Péguy - extraits - De la situation faite au parti intellectuel

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Extrait 1 :  « Comment démolir l’enseignement, sans en avoir l’air »

C’est depuis ce temps, et c’est pour cette raison, entre beaucoup d’autres, mais c’est beaucoup pour cette raison que l’enseignement secondaire, et, naturellement, encore plus l’enseignement supérieur sont devenus à ce point suspects à la démocratie, et qu’on les a tant  maltraités, et que l’on a fait tout ce que l’on a pu pour les démolir, sans toujours en avoir l’air. Il y a tant de moyens, doucereux ou aigres, sournois ou violents, de démolir un enseignement qui a cessé de plaire, un enseignement d’État, quand on est l’État. Il y a le remaniement incessant des programmes, savamment conduit, savamment dosé, savamment administré. Il y a un heureux choix des titulaires, une conduite particulière de l’avancement. Il y a le népotisme, il y a le socérisme, il y a l’avilissement calculé du Collège de France, par le double jeu, par le jeu des chaires et par le jeu des titulaires, la diminution concertée, longuement conduite, et savamment, de cette maison considérée, non sans quelle apparence, comme la plus dangereuse de toutes, ayant été fondée pour être l’asile de la liberté intellectuelle et ayant malheureusement commis la faute impardonnable de demeurer assez fidèle à son programme, au statut de son institution. Une maison qui n’a pas de dortoirs, mais qui sous la troisième République entendrait la liberté comme sous François Ier. Un remaniement heureux des programmes et des chaires, beaucoup de remaniements, un incessant remaniement le choix scandaleux de certains candidats pour titulaires, une préférence marquée, renouvelée, incessamment confirmée aux candidats politiciens sur les candidats simplement universitaires, simplement intellectuels, simplement travailleurs, il y a cent moyens pour un État, tous également sûrs, de déshonorer sûrement, de déprécier un enseignement de l’État, de l’avilir, de le diminuer, de l’affamer, de l’exténuer et ainsi de le tuer. C’est par ces beaux moyens, ces simples moyens qu’on a en moins de dix ans complètement supprimé, anéanti l’hellénisme, la culture hellénique, et qu’ayant fait et réussi ce beau coup on veut aujourd’hui supprimer, aussi complètement, anéantir (ce qui ne reviendra peut-être pas tout à fait au même), le christianisme, la culture chrétienne (et ce qui ne se passera peut-être tout à fait de même), qui étaient, à des titres différents, les deux seuls morceaux d’humanité que l’on avait.

[…]

Pourvu donc, pourvu que l’on prenne certaines précautions, que l’on garde certaines apparences, qui permettent aux hypocrisies de se couvrir, aux paresses de plaider, aux  lâchetés de se justifier, un État peut ne pas faire trop crier, un État peut creuser intérieurement un enseignement d’État, un État peut vider un enseignement d’État de tout son contenu de culture  et de liberté. Et que l’ordre extérieur demeure le même.

OCDe la situation faite au parti intellectuel, t. II, pp. 716-717

 

Extrait 2 : Contre Ferdinand Buisson, le grand maître de l’enseignement primaire

Ce fut une opération, politique, parlementaire, particulièrement brillante, et qui réussit au-delà de toute attente, tout particulièrement, dans le monde de l’enseignement primaire. Nous-même, nous Péguy, sorti, comme élève primaire, de l’ancien enseignement primaire, qui était alors le nouvel enseignement primaire –on voit comment ils ont réussi-, nous primaire, on l’oublie trop, nous subîmes ou nous reçûmes cet enseignement des mains d’excellents maîtres, qui eux-mêmes l’avaient docilement, pieusement reçu des mains de notre grand-maître M. Ferdinand Buisson. M. Ferdinand Buisson n’était point, alors, le grand maître de l’Université. C’étaient les ministres qui étaient les grands maîtres de l’Université. Directeur de l’enseignement primaire pendant on ne sait combien d’années, et lui-même ne le sait plus,  M. Ferdinand Buisson était, ce qui est autrement capital, en France, le grand maître de l’enseignement primaire. À ce titre vingt-cinq ou trente générations de Français -je compte par générations annuelles-, vingt-cinq ou trente annuités de bons Français lui passèrent plus ou moins indirectement par les mains. Sans compter que tous les mouvements auxquels nous assistons aujourd’hui qui ont lieu dans le primaire ne sont que des continuations, plus ou moins directes, plus ou moins justifiées, plus ou moins suivies et avouées, plus ou moins bâtardes ou reconnues, plus ou moins fidèles, de ce grand mouvement initial.

OC, De la situation faite au parti intellectuel, t. II p. 706

 

Extrait 3 : « nous sommes sous le gouvernement des alphabètes »

Comment ces pauvres petites garçons s’apercevraient-ils qu’on leur a conté des histoires ? Tout contrôle est impossible. Parmi ces flopées de petits garçons qui usent traditionnellement les fonds de leurs culottes sur les bancs de nos écoles, combien peut-il y en avoir qui s’apercevront un jour que leurs bons maîtres leur ont fait d’excellents contes. Il faudrait pour cela ou qu’eux-mêmes un jour fissent des lectures. Mais Dieu merci il n’y a pas un Français sur un million, qui de lui-même et sans aucun enseignement puisse avoir l’idée de recourir à un texte. Ou qu’ils devinssent traditionnellement, suivant la filière, des élèves de nos enseignements secondaires ou de nos enseignements supérieurs. De l’un et de l’autre, ou de l’un ou de l’autre. Heureusement –heureusement pour la tranquillité du gouvernement du parti intellectuel-, ce n’est pas pour les timides tentatives de cultures de l’enseignement secondaire, c’est encore moins pour les dangereuses quoique timides tentatives de liberté de l’enseignement supérieur que nos plus de cent mille instituteurs dévoués et autres maîtres apprennent à plus de cinq ou six millions de leurs bons élèves à lire, écrire et à compter, -sans compter d’autres belles choses, car on a beaucoup perfectionné tout cela, depuis le temps que nous étions petits, et ils doivent au moins apprendre la sociologie à présent. Une minorité infime entrera seulement dans le secondaire. Et de cette minorité infime une nouvelle minorité infime, une deuxième et imperceptible minorité, fraction de fraction, minorité de minorité, entrera dans le supérieur. Tous les autres, l’immense majorité, la presque unanimité, on sait quelle sera leur culture, et quelle sera leur liberté. Ce n’est point pour la formation de la personne, ce n’est point pour les dangers de la culture et les dangers de la liberté, et ce n’est point  pour l’enseignement du secondaire ou l’enseignement du supérieur que des armées d’instituteurs enseignent à un peuple d’écoliers, tout ce que nous ne savons pas. C’est pour qu’à treize ans, et même avant, ils puissent lire en connaissance de lettres les pornographies de la Culotte rouge[1], et autres. C’est pour qu’à vingt et un ans accomplis, et même avant, souvent avant,  ils puissent lire en connaissance de lettres les pornographies des programmes électoraux.

En couvrant le tout, fournissant le tout, pour les crimes, pour les horreurs de l’alcoolisme moderne.

Ils sont ainsi gardés, et bien gardés, contre les dangers des anciens catéchismes. Ils sont garantis, bon teint, contre les dangers du catéchisme (romain).

À toute personne qui sur ce point me démentirait, j’offre de faire pendant un mois, à ses frais, naturellement, parce que je suis un ladre, ce que je fais souvent moi-même pour mon usage privé : le trajet du matin ou du soir, sur n’importe quelle ligne de la banlieue de Paris, dans un train ouvrier.

Ah non, ils ne sont pas analphabètes. Et l’on ne pourra pas dire que nous sommes sous le gouvernement des analphabètes. On pourra même dire que nous sommes sous le gouvernement des alphabètes.

OCDe la situation faite au parti intellectuel, t. II, pp. 714-715



[1] « La Vie en culotte rouge, hebdomadaire abondamment illustré, donnait à la fois dans le militarisme et dans la gauloiserie », indique Robert Burac OC, t. II, p.1469