que nous lisons toujours autant aujourd’hui grâce à nos écrans, mais elles s’accordent aussi sur le fait que les troubles du déficit de l’attention sont en augmentation…
Dans les années 70, j’ai écrit un manuel pour aider les étudiants à faire leur thèse, qui a été traduit dans de nombreuses langues. A l’époque, il n’y avait pas d’ordinateur, il fallait écrire ses fiches à la main et passer un temps fou dans les bibliothèques au lieu de pousser un bouton et de trouver tout (mais vraiment tout ?)sur Internet. Eh bien, figurez-vous que le MIT, à Boston, veut republier mon livre en anglais. Comme je m’interrogeais sur la santé mentale de ces gens (pourquoi diable vendre un manuel aussi périmé), ils m’ont répondu qu’avec Internet les étudiants prélèvent des informations, les recopient, et sont devenus incapables de faire une véritable recherche. Ils veulent proposer ce livre comme un antidote… Vous vous souvenez du Phèdre de Platon ? Il y raconte que l’écriture a été inventée en Egypte par le dieu Thot et que le pharaon lui avait reproché d’avoir inventé un instrument qui allait encourager les hommes à perdre leur mémoire… Et pourtant, c’est par l’écriture qu’on a eu « La Recherche » de Proust, le livre-mémoire par excellence… Ce que je crois, c’est que les générations nouvelles utiliseront sans cesse les nouveaux moyens de communication, mais sans renoncer aux vieux.
Que vous a apporté, personnellement et intimement, la culture que vous avez accumulée toute votre vie ?
Je répète toujours qu’un homme qui a vécu sans lire un seul livre mourra en se souvenant de bien peu d’événements réellement importants, comme s’il avait vécu une vie morne et bougrement trop courte. Alors que j’abandonnerai ma vie en ayant vécu à la fois l’assassinat de Jules César, la bataille de Waterloo, la visite à l’enfer de Dante, la guerre de Trente Ans, mais aussi les aventures de Bécassine, j’aurai eu une vie très longue et très riche…

Attention Danger

Je suis conseil en stratégie et management, franco-italien et père de 3 enfants.

Très beau commentaire.

Je suis très dubitatif devant la thèse de Serres sur le bienfait des extériorités. Cette thèse est séduisante, de même d'ailleurs que les multiples opportunités offertent par la technologie, souvent fort utiles.

La technologie offre un nième support externalisé, au service de la liberté ....
C'est ignorer les bases des fonctionnements cognitifs, qui démontrent au contraîre l'importance de l'intériorisation, l'appropriation, dans le développement des fonctions du cerveau et l'éllaboration de l'Esprit Critique.
Pour rappel, notre cerveau se développe en proportion des stimulations qu'il reçoit, mais celles-ci doivent être répétées et multi-sensorielles pour créer les neurones. Furtive, trop rapide, l'information ne fait que créer un influx électro-chimique, pas protéinique (pas de croissance des neurones dans ce cas).

Que faut-il en penser ? Que Michel Serres fait l'éloge du cerveau liquide ? Qu'il renie l'importance de l'Esprit Critique ? Les rationalistes sont effrayés : voilà que la Raison, dure conquête de l'homme sur lui même, précieux pilote de ses décisions...Est remplacée par du mou...
...voilà aussi que l'être intime, l'âme, sont relegués au subjectif voir reniés.
Si l'homme se construit d'externalités pour Serres, il émerge de l'intériorité habitée pour les peuples chrétiens.
ALors : libération ou alliénation.... Tout dépend de ce qu'on souhaite continuer à appeler "homme".
Si l'on souhaite encore avoir des penseurs, il leur faudra un vrai cerveau, un Esprit Critique.
Si même les penseurs (ou prétendus tels), font l'apologie du cerveau liquide, sont-ils encore des penseurs ?

Et donc alors, pourquoi Serres parle-t-il ?
Le voilà à observer les vagues sur la rive, les surfeurs qui les descendent, et de rêver à un monde liquide.

DECONNEXION

Je n'ai pas vu dans les

Je n'ai pas vu dans les commentaires de référence à cette vidéo pourtant très éclairante.

Dialogue entre Serre et Stiegler:


http://www.philomag.com/les-videos/michel-serres-et-bernard-stiegler-moteurs-de-recherche-3244

Le web est formidable ;-)

Debord

Bonjour,

Ce dialogue entre Serres et Stiegler est malheureusement consternant.

En relisant Debord, je me rends compte que non seulement Serres n'en tient aucun compte, mais Stiegler, visiblement, non plus.

Je ne demande pas à ce qu'on soit un fanatique de Jacques Ellul.

Mais tout de même... RELIRE DEBORD !

L'écran d'ordinateur est par essence, le produit ultime de cette société spectaculaire. Fétichisme de l'information et capitalisme multimédiatique. Tout y est.

Il est vrai que dans cet

Il est vrai que dans cet entretien les divergences - en réalité profondes - entre Serres et Stiegler apparaissent peu. Mais, il semble que cet entretien a été monté et, d'après ce que je sais, les moments les plus polémiques n'y ont pas été repris.

Sur le fond, Stiegler est très loin de la technophilie béate que vous semblez lui préter (toute technique étant un "pharmakon"), c'est un penseur approfondi et subtil de la technique, qui a lu et intégré les pensées critiques de Heidegger, Jonas, Marcuse, ou encore Debord : il faut lire en particulier les premiers tomes de "la technique et le temps". Et c'est aussi un penseur du capitalisme "pulsionnel" des XXe et XXIe siècles (le consumérisme), tel que celui-ci s'est imposé à travers les "technologies de l'esprit" analogiques puis numériques.

JG

Merci pour cet article très

Merci pour cet article très avisé et très clair, qui met noir sur blanc le malaise que font ressentir tous les discours tenus autour de ce livre.

Petite Poucettes

J'ai lu Petite Poucette avec agacement et bienveillance.
Sans doute l'enthousiasme apparent de Michel Serres doit-il être appréhendé avec du recul. Cet enthousiasme traduit probablement la passion de l'épistémologue qui observe une révolution comme celle que fût celle de l'imprimerie. Michel Serres sait que les fleuves des sciences et des techniques ne peuvent être contenus et qu'un possible est une réalité de demain. En ce sens, il observe et commente en tant réel une transformation qu'il veut lire positivement car il la sait irrévocable. Son approche est sans doute de nous aider à accepter et à tirer un usage positif de ces nouvelles technologies et des modes d'être et de communiquer qu'elles impliquent. Enthousiasme de l'observateur qui voit la supernova en direct et non pas du scientiste qu'il n'est pas. Le dernier livre d'entretien (de hermès à petite Poucette) donné lire de nombreuses citations où M. Serres affirmé la caducité du concept de progrès.
Ma posture affective est çelle de l'auteur de l'article excellent que je viens de lire. Mais je loue la capacité de M. Serrés à penser le futur en extrapolant les révolutions qu'il détecte. Je comprends que la lucidité de M.Serres n'est pas celle de l'indignation, mais celle d'un fatalisme positivement orienté. Comprendre et percevoir, c'est déjà ne plus subir.

Pas d'accord

Pas d'accord. Le fatalisme est l'enfermement dans une réalité qu'on croit nécessaire alors qu'elle peut très bien ne l'être pas. C'est de l'enfumage philosophique qui fait passer le contingent pour le nécessaire. C'est aussi une manière de scléroser l'esprit critique et dialectique en imposant une "réalité" qu'il faudrait savoir accepter telle quelle, comme si cette réalité avait toute légitimité et toute autorité a priori. C'est donc une posture très suspecte et très dangereuse. Un peu celle qui amenait à dire sous l'occupation : "collaborez, il faut bien accepter l'évolution telle qu'elle est et exploiter la situation au mieux". (oui, point Godwin atteint ;-) ).

Un prof qui ne renoncera pas à son esprit critique

Fatalisme?

Je rebondis sur votre remarque et comprend votre indignation mais je conteste l'argument. Je dissocie les évolutions scientifiques et techniques et les postures politiques. Citez moi UNE évolution technique et scientifique qui n'ait pas fini par terrasser les opposants les plus durs? La machine à vapeur? L'imprimerie? Le métier Jacquard? L'automobile? Le téléphone? Le télescope de Galilée qui introduisait une rupture inacceptable dans la manière de voir le monde? L'atome? ...
En revanche, la capacité à s'opposer aux idéologies politiques est réelle (cf. L'histoire...). Faire référence à la collaboration pour dénoncer une posture pragmatique à l'égard des sciences me paraît maladroite.
J'entends le terme pragmatisme dans le sens commun : une posture qui privilégie le retour d'expérience sur les postures a priori. Je dénonce l'usage futur des tablettes dans l'école de mes enfants (posture a priori) mais je la sais inévitable. Ce faisant, comment envisager cette tendance au mieux, c'est à dire en minimisant les inconvénients et en maximisant les opportunités? C'est cette attitude que je crois déceler chez Serres

Histoire et vérité

Une évolution historique n'est pas un critère absolu de vérité philosophique. Ce n'est pas parce qu'à Hiroshima on a efficacement tué des millions de gens que l'énergie atomique doit être employée pour fournir nos économies.
Si vous dénoncez l'usage de tablettes dans l'école de vos enfants, allez jusqu'au bout de la logique et prônez l'interdiction des tablettes (et autres matériels technologiques d'ailleurs) en "milieu éducatif".

De toute façon, le problème n'est pas l'ensemble des raisons qui réfutent massivement cette intrusion psychotechnologique dans les écoles, le problème est que tout débat est muselé, biaisé, étouffé, et que l'invasion technologique s'impose à une masse éducative amorphe qui a perdu tout principe intellectuel pérenne et toute structure culturelle stable. Que transmet-on à nos enfants ? Plus rien, les machines transmettront donc. Tout est prêt pour la transition psychotechnologique. Tremblez des conséquences d'une telle horreur. L'ensemble des grands philosophes du passé serait horrifié par une telle perspective. Et on se laissera faire sans rien dire ?

Une vision trop courte

J'avoue que l'ouvrage m'a laissé sur ma faim et qu'il m'a fait plus penser à une lettre de Saint-Paul qu'à un outil de réflexion.
Ce qui me gène vraiment c'est qu'il s'attaque à la stratification du savoir, à la façon des modernes en peinture et architecture mais 100 ans plus tard.
Picasso a pu faire du Picasso parce qu’il connaissait son art et son histoire, il en va de même pour Le Corbusier ou le Bauhaus.
Dans sa chronologie M. Serre comme Caliclés oublie la géométrie et les dimensions du Monde.
Le premier monde dont il parle est à une dimension celui des atomes, l'époque de la Grèce archaïque.
Le second monde est le monde à deux dimensions celui de Socrate et Platon et le bruit d'Aristote qui cherche à 'élargir le disque plat de la terre.
Le troisième monde est le monde à trois dimensions de la Renaissance avec "che bella chosa e la prospettiva", monde aussi de l'illusion des sens qui fait taire Aristote mais là aussi le bruit nouveau celui de la Tavoletta de Filippo Brunelleschi et ce ciel aux dimensions insaisissables qui entoure notre Monde devenu sphérique,
Le quatrième monde est celui à quatre dimensions dans lequel Michel Serre à vécu, celui d'Albert Einstein et les théories de la relativité et le bruit des bosons, ondes et particules dans un Univers en extension perpetuelle.
Et le monde contemporain dans lequel nous vivons et où nous n'avons pas encore pris conscience de la quatrième dimension (résumée par l’expression ici et maintenant) et qui en a bien plus.
Ce que masque Michel Serres c'est bien cela, sa Petite Poucette n'a pas la conscience de l'ici et est toute étonnée qu'ayant donné rendez-vous là il n'y ait personne. Elle oublie l'ordre cosmique à un ici il faut un maintenant pour exister.
En fin de compte cet ouvrage de Michel Serres montre qu'il perd pieds et qu'il le sent, il oublie que le GPS ne dit pas où l'on se trouve mais indique qu'on est probablement là maintenant, probablement.
Il oublie aussi qu'aujourd'hui grâce à la fibre optique le son se déplace à une vitesse proche de celle de la lumière et qu'ainsi la langue et la mimique ont déjà repoussée le pouce.
Il fait enfin semblant d'oublier que la géométrie d'Euclide n'a pas remis en cause l'atome, pas plus que Newton n'a remis en cause la géométrie ou Einstein Newton.
Finalement Petite Poucette a bien du travail car si elle n'a pas conscience de sa finitude elle ne pourra se connaître immortelle.
"L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature; mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser: une vapeur, une goutte d'eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien. Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là qu'il nous faut relever et non de l'espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser: voilà le principe de la morale."

Petite remarque sur ceux qui, d'aujourd'hui, disent l'avenir

Concernant l'usage des technologies numériques à l'école, je voudrais souligner une chose, que je ne vois jamais traitée : tous ceux qui, aujourd'hui, applaudissent à l'usage du numérique à l'école, ont bénéficié, eux-mêmes, d'une formation encore de type classique, soit : ils ont abordé et apprécié le numérique à l'aune de leurs compétences acquises via la lecture imprimée et l'écriture manuscrite, via des cours en fac dispensés par des universitaires de formation classique également...

Comment, alors, projeter leur propre ressenti de ce qu'apporte le numérique dans un avenir où, dès les petites classes, les élèves n'auront connu que ces nouvelles technologies et leur bombardement de "contenus informatifs" ou supposés tels, sans pouvoir s'appuyer, comme eux-mêmes ont pu le faire, sur des rayonnages d'écrits théoriques parcourus un à un au fil de leur expérience de vie, et la réflexion que ces écrits leur ont permis d'élaborer au cours d'années d'études "poussives", certes, de livre en livre, mais "le temps de la réflexion" devra-t-il disparaître ?

Ce qui, pour moi, devrait orienter tout autrement la réflexion à ce sujet. La question ne devrait pas être : faut-il mettre en avant les outils numériques à l'école, voire les utiliser à la place du livre et de l'imprimé ? Mais, plutôt : l'utilisation du livre et de l'imprimé est-elle nocive et doit-elle donc être "remplacée" ?
Mon sentiment est que la "bonne" utilisation du numérique découle, avant toute autre chose, de la formation d'esprit de l'utilisateur, en amont de cette utilisation. Celui qui a "bien" appris de la fréquentation du livre saura faire un usage raisonné du numérique, par une extension du domaine de son cerveau – qu'on sait formidablement plastique et extensible. Mais celui qui n'aura appris que le numérique, lui, deviendra vite incapable de lire des livres, non ?
Le téléphone ne nous a pas désappris à écrire ni à parler, ni l'usage de la voiture désappris à marcher... Pourquoi vouloir que nos enfants désapprennent à écrire ou à tourner les pages d'un livre, au seul profit du numérique, quand apprécier la lecture d'un livre ou la recherche dans un dictionnaire n'interdit nullement qu'on se serve à bon escient du numérique EN PLUS ?
Je suis donc particulièrement d'accord avec la partie de cet article de J. Gautier qui traite de l'autodidaxie : entre "apprendre tout seul" et "être victime d'une propagande" assenée au rouleau compresseur, c'est bien souvent la formation initiale qui fera la différence et permettra de bien cheminer, de prendre ce qu'il est bon de prendre, et de laisser ce qu'il sera bon de laisser... Voire : de le combattre.

Par pitié : donnons aux générations suivantes les mêmes chances que nous avons eues, "augmentées" des nouveautés que permet la technologie moderne ! Plutôt que de les priver de ce que nous avons eu, en les transformant, possiblement en tout cas vu d'ici, en futurs esclaves d'un "savoir" dont ils n'auront pas le choix ni les fondements.

Il me semble par ailleurs que cette société "volatile" dont il est question dans l'article a déjà existé... avant que l'homme éprouve le besoin de se regrouper, par affinités, ethnies, croyances, etc.
Quand chacun n'habitera plus que "le monde", eh bien... il y a fort à parier qu'il n'aura qu'une envie : se regrouper de nouveau avec quelques pairs... Regardons l'évolution de la "laïcité", quand elle sort du domaine collectif pour s'imposer à tout un chacun : une religion est à l'agonie, et, illico presto, une autre s'impose ou s'insinue ! Et encore, parce qu'il y a encore des croyants dans un Dieu extérieur au monde des humains...
Quand celui-ci n'existera plus, eh bien, notre humanité reviendra à des hommes-dieux, fort probablement... Jusqu'à ce que de nouveaux prophètes viennent mettre de nouveau un peu "d'ordre" parmi les hommes, en leur faisant miroiter un "Dieu" extérieur à leur monde d'humains... Finalement, ça vaut peut-être mieux, qui peut le dire ?
Enfin... c'est une réflexion sans doute un peu naïve et toute personnelle, mais... je me méfie comme de la peste de ceux qui "prévoient", avec leurs outils de pensée d'aujourd'hui forgés hier, comment seront, demain, les enfants d'aujourd'hui.
N'est-ce pas Hannah Arendt qui plaidait pour une éducation "forcément conservatrice", car ne pouvant, de fait, penser, donc enseigner, ce qui n'a pas encore été ?

Ainsi, cette réflexion me renvoie à certains "pédagogistes" supposés avoir su, de par leurs livres étudiés et écrits avant eux, comment les enfants d'après-eux devraient apprendre, notamment apprendre à lire... Je crois pouvoir dire qu'il s'avère, aujourd'hui, qu'ils se sont lourdement trompés – surtout, ils ont fait un mal immense aux enfants qui, aujourd'hui, se comptent par centaines de milliers de victimes !
Non, l'éducation et la pédagogie ne devraient pas, ne devraient plus être "prédictives" : on a déjà donné... mais "conservatrices" par principe et par honnêteté. Ce que nos enfants, devenus adultes, feront eux-mêmes de ces nouvelles technologies numériques, eh bien... laissons-leur le choix d'user de cette liberté.

Belle démonstration

Bonjour,

J'écoute chaque semaine le podcast de Michel Serres sur France Info. Je prends ça comme un rafraîchissement au milieu du chaos quotidien.

En cherchant dans les méandres du net suite à son sujet du jour, je suis tombé sur cette page.

J'ai lu en biais l'article puisqu'il n'était pas dans les sujets que je recherchais. J'ai pris toutefois note du fond pour m'en souvenir le jour où j'aurai ce livre entre les mains.

Michel Serres a donc le mérite, entre deux pubs pour ses bouquins dans sa chronique, de faire réfléchir. Avant de parler d'utopie, c'est bien cela, réfléchir, qu'il faudra retrouver quand nous (humains en général) aurons fini de poster des vidéos de chat tout en insultant notre voisin (même si ces préoccupations n'ont pas changé depuis le début d'internet et que cela en devient désespérant).

Ce qui me désole ce sont les commentaires. Même dans un lieu comme ici, on retrouve les pires travers du net.

Michel Serres a dit un jour que le débat était inutile (chacun restant toujours sur sa position de départ), seule la discussion est utile. Vous venez d'en faire une brillante démonstration.

On évite toutefois le point Godwin, mais ça reste très médiocre.

Julien Gautier a fait un article détaillé, il explique son point de vue, un point de vue argumenté, à chacun de lire et de réfléchir ensuite sur son ressenti avant de s'arcbouter sur son petit savoir.

J'ai toujours pensé que les commentaires sur les articles devaient être interdits (à commencer bien sûr par les principaux sites d'information).

Je vais donc m'appliquer ce principe en écourtant ma réponse. Elle est aussi inutile que les vôtres, mais j'avais envie de vous donner un aperçu de l'image que vous donnez vu de l'extérieur.

Je sais que je ne sais toujours rien, et c'est ça qui est beau, apprendre, évoluer, remettre tout en question, et recommencer. En ça, vous me semblez bien tristes et ne donnez pas envie d'échanger, il n'y a rien de plus à apprendre ici et c'est dommage.

Sinon à l'ouest, rien de nouveau, c'est qui qu'a la plus grosse ?

Un curieux, ni prof ni philosophe.

Il y a beaucoup de

Il y a beaucoup de commentaires de personnes frustrées. En effet, M. Serres n'est certes pas le plus grand épistémologue de notre temps et en ce sens, son style peut paraître lourd et abrupt car pluridisciplinaire et écrit de manière linéaire, sans transition. Toutefois, c'est un réel philosophe et un brillant historien des sciences, qui se nourrit et nous nourrit de connaissances variées, générales et rigoureuses, même si les notions abordées ne sont pas toujours abouties (je pense à ses développements sur la théorie de l'information). Il y a un apport théorique, avec ses vertus et ses contradictions, mais au moins ses thèses ne laissent-elles pas indifférentes. Comme le soulignait K. Popper:"une théorie n'existe vraiment que si elle est falsifiable." Le fait est que la pensée de M. Serres répond à ce standard: on peut boire ses paroles- son grand Récit-, autant que les réfuter.
Mais l'accuser d'être "petit", c'est antinomique. Il me fait penser à un autre grand penseur, qui n'a jamais fait l'unanimité, frustrant tours à tour philosophes et historiens, rejeté par les 2 communautés, un autre Michel, dénommé Foucault. Voilà des intellectuels qui, selon moi, parce qu'ils perturbent la connaissance d'une poignée d'étriqués, parce qu'ils voient grands et osent justement développer des thèses transversales, parce qu'ils se nourrissent de macro-problèmes, parce qu'ils essayent de percevoir les 6 angles d'un carré, sont inclassables et ça, ça ne répond pas aux standards modernes"à la française" (penser spécialisée, pensée fermée).
Pour ma part, c'est toujours un plaisir d'écouter ou lire cet homme me conduire sur les chemins de l'astronomie, des mathémathiques, de la philosophie...
A ceux qui le critiquent, je réponds "osez avoir une pensée générale! "

Excellente analyse ; qu'en pense Michel Serres ??

en vant tant les mérites du numérique, j'imagine qu'il a lu votre articule
Que vous a t il répondu ?
Serait ce disponible en ligne ?
D'avance merci et encore bravo !

1 point chacun !

Bravo, je rejoins l'ensemble des commentaires !
j'ai ri, certaines phrases sont très drôles, "que reste t-il dans les têtes ?" et aussi "On ne sait pas trop si c’est un rêve ou plutôt un cauchemar qui est ici annoncé avec une telle emphase"

Par contre, pour participer un peu à la réflexion, je crois que MSerres situe sa réflexion sur un temps très long... il n'est pas uniquement dans le "temps" des moyens, et autres conditions. S'agit-il d'un essai en réaction aux réactionnaires ?

En tout cas, le livre de Serres m'a fait du bien, donné envi d'approfondir, tout comme l'article de Julien.

Merci

Merci pour cette analyse fine

Merci pour cette analyse fine et pertinente. J'ai eu beaucoup de mal à trouver une critique (au sens étymologiques du terme) pertinente.
Un enseignant ne pourra être remplacé par un écran. Les gestes, les intonations, les encouragements, les sourires, les punitions, les regards...accompagnant cette transmissions, font partie cette de cette transmission. Nier qu'il existe une part "verticale" dans l'enseignement est un fléau qui tue l'école.