Petite Poucette : la douteuse fable de Michel Serres

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Philippe Lévy - Sainte Marie aux mines (2007)

Depuis un an, le petit livre de M. Serres, Petite poucette[1], fait partie des essais les plus vendus en librairie et les plus relayés dans les medias, où son auteur est très régulièrement invité. Dans cet opuscule, issu d’un discours prononcé à l’Académie française, Serres porte un regard résolument optimiste sur le monde numérique et sur les nouvelles générations qui le portent – les petit(e)s poucet(te)s du titre -, promises selon l’auteur à une libération sans précédent, cognitive et politique, grâce aux vertus d’un monde numérisé et librement connecté. M. Serres commence par souligner l’ampleur des multiples transformations de ces dernières décennies. De cette mutation civilisationnelle serait né ou en train de naître un nouvel humain, « petite poucette », individu enfin libre et pleinement lui-même, dégagé de tout un ensemble de fardeaux et de servitudes issus du passé, grâce aux vertus des technologies numériques. La naissance de ces petites poucettes laisserait même augurer de l’avènement d’une nouvelle société mondiale, inventive et apaisée, démocratique et écologique.

C’est bien une sorte de conte, une histoire fabuleuse, comme le suggère le titre du livre, que Michel Serres nous propose, et c’est ce qui rend tout d’abord ce petit livre sympathique et enthousiasmant, et explique sans doute son succès  : on aimerait y croire, alors que tant d’autres essais et débats ne cessent de nous annoncer au contraire le déclin, la catastrophe, la crise, etc. Mais cet ouvrage relève aussi, nous semble-t-il, d’un dangereux fantasme, dangereux en ce qu’il fait systématiquement l’impasse sur tous les aspects négatifs ou ambivalents des évolutions en question, produisant ainsi une sorte d’illusion idéologique conduisant à justifier l’état des choses en toute bonne conscience.

Nous nous contenterons dans cet article de discuter le livre de M. Serres sur deux points distincts mais pour partie reliés. D’une part sur sa conception de la technique et de l’histoire humaine comme « extériorisation », qui nous paraît globalement juste mais incomplète et quelque peu schématique ; ces insuffisances théoriques se traduisant en particulier, dans l’ouvrage, par un profond aveuglement politique, qui confine au déni, à l’égard des conditions socio-économiques en général, et surtout de celles dans lesquelles se développent de fait aujourd’hui les technologies numériques. D’autre part, c’est la partie du livre consacrée à l’école et à l’éducation qui fera l’objet d’un examen critique approfondi, dans la mesure où les enjeux éducatifs et scolaires y sont réduits par Serres à la seule question de l’accès au(x) savoir(s) voire à l’information. Ces insuffisances ont selon nous pour effet d’appauvrir dramatiquement ce que pourrait être une pensée philosophique, digne de ce nom, de l’éducation à l’ère du numérique. Pour le dire brutalement et d’un mot, passé l’effet de séduction immédiate, l’opuscule de M. Serres ne nous paraît vraiment pas à la hauteur des enjeux ni même de certaines de ses propres intuitions. De ce point de vue, il se révèle au mieux d’un faible intérêt, au pire dangereusement ambivalent.

Petite Poucette tient-elle vraiment sa tête entre ses mains ?

L’arrière-plan théorique du livre de Michel Serres consiste en une conception de la longue histoire humaine déterminée par l’évolution technique, dans une perspective qui peut faire penser notamment à l’anthropologie d’André Leroi-Gourhan[2] : l’humain est essentiellement et dès l’origine un être technique, dont le rapport au milieu est médiatisé par des organes artificiels, et les grandes étapes de l’hominisation peuvent être globalement associées à des phases successives d’ « externalisation », d’abord du squelette (silex taillés, leviers, etc.), puis de la force musculaire et thermique (machines motrices), enfin du système nerveux (informatique, réseau, numérique)[3]. Ainsi l’homme est cette espèce dont la voie évolutive originale consiste à s’articuler toujours davantage à des dispositifs techniques extérieurs, au travers desquels se configurent et se prolongent ses fonctions internes ou propres : il est donc depuis toujours un être « augmenté » par son extériorisation artificielle. Sur le plan plus spécifiquement cognitif, c’est l’histoire du langage qui peut être également interprétée selon un processus d’externalisations successives, qui détermine en profondeur l’évolution de la pensée[4] : dès le départ, la cognition humaine se constitue dans et par le langage oral, qui représente la première extériorisation, originaire et constituante, de la pensée ; la pensée humaine est ensuite profondément transformée par le passage de l’oralité à l’écriture, deuxième phase décisive de l’extériorisation de la mémoire et de l’activité symbolique, que l’anthropologue Jack Goody avait associée à l’apparition d’une nouvelle raison « graphique »[5] ; vient ensuite le développement de l’imprimerie, qui approfondit et démultiplie les possibilités ouvertes par l’écriture manuscrite, inaugurant les transformations profondes de l’époque moderne (humanisme, science moderne, etc.) ; la fin du XXe siècle apparaît enfin comme l’époque de la numérisation généralisée de la mémoire humaine, et le réseau Internet peut être ainsi conçu analogiquement comme une sorte de système nerveux mondial extériorisé. Michel Serres y insiste à plusieurs reprises : le corps de l’homme, ainsi que sa « tête », et leurs facultés, sont donc depuis toujours pour ainsi dire en dehors de lui, et l’histoire de cette extériorisation consiste à chaque étape à la fois en une « perte » et en un « gain » : perte, si l’on regarde en arrière en s’attristant de la disparition de facultés jadis internes (comme déjà Socrate qui déplorait la substitution de l’écriture « morte » à l’ancienne parole « vivante »), mais surtout gain, si l’on souligne plutôt les perfectionnements intellectuels et la « libération » cognitive rendus possibles chaque fois par l’approfondissement de l’extériorisation technique. Ainsi, Serres revient inlassablement, dans l’ouvrage et dans ses interviews, sur la formule de Montaigne – « plustost la teste bien faicte, que bien pleine » - pour souligner que le développement de l’imprimerie a eu pour conséquence essentielle et positive de libérer les esprits du fardeau de la mémorisation (la tête « bien pleine ») au profit du développement de l’intelligence (la tête « bien faite »). Avec les nouvelles technologies, la mutation contemporaine achèverait l’externalisation de l’ensemble des facultés cognitives – de la mémoire, de l’imagination, et de la raison elle-même -, désormais assurées et démultipliées par cette « boite cognitive objectivée » qu’est l’ordinateur : ainsi, écrit M. Serres, Petite Poucette « tient là, hors d’elle, sa cognition jadis interne, comme saint Denis tient son chef hors du cou »[6], et ce « vide », qui effraie ceux qui le considèrent comme une perte, est au contraire pour le philosophe une raison d’espérer une nouvelle libération de l’intelligence, analogue aux précédentes et plus profonde encore.

Si l’on met de côté, étant donné les modestes dimensions de l’ouvrage de Serres, le caractère assez schématique de cette vision globale de l’évolution humaine[7], ainsi que la lecture et l’usage approximatifs de la formule de Montaigne[8], la conception anthropologique d’ensemble qui sert ici d’arrière-plan ne nous paraît guère contestable dans son principe général : l’extériorisation technique, y compris cognitive, peut bien être considérée comme constitutive de l’histoire de l’humanité. Mais la conception qui en est proposée nous paraît incomplète et unilatérale, abstraite et naïve, dans la mesure où elle fait l’impasse sur les dimensions problématiques et « dialectiques » des processus en jeu : pour le dire d’abord d’un point de vue général, on ne peut selon nous penser sérieusement cette extériorisation technique sans tenir compte des conditions réelles - sociales, économiques et politiques –, bien souvent conflictuelles, dans lesquelles elle s’opère chaque fois, et qui déterminent la manière dont les hommes socialisent collectivement et intériorisent individuellement les dispositifs techniques. Comme l’ont généralement souligné les anthropologues qui semblent servir d’arrière-plan à M. Serres, les artefacts humains extériorisés posent aux sociétés humaines des problèmes spécifiques et cruciaux d’appropriation collective et individuelle, dont l’issue n’est jamais donnée d’avance mais toujours marquée par des ambivalences, des tensions et des luttes : le 1er silex taillé n’a pas seulement donné à l’humanité un surcroit de force physique, il l’a également engagée dans des problèmes nouveaux et difficiles d’usage, d’apprentissage, d’héritage, de contrôle, de propriété, etc. Autrement dit, il y a toujours des conditions pour que l’évolution technique soit féconde, et le soit pour tous, et il n’est jamais assuré que les aspects de « gain » l’emportent sur les dimensions de « perte » : l’extériorisation peut aussi bien, pour les individus, être l’occasion d’une pure et simple diminution, d’une dépossession de soi, d’une incapacitation voire d’une aliénation. Ainsi, la « prolétarisation » industrielle du XIXe siècle peut-elle être envisagée du point de vue du travailleur comme une dépossession sans reste de ses savoir-faire artisanaux et manufacturiers, désormais extériorisés et automatisés dans les machines : transformé en ouvrier, il n’est plus que l’opérateur d’un dispositif technique qui lui est devenu radicalement étranger et dans le rapport duquel il ne peut plus s’individuer[9]. C’est cette ambivalence foncière de toute extériorisation technique – aussi possiblement aliénante que libératrice – que Serres occulte entièrement dans son propos, donnant ainsi à celui-ci son caractère de conte de fées, de naïve voire douteuse utopie.

En effet, qu’en est-il au juste des conditions concrètes dominantes dans lesquelles se développent aujourd’hui les technologies numériques, conditions dont Petite Poucette ne dit quasiment pas un mot ? Ce sont celles d’une industrie de masse planétaire, orientée d’abord vers la consommation effrénée de produits sans cesse renouvelés (y compris et de plus en plus « culturels ») et pilotée par un marketing agressif et addictogène qui vise globalement la captation et le contrôle toujours plus fins des consciences et des désirs individuels, en particulier des plus jeunes. Ce qui s’est donné à soi-même le nom trompeur de « société de la connaissance », et dont le développement est de fait de plus en plus aux mains de quelques grandes multinationales (en particulier les « Big Four » de l’Internet[10]), fonctionne pour le moment surtout comme un nouveau capitalisme « cognitif » reposant sur l’exploitation industrielle de l’énergie psychique et des systèmes nerveux : les savoirs et les actes psychiques y sont d’abord traités comme une matière première à exploiter, une fois réduits à des données informationnelles susceptibles d’être soumises au calcul informatique. Le modèle économique de ces firmes est en effet de tirer un maximum de profits dérivés de l’intensification des échanges d’informations et des possibilités de traitements automatisés ultrasophistiqués qu’on peut leur appliquer pour les monétiser : Frédéric Kaplan, entre autres, a très clairement analysé cette logique à travers le cas exemplaire de Google, celui d’une industrie capitaliste des échanges linguistiques à modèle « biface », développant d’un côté une pléthore de services gratuits destinés à entretenir et à multiplier l’activité en ligne des internautes afin d’en récolter et d’en analyser les traces, pour les revendre ensuite, de l’autre, aux annonceurs publicitaires qui sont les vrais clients de Google[11].

Bien sûr, les technologies du numérique sont aussi porteuses de promesses, que Michel Serres a raison de souligner, et qui tiennent d’abord aux propriétés spécifiques et neuves qui sont les leurs : en particulier, codage universel de tout type de données, possibilités indéfinies de traitement algorithmique, mise en réseau « point à point » (peer to peer). Ces promesses, ce sont celles que concrétisent d’ores et déjà des phénomènes emblématiques tels que Wikipedia ou le développement du « logiciel libre », qui témoignent de possibilités inédites et fécondes d’action individuelle et collective, dans le champ de la diffusion, du partage et même de l’élaboration des savoirs. De même, sur un plan plus spécifiquement politique, c’est un certain renouveau de la démocratie qui commence en effet à se faire jour à travers de nouvelles formes d’association et de mobilisation citoyennes qui trouvent dans ces technologies relationnelles et réticulaires un nouveau milieu technique leur permettant de se développer, dans une logique « ascendante » (bottom-up plutôt que top-down) et un espace décentralisé et « horizontalement » distribué. De ce point de vue, les technologies du numérique pourraient même constituer la base d’une rupture à l’égard du modèle économico-politique dominant, ainsi que des auteurs aussi différents que Bernard Stiegler ou Jérémy Rifkin par exemple cherchent à le démontrer et à la promouvoir : passer d’un modèle productiviste et consumériste, qui tend à déresponsabiliser les acteurs, à ce que Stiegler nomme une « économie de la contribution »[12], dépassant l’opposition producteur-consommateur et redonnant aux citoyens une emprise sur leur vie individuelle et collective. C’est bien semble-t-il une espérance de ce type qui anime M. Serres dans son ouvrage, ainsi qu’en témoigne la quatrième de couverture : « Petite Poucette va devoir réinventer une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière d’être et de connaître… Débute une nouvelle ère qui verra la victoire de la multitude, anonyme, sur les élites dirigeantes, bien identifiées ; du savoir discuté sur les doctrines enseignées ; d’une société immatérielle librement connectée sur la société du spectacle à sens unique. ».

Mais selon nous M. Serres, aveuglé par son propre enthousiasme, prend pour acquis ce qui n’est encore que promesses et tendances, et néglige gravement le contexte et les orientations pour le moment dominantes du développement industriel du numérique. Ainsi, il tend à surestimer les différences réelles entre le nouveau monde et ce qu’il nomme l’ancienne « société du spectacle », de même que celles entre les usages de l’ordinateur et ceux de la télévision (position « conducteur » versus position « passager »), alors que, pour le moment, force est de constater que c’est plutôt la continuité qui domine. Du point de vue des usages, les nouveaux medias sont d’abord les nouveaux canaux de diffusion des contenus des industries culturelles et de divertissement nées au XXe siècle, ordinateurs et tablettes servant largement, en particulier chez les jeunes, à la réception passive de tv contents. Du point de vue de la stratégie des industriels, la logique marketing s’est certes sophistiquée mais elle obéit toujours au principe de la captation du « temps de cerveau disponible »[13], et les visées fortement capitalistiques des géants de l’Internet ne sauraient être négligées, comme en témoignent notamment les inquiétudes fondées des militants de la « neutralité » du Web. Il est à ce titre significatif, au delà de l’anecdote, qu’au moment même où M. Serres célèbre l’émancipation nouvelle de Petite Poucette grâce aux vertus de ses multiples prothèses numériques, les dirigeants des « Big Four » choisissent d’envoyer leurs propres enfants dans des écoles déconnectées…[14] Le problème n’est donc pas en soi que Petite Poucette ait sa tête en dehors d’elle-même, extériorisée, mais que l’on ne puisse pas non plus vraiment dire, pour le moment du moins, que Petite Poucette tienne sa tête entre ses propres mains : sa tête est pour le moment surtout dans les mains des industriels qui pilotent presque seuls le développement du numérique, et cette tête fait l’objet de leur part de la plus grande attention et convoitise, dans la mesure où elle constitue pour ainsi dire le minerai dont elles extraient leur or. A ce titre, il apparaît déraisonnable voire irresponsable de se contenter d’avoir confiance dans l’avenir de Petite Poucette, car cet avenir enchanté, s’il est possible, n’est cependant pas assuré d’advenir, loin s’en faut, en particulier si l’on se refuse à prendre en compte et à combattre les tendances contraires et dominantes qui sont aussi en jeu dans les mutations en cours.

L’éducation se résume-t-elle à donner accès à des informations ?

Sur la base de sa conception anthropologique de l’histoire humaine comme extériorisation technique, la partie centrale du livre de M. Serres est plus particulièrement consacrée à l’école, et le philosophe y développe un propos radical, dont les conclusions peuvent faire penser, paradoxalement[15], au projet d’Ivan Illitch d’une société « déscolarisée », utopie qui serait désormais réalisable par le truchement des nouvelles technologies : au fond, pour Serres, l’école - voire l’éducation elle-même, du moins telle qu’on l’a connue jusqu’ici - n’a enfin plus lieu d’être, et peut laisser place à une libre circulation d’informations et de compétences entre pairs. En quelques pages, le raisonnement de Serres liquide un à un les éléments constitutifs de l’enseignement : nul besoin désormais d’école, ni de maîtres, ni même d’acte de transmission, puisque tout le savoir est aujourd’hui immédiatement disponible, extériorisé dans des bases de données numériques et accessible en permanence par le réseau. Ainsi, M. Serres écrit p. 21 : « Que transmettre ? Le savoir ? Le voilà, partout sur la Toile, disponible, objectivé. Le transmettre à tous ? Désormais, tout le savoir est accessible à tous. Comment le transmettre ? Voilà, c’est fait. (…) D’une certaine manière, il est toujours et partout déjà transmis. » A la limite, il n’est même plus besoin de l’apprendre, de l’intérioriser pour le connaître, puisqu’il suffit d’en disposer virtuellement, de pouvoir s’y connecter quand on en a besoin ; et la tête, qui a ainsi moins que jamais besoin d’être « pleine » n’a même plus besoin d’être « bien faite », dans la mesure où, selon Serres, les principales facultés de l’esprit (mémoire, imagination et même raison) peuvent être désormais entièrement déléguées aux machines externes qui les assurent de manière toujours plus efficace[16]. Que peut-il bien rester dans cette tête ainsi vidée non seulement de son contenu mais aussi de ses facultés ? L’essentiel, selon Serres : « l’intelligence inventive » ou « l’intuition novatrice et vivace », concepts qui restent cependant bien flous dans le livre[17], car le philosophe ne prend pas la peine au passage de les définir ni même de les illustrer… En tout cas, l’extériorisation objectivée des connaissances et des opérations cognitives étant considérée comme complète et achevée, la tâche éducative n’a plus ni objets (la « fin de l’ère du savoir », des disciplines organisées en « sectes » et du livre étant annoncée[18]), ni sujets (les enfants devant être désormais « présumés compétents »[19]), ni agents (les « porte-voix » qu’étaient les maîtres jusqu’alors n’ayant plus rien à dire ni personne pour les écouter : « fin de l’ère des experts »[20]), et les dispositifs institutionnels de la transmission de la mémoire sociale (les « cavernes » prisons que furent les écoles et les universités[21]) n’ont plus qu’à disparaître, enfin.

Or un tel « raisonnement » n’est tenable qu’au prix d’un extraordinaire réductionnisme. Supposons tout d’abord que l’éducation scolaire n’ait pour seul rôle que d’assurer la transmission des connaissances humaines : on ne peut en conclure que les nouvelles technologies rendent caduque la fonction d’une institution dédiée à cette tâche qu’à la condition d’identifier celle-ci aux seules fonctions de stockage et de diffusion d’informations, et de réduire les questions d’apprentissage à des problèmes d’accès et de communication. Or, transmettre une culture n’est pas seulement enregistrer de multiples données et s’assurer de leur disponibilité : c’est, beaucoup plus largement et profondément, assurer l’héritage de certaines « traditions » déterminées de pensées, de pratiques, de goûts et même de valeurs, portées par des « œuvres » du passé, non pour les reproduire à l’identique ou les sacraliser, mais pour permettre leur reprise, leur prolongement, leur critique, et même leur dépassement[22]. Mais dans l’ouvrage de Serres, le terme de transmission est pour ainsi dire pris à la lettre, au sens de moyen de liaison qu’il prend dans le monde des télécommunications. Corrélativement, pour nous, connaître n’est pas seulement pouvoir s’informer ou se renseigner, encore moins avoir simplement « accès » à des contenus, mais être en mesure de s’y orienter pour se les approprier et en profiter, ce qui requiert des conditions : c’est pourquoi il est généralement nécessaire d’être formé pour apprendre et savoir, non pas au sens d’une passive acquisition, mais d’une authentique assimilation qui ne peut être pensée sur le modèle d’une pure et simple « connexion ». Contrairement à ce que prétend Michel Serres, par exemple, les moteurs de recherche sont encore bien loin de permettre à eux seuls de nous orienter efficacement dans la masse toujours croissante des informations en ligne, au point de pouvoir nous passer de toute formation documentaire[23] : c’est plutôt l’inverse qui est vrai, si l’on observe d’une part le caractère rudimentaire de leur usage dominant, et si l’on songe d’autre part que ces moteurs reposent sur des algorithmes et des principes logico-sémantiques dont l’élaboration elle-même nécessite des esprits particulièrement armés et formés. Il faut donc reconnaître que le stockage et la mise à disposition généralisés d’informations sous forme numérique ne garantissent pas à eux seuls la condition anthropologique fondamentale que représente, pour toute société, la transmission réussie de savoirs et de pratiques de génération en génération : si l’on veut qu’ils soient consultés, pratiqués et connus, partagés, hérités et prolongés, il ne suffit pas, loin s’en faut, de les rendre immédiatement et massivement accessibles, il faut aussi organiser les conditions individuelles et collectives permettant de s’assurer de leur acquisition effective, ce qui est précisément la fonction d’un système scolaire et universitaire. Comme nous l’avons déjà soutenu plus haut, l’extériorisation ne peut, sans abstraction ni sans risque, être ainsi décorrélée des enjeux et des problèmes de l’intériorisation et de la socialisation, et l’on pourrait même soutenir que ces problèmes s’imposent de manière plus aigüe encore à mesure que se développe cette objectivation technique, devenue industrielle et machinique, comme en témoignent notamment les nouvelles difficultés, dont Serres ne dit pas un mot, posées par la conservation, l’indexation et l’assimilation d’une masse exponentiellement croissante de données en tous genres.

Mais d’autre part, les enjeux de l’éducation et de l’apprentissage, en particulier scolaires, ne peuvent être résumés à la seule « transmission du savoir », même bien comprise. « Apprendre », pour un enfant, ce n’est pas seulement acquérir des connaissances - apprendre que – mais aussi, indissociablement et souvent d’abord, développer des capacités et des savoir-faire déterminés – apprendre à – et même adopter des lignes de conduites, acquérir certaines dispositions générales, intellectuelles et pratiques, changer de perspective, bref grandir en s’éduquant. Ainsi, avoir « appris » une langue étrangère ne consiste pas principalement à connaître la signification de ses mots (sinon l’accès à un dictionnaire pourrait suffire), mais à pouvoir l’entendre, la lire, la parler et l’écrire aisément, à pouvoir progressivement se mouvoir dans ce qui constitue un nouveau milieu d’expression et de pensée. Ainsi, « apprendre » les mathématiques et les sciences n’a pas pour seul intérêt de savoir que la somme des angles de tout triangle est égale à deux droits ou de se souvenir de l’équation newtonienne (sinon, l’accès à Wikipedia pourrait suffire), mais aussi et même surtout de développer des capacités générales de raisonnement, de « mathématiser » son rapport au monde[24]. Ainsi, « apprendre » à lire et à écrire – enjeu central de la scolarité obligatoire des enfants – consiste à la fois dans l’acquisition de savoir-faire élémentaires mobilisant la main et l’œil, dans la construction d’un rapport réflexif global au langage et aux signes[25], et dans l’ouverture critique à des formes multiples de discours et de représentations portées par un vaste corpus d’œuvres écrites[26]. Peut-on sérieusement imaginer qu’il soit possible à chacun d’apprendre tout cela efficacement par soi-même, avec une connexion Internet et quelques logiciels ?

L’éducation d’un enfant est une tâche globale et complexe, dont l’enjeu ne se résume pas à « transmettre », sans plus, des contenus de savoir, mais qui vise, bien au-delà, une transformation profonde des individus, de leur manière de voir, d’être et d’agir : faire advenir un certain « adulte » à partir de l’enfant qu’il n’a pas vocation à rester. Et l’apprentissage proprement scolaire, en particulier, a le rôle selon nous irremplaçable de stimuler et d’orienter le développement spontané de l’enfant, dans des directions que l’on peut certes discuter mais qu’il ne prendrait pas de lui-même sans une intervention extérieure délibérée, médiatisée et organisée progressivement (selon des curricula). Le psychologue russe Lev Vygotski a fortement souligné ces effets d’entrainement que l’apprentissage scolaire a vocation à produire à l’égard du développement spontané, et qui expliquent son allure générale d’éducation « artificielle » : l’école s’adresse non pas à ce que l’enfant sait déjà faire – son niveau présent de développement -, mais à ce qu’il ne sait pas encore faire de manière autonome tout en étant déjà à sa portée sous la conduite de l’adulte[27], selon une dynamique de « devancement » qui ne saurait avoir lieu d’elle-même sans la mise en place d’un dispositif réglé et directif d’apprentissage, porteur d’une certaine « discipline formelle »[28].

Et c’est pourquoi la perspective « illitchienne » de M. Serres d’une société où règneraient les processus d’« auto-éducation » et d’ « inter-éducation » entre pairs, et où auraient disparu maîtres, disciplines et écoles - voire éducateurs et parents[29] - ne saurait être autre chose qu’une abstraite utopie. Car s’il y a des maîtres - ainsi que des parents - ce n’est pas parce que ceux-ci seraient essentiellement des autorités cherchant à maintenir leur pouvoir sur les jeunes générations, à perpétuer un monde ancien (le leur) en empêchant que la nouveauté advienne[30], et dont on pourrait désormais faire l’économie en s’en libérant enfin : c’est parce que dans toute société humaine, il y a des générations d’âge différents qui cohabitent, entre lesquelles il est nécessaire et utile d’assurer des passages, une continuité dynamique qui n’est pas obstacle mais condition du développement à venir. Or, réduire de manière outrancière, comme le fait M. Serres, le rôle des enseignants jusqu’ici à celui de simples « porte-voix de l’écriture » ne faisant qu’oraliser des contenus appris par cœur à des enfants « transis », sommés de les recevoir passivement « bouche cousue, cul posé »[31], c’est choisir d’ignorer tout ce qui fait l’intérêt et même la nécessité de la relation maître-élève, pour tout homme qui veut apprendre : un commerce vivant et prolongé avec une personne qui sait plus et mieux que nous, capable de nous faire entrer progressivement dans un certain univers de pensées et de pratiques, parce qu’il a lui-même déjà appris à s’y orienter. De ce point de vue, on peut même soutenir que le maître est en réalité l’une des conditions essentielles d’un rapport critique à ce que l’on apprend, car, si c’est un bon maître, il n’est pas lui-même dans un rapport servile mais libre à sa discipline, ce qui lui permet de jouer un rôle de filtre et de mise à distance auprès de l’élève : enseignant non seulement ce qu’il sait, mais aussi ce qu’il ne sait pas et ce que l’on ne peut savoir, sachant faire apprendre et désapprendre, il est la médiation vivante par laquelle une tradition peut se transmettre tout en se transformant. Réciproquement, c’est plutôt un « accès direct » au savoir, sans médiation humaine, qui risque d’aliéner, et l’autodidacte est en effet bien souvent celui qui s’est confié aveuglement aux livres, aux textes et aux images, aux contenus tels qu’ils se sont présentés immédiatement à lui, et qui peine de ce fait à s’en détacher. En tout cas, si l’autodidaxie peut avoir une certaine pertinence comme mode d’apprentissage chez l’adulte, elle ne saurait constituer le modèle à suivre pour l’éducation première d’un enfant : laisser Petite Poucette dans un face à face direct avec le savoir objectivé sur la Toile, ce n’est pas d’emblée faire d’elle une « conductrice » active (plutôt qu’une « passagère » spectatrice[32]), ni faire droit à sa « demande » en la libérant de l’imposition de « l’offre »[33], c’est bien plutôt prendre le risque de l’abandonner désarmée à la puissance brute de captation d’innombrables contenus disponibles en ligne, tels que les marchands de symboles en organisent et en exploitent la diffusion intensive.

Michel Serres fait-il sans le savoir l’éloge des « sociétés de contrôle » ?

Quant il y va de l’éducation, il y va aussi généralement d’un projet pour l’homme et la société en général, et dans la dernière partie de son ouvrage, M. Serres dessine à grands traits une perspective peu rassurante, et qui n’est pas sans faire penser par certains côtés aux élucubrations « post » ou « trans-humanistes ». Ce qui s’accomplit sous nos yeux selon Serres, c’est au fond la fin de ce que Michel Foucault avait appelé les « sociétés disciplinaires », telles qu’elles s’étaient mises en place entre le XVIIIe et le XXe siècles  : la fin des grandes « institutions d’enfermement » (Eglise, Etat, école, caserne, usine, asile, etc.)[34], la fin des « vieilles appartenances » (paroisses, patries, classes, syndicats, familles, etc.)[35], la fin de « toutes les concentrations, même productrices et industrielles, même langagières, même culturelles » au profit « des distributions larges, multiples et singulières »[36], bref la fin d’un certain régime de pouvoir et d’assujettissement des corps et des esprits, centralisé et pyramidal, au profit de ce qui serait une « démocratie généralisée »[37], espace horizontal libérant la circulation et les échanges réciproques de « monades » singulières et anonymes[38]. Mais tout occupé à célébrer ainsi l’agonie des sociétés disciplinaires, Serres feint d’ignorer ce qui se dessine pour leur succéder, et que Gilles Deleuze ou Antonio Negri ont pourtant commencé à penser, dès les années 90, sous le nom de « sociétés de contrôle » : un nouveau régime de domination ayant substitué à la logique visible et centralisée de l’enfermement disciplinaire, celle du contrôle instantané et continu, disséminé et réticulaire, d’une multitude d’individus atomisés, tel qu’il est rendu possible et particulièrement efficient par le développement de l’informatique en réseau dans toutes les sphères de l’existence[39]. Lues de ce point de vue, les dernières pages du livre de Serres, dans lesquelles celui-ci rend hommage à Michel Authier[40], célèbre la « pensée algorithmique »[41], appelle à l’avènement de « l’idée de l’homme comme code »[42] et à la mise au point d’un « passeport universel codé »[43], relèvent d’une prophétie très ambivalente : « Dans des ordinateurs, dispersés ailleurs ou ici, chacun introduira son passeport, son Ka, image anonyme et individuée, son identité codée, de sorte qu’une lumière laser, jaillissante et colorée, sortant du sol et reproduisant la somme innombrable de ces cartes, montrera l’image foisonnante de la collectivité, ainsi virtuellement formée. De soi-même, chacun entrera en cette équipe virtuelle et authentique qui unira, en une image unique et multiple, tous les individus appartenant au collectif disséminé, avec leurs qualités concrètes et codées. »[44] On ne sait pas trop si c’est un rêve ou plutôt un cauchemar qui est ici annoncé avec une telle emphase : car ce « collectif connecté » d’individus résumés à leurs données chiffrées, évoluant selon des « procédures » dans une société « volatile »[45], vouée à l’échange rapide et incessant d’informations, ressemble davantage pour nous à une fourmilière – ou à l’activité d’un call center - qu’à une communauté humaine telle qu’on peut la désirer. Ce risque d’un tel devenir-insecte, c’est ce que le philosophe académicien ne veut pas voir, entrainé par l’euphorie lyrique de son propos. C’est pourquoi, au nom même de l’espoir que M. Serres place dans les jeunes générations, au nom même des petits et petites poucettes et de leur avenir, auquel il faut certes croire mais qu’il faut aussi assurer, il nous paraît nécessaire de se tenir à bonne distance du naïf optimisme philosophique qui caractérise son ouvrage.

 

Julien Gautier



[1]Petite Poucette, éditions Le Pommier, 2012.

[2]A. Leroi-Gourhan, Le geste et la parole.

[3]Op. cit., 33.

[4]Op. cit., 18, 20

[5]J. Goody, La raison graphique.

[6]Op. cit., 28.

[7]La chronologie mobilisée par l’ouvrage est assez flottante et imprécise, en particulier dans le premier chapitre qui évoque dans un même mouvement le déclin de l’agriculture, l’urbanisation, les révolutions médicales, la fin des conflits en Europe, l’évolution des mœurs, etc. Au total, il est bien difficile de situer avec précision de quel temps et de quel espace relève au juste ce « nouvel humain ».

[8]A propos de cette phrase de Montaigne, nous avions déjà souligné ailleurs les approximations dont elle fait fréquemment l’objet : cf. De la créativité à l’école, ainsi que la Série Montaigne et l’éducation, publiés sur skhole.fr.

[9]Marx, Friedmann, Simondon ou encore Stiegler ont développé des analyses convergentes de cette aliénation technique. Plus généralement, Serres ne semble tenir aucun compte des grandes critiques philosophiques de la technique.

[10]Google, Apple, Facebook, Amazon.

[11]Cf. en particulier F. Kaplan, « Quand les mots valent de l’or », Monde Diplomatique, nov. 2011, dont voici un extrait significatif : « Google a réussi à étendre le domaine du capitalisme à la langue elle-même, à faire des mots une marchandise, à fonder un modèle commercial incroyablement profitable sur la spéculation linguistique. L’ensemble de ses autres projets et innovations technologiques — qu’il s’agisse de gérer le courrier électronique de millions d’usagers ou de numériser l’ensemble des livres jamais publiés sur la planète — peuvent être analysés à travers ce prisme. »

[13]Selon la formule de P. Le Lay, l’ex-PDG de TF1, expliquant le business model de son entreprise en ces termes : « « il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective « business », soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. (…) [Pour qu’]un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. (…) Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. », Le Monde du 11-12 juillet 2004.

[15]Paradoxalement, car les prémisses anti-techniciennes et anti-industrielles d’Illitch sont fort éloignées de celles de Serres.

[16]Op. cit. p. 28 : « Entre nos mains, la boite-ordinateur contient et fait fonctionner, en effet, ce que nous appelions jadis nos « facultés » : une mémoire, plus puissante mille fois que la nôtre ; une imagination garnie d’icones par millions ; une raison aussi, puisque autant de logiciels peuvent résoudre cent problèmes que nous n’eussions pas résolus seuls. »

[17]Sur la faiblesse conceptuelle des slogans contemporains autour de la « créativité », nous nous permettons de renvoyer à notre article De la créativité à l’école, skhole.fr, oct. 2009.

[18]Op. cit., p. 30, 36, 40.

[19]Op. cit., p. 64-66.

[20]Op. cit., p. 36-37.

[21]Op. cit., p. 39-40.

[22]Sur ces enjeux de la transmission culturelle, cf. notamment les réflexions d’Hannah Arendt (Série Arendt et l’éducation), et les commentaires qu’en propose Marc Crépon dans L’invention scolaire de la singularité, skhole.fr, fév. 2012.

[23]Commentant les effets de l’imprimerie puis de la numérisation, M. Serres écrit : « Economie [avec l’imprimerie] : se souvenir de la place du volume sur le rayon de librairie coûte moins cher en mémoire que retenir son contenu. Nouvelle économie [avec le numérique], radicale celle-là : nul n’a même plus besoin de retenir la place, un moteur de recherche s’en charge. » (29). Et plus loin : « Le moteur de recherche peut, parfois, remplacer l’abstraction » (46).

[24]Sur ce point, cf. notamment les analyses de Vygotski sur le passage des « concepts spontanés » aux « concepts scientifiques » : http://skhole.fr/lev-vygotski-extrait-concepts-spontanés-et-concepts-scientifiques.

[25]Sur ce point, nous nous permettons de renvoyer à notre article Apprendre à lire : un point de vue vygostkien, skhole.fr, fév. 2011.

[26]Et il en va de même, selon nous, de l’ensemble des disciplines scolaires : l’enseignement de l’histoire et de la géographie, autre exemple, n’ayant pas pour but unique de faire connaître des dates et des lieux, mais de transformer en profondeur le rapport théorique et pratique au temps et à l’espace.

[27]Est ainsi définie la « zone prochaine de développement », concept central de la théorie vygotskienne de l’apprentissage : « l'enfant apprend à l'école non pas ce qu'il sait faire tout seul mais ce qu'il ne sait pas encore faire, ce qui lui est accessible en collaboration avec le maître et sous sa direction. Ce qui est capital dans l'apprentissage scolaire c'est justement que l'enfant apprend des choses nouvelles. C'est pourquoi la zone prochaine de développement, qui définit ce domaine des passages accessibles à l'enfant, est précisément l'élément le plus déterminant pour l'apprentissage et le développement. », Pensée et langage, p. 356. Extrait plus étendu consultable ici : http://skhole.fr/lev-vygotski-extrait-la-zone-prochaine-de-développement

[28]« l’effet de discipline formelle propre à toute matière scolaire est la forme sous laquelle se manifeste cette influence de l’apprentissage sur le développement », L. Vygotski, op. cit., p. 358.

[29]Notons au passage l’aveuglante absence des parents et de l’éducation familiale dans l’ouvrage de Serres : Petite Poucette a tout d’une orpheline, ou bien d’un enfant né d’emblée adolescent voire adulte… En réalité, il est bien difficile d’attribuer même un âge et une histoire au personnage excessivement fictif et abstrait de M. Serres.

[30]Ce qui, bien sûr, peut aussi se produire.

[31]Op. cit., p. 35-40.

[32]Op. cit., p. 40-41.

[33]Op. cit., p. 36-37 : « Jadis et naguère, enseigner consistait en une offre. (…) L’offre disait deux fois : Tais-toi. (…) L’offre sans demande est morte ce matin. L’offre énorme qui la suit et la remplace reflue devant la demande. »

[34]Op. cit., p. 64-68.

[35]Op. cit., p. 60-62.

[36]Op. cit., p. 67.

[37]Op. cit., p. 67.

[38]Op. cit., p. 66 : « Comme prend la mayonnaise, ces monades solitaires s’organisent, lentement, une à une, pour former un nouveau corps, sans aucun rapport avec ces institutions solennelles et perdues. »

[39]Cf. en particulier l’article de G. Deleuze, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », in L’autre journal, n° l, mai 1990 : « L’étude socio-technique des mécanismes de contrôle, saisis à leur aurore, devrait être catégorielle et décrire ce qui est déjà en train de s’installer à la place des milieux d’enfermement disciplinaires, dont tout le monde annonce la crise. Il se peut que de vieux moyens, empruntés aux anciennes sociétés de souveraineté, reviennent sur scène, mais avec les adaptations nécessaires. Ce qui compte, c’est que nous sommes au début de quelque chose. Dans le régime des prisons : la recherche de peines de « substitution » au moins pour la petite délinquance, et l’utilisation de colliers électroniques qui imposent au condamné de rester chez lui à telles heures. Dans le régime des écoles : les formes de contrôle continu, et l’action de la formation permanente sur l’école, l’abandon correspondant de toute recherche à l’Université, l’introduction de l’« entreprise » à tous les niveaux de scolarité. Dans le régime des hôpitaux : la nouvelle médecine « sans médecin ni malade » qui dégage des malades potentiels et des sujets à risque, qui ne témoigne nullement d’un progrès vers l’individuation, comme on le dit, mais substitue au corps individuel ou numérique le chiffre d’une matière « dividuelle » à contrôler. Dans le régime d’entreprise : les nouveaux traitements de l’argent, des produits et des hommes qui ne passent plus par la vieille forme-usine. Ce sont des exemples assez minces, mais qui permettraient de mieux comprendre ce qu’on entend par crise des institutions, c’est-à-dire l’installation progressive et dispersée d’un nouveau régime de domination. ». Cet article, consultable ici, est repris dans Pourparlers, Editions de Minuit, 1990.

[40]Concepteur « génial », nous dit Serres, avec Pierre Lévy, des « arbres de la connaissance », notamment dans un ouvrage préfacé par… Michel Serres : Les arbres de connaissances, Ed. La Découverte, 1992. Pour une approche très critique de cet ouvrage, cf. J. Guigou, http://www.editions-harmattan.fr/minisites/index.asp?no=21&rubId=394#arbres%20conn

[41]Op. cit., p. 74.

[42]Op. cit., p. 78.

[43]Op. cit., p. 78.

[44]Op. cit., p. 81.

[45]Op. cit., p. 82.