Penser l'école avec Gilbert Simondon, par Jean-Hugues Barthélémy

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Il est devenu trivial de souligner l’état de crise dans lequel se trouve l’école aujourd’hui. Ce qui l’est moins, c’est de faire le lien entre d’une part l’influence négative des industries culturelles sur le désir d’apprendre de nos élèves, d’autre part la nécessité et l’urgence d’une réforme complète des programmes et non pas seulement des parcours (et ce sont essentiellement les parcours que veut modifier la réforme prévue par l’actuel ministre de l’Education). Or, ce lien peut aujourd’hui être fait, parce que nous disposons désormais en France de deux œuvres décisives et tout à fait complémentaires, dont l’une prolonge d’ailleurs à certains égards explicitement l’autre : les œuvres des philosophes Gilbert Simondon et Bernard Stiegler.

     Puisque nous avons dit ailleurs, en collaboration avec Julien Gautier[1], les mérites de l’éclairage apporté par Stiegler dans son livre Prendre soin. De la jeunesse et des générations[2] notamment, nous voudrions revenir brièvement ici sur les « Réflexions préalables à une refonte de l’enseignement »[3] proposées par Simondon dans les années 1980, afin d’en dégager les éléments précurseurs d’une véritable réforme de l’école adaptée à notre époque.

     Le cadre général de ces Réflexions est posé par Simondon dans les termes suivants :

« Adapter un être à une société stable, c’est le spécialiser de manière à pouvoir l’intégrer à un échelon de la structure verticale. Adapter un être à une société métastable, c’est lui donner un apprentissage intelligent lui permettant d’inventer pour résoudre les problèmes qui se présentent dans toute la surface des relations horizontales. Le XIXème siècle a dû construire en quelques décades une société de spécialités, adaptée à l’ère de la thermodynamique, selon le principe de rigidité : d’où un renforcement de la structure verticale, devenant omniprésente et s’étendant même là où jadis existaient des structures horizontales. Nous avons maintenant à faire en quelques années une éducation qui transforme les survivances des relations verticales en relations horizontales. »

      Simondon ne se contente pas ici d’anticiper sur ce que l’on a nommé depuis la « démocratisation de l’école », il formule également le passage de la « structure verticale » aux « relations horizontales » en précisant le changement de société dont ce passage doit tenir compte, et que l’on n’a justement pas su prendre en compte pour modifier les programmes scolaires comme ils auraient dû l’être. Ce changement de société, c’est celui marqué par la différence entre une « société stable » et une « société métastable ». Cette notion de métastabilité désigne un type d’équilibre dynamique, contenant des potentiels pour un devenir, à la différence de l’équilibre stable où les potentiels sont épuisés. Notre société est en cela métastable, et la raison majeure en est l’accélération des progrès des nouvelles technologies, pensées aujourd’hui par Stiegler.

     Or, Simondon, dès 1958 dans Du mode d’existence des objets techniques[4], montrait en quoi la technique est ainsi une dimension majeure de la culture, appelée même à devenir ce qui modèle une civilisation, avec tous les risques qui peuvent en découler et qu’il s’agit donc de prévenir – ce que manifestement nos sociétés n’ont su faire, depuis l’époque où il écrivait ces lignes, ni dans le domaine de l’écologie ni dans celui que l’on peut nommer l’ « écologie de l’esprit », c’est-à-dire le domaine de la santé psychique non seulement des travailleurs mais aussi des citoyens devenus des consommateurs pulsionnels. Le mérite de Simondon était donc d’associer une réhabilitation de la technique à une réflexion sur ce qu’il nommait l’« aliénation psycho-physiologique » à l’ère des machines. D’où son insistance sur la capacité d’invention, seule garante d’un couplage homme-machine qui ne soit pas aliénant pour l’homme et qui permette dans le même temps à la technique d’accéder à la dignité de réalité culturelle.

     On mesurera dès lors facilement ce qu’a de décisif, pour l’école d’aujourd’hui, le projet simondonien d’une « culture technique ». Pour le comprendre, repartons de cette affirmation de Du mode d’existence des objets techniques : « Il y a plus d’authentique culture dans le geste d’un enfant qui réinvente un dispositif technique que dans le texte où Chateaubriand décrit cet “effrayant génie” qu’était Blaise Pascal »[5]. Simondon, dans cette insistance sur les vertus d’un apprentissage théorico-pratique de l’histoire des inventions techniques, pourrait éclairer les volontés les plus actuelles de réforme de l’enseignement. Il savait en effet que notre époque appelle une histoire des inventions faite pour la curiosité des petits, et préparant ces jeunes esprits à bénéficier ensuite au collège et au lycée :

-  d’une activité mentale tout autre que l’actuelle répétition machinale des solutions déjà données - appliquée même au Baccalauréat, désormais, par souci de la « réussite » du plus grand nombre à l’examen.

-  d’une histoire des sciences qui leur permettrait de donner un sens aux formules scientifiques qu’on leur demande de manipuler sans même les ouvrir au dépassement du simple bon sens dont leur découverte procède pourtant – tel le fameux « principe d’inertie » de Galilée, que nos élèves connaissent mais dont ils ne sont pas préparés à admettre que son sens est celui de la relativité du mouvement en tant qu’équivalence du mouvement rectiligne uniforme et… du repos. Sur l’opposition entre raison scientifique et simple bon sens du sens commun, on lira bien sûr l’œuvre épistémologique de Gaston Bachelard en général, et notamment La formation de l’esprit scientique, mais aussi l’ouvrage de Françoise Balibar intitulé Galilée, Newton lus par Einstein[6].

-  d’une étude du fonctionnement des technologies parmi lesquelles nos enfants grandissent désormais, et dont ils ne sont pour l’instant que des usagers-consommateurs incapables d’en expliquer le fonctionnement, ni a fortiori les effets sur les psychismes – effets dont de nombreuses études tendent pourtant à montrer qu’il est temps que la connaissance nous en protège en nous rendant capables d’en avoir une pratique qui ne se réduise pas à leur simple usage pulsionnel actuel. Sur ce point Bernard Stiegler prolonge aujourd’hui Simondon d’une façon qui tend justement à faire de la santé psycho-sociale une priorité politique – justifiée par le fait que l’exténuation pulsionnelle du désir est la source des pires catastrophes destructrices.

     On peut dès lors concevoir qu’à l’école primaire une histoire synthétique des civilisations prendrait pour fil directeur ou pour colonne vertébrale cette histoire des grandes inventions techniques par lesquelles ces civilisations se sont définies. Le collège, lui, devrait être la seule période où l’on étudie une histoire analytique, c’est-à-dire avec un détail économique et politique pour telle aire géographique à telle époque. Car au lycée l’histoire synthétique de l’école primaire devrait être reprise, mais avec tout le sens que permet le recul de la conscience réflexive et déjà formée. En parlant d’école primaire, de collège et de lycée, nous ne préjugeons d’ailleurs pas des âges auxquels ils commencent et finissent. Ici encore il est bien possible que des changements soient nécessaires. Simondon, lui, faisait remarquer en tout cas qu’à dix-huit ans on doit avoir une partie pratique et professionnelle des études, et réciproquement une fois les études terminées, le travail doit contenir une partie de formation théorique continuée.

     Quant à la philosophie, elle « ne doit pas être conçue comme le couronnement des études littéraires. Elle doit être répartie dans les quatre années qui vont de quatorze à dix-huit ans. Elle n’est pas d’ordre littéraire plus que d’ordre scientifique. Les sciences humaines doivent être enseignées à partir de quatorze ans »[7].

 

Jean-Hugues Barthélémy, professeur de philosophie à Brest, docteur en épistémologie et histoire des sciences et techniques de l'Université Paris 7 - Denis Diderot, auteur de Simondon ou l'Encyclopédisme génétique (PUF, 2008).



[1] Conférence en ligne « Destruction et formation de l’attention - Considérations sur la crise systémique de l'éducation et ses conséquences pratiques », http://www.arsindustrialis.org/destruction-et-format....

[2] B. Stiegler, Prendre soin. De la jeunessse et des générations, Paris, Flammarion, 2008.

[3] G. Simondon, « Réflexions préalables à une refonte de l’enseignement », Les Papiers du Collège international de philosophie, n°12.

[4] G. Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Paris, Aubier, 1958.

[5] Ibid., p. 107.

[6] F. Balibar, Galilée, Newton lus par Einstein, Paris, P.U.F., 1990 (3e éd.).

[7] G. Simondon, « Réflexions préalables à une refonte de l’enseignement », op. cit.