Péguy - extraits - De la situation faite à l’histoire

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Extrait 1 : Enseignement de l’histoire et science de l’histoire sont-ils incompatibles ?

L’immense majorité des historiens se recrutent aujourd’hui dans les fonctions de l’enseignement ; et comme il n’y a rien de si contraire aux fonctions de la science que les fonctions de l’enseignement, puisque les fonctions de la science requièrent une perpétuelle inquiétude et que les fonctions de l’enseignement au contraire exigent imperturbablement une assurance admirable, il n’est point étonnant que tant de professeurs d’histoire n’aient point accoutumé de méditer sur les limites et sur les conditions de la science historique.

C’est à peine s’ils font de l’histoire, s’ils peuvent en faire, s’ils sont outillés, situés pour en faire ; ne leur demandons point de faire de la critique, de la philosophie, de la métaphysique. Tenons-nous en à l’histoire.

OCDe la situation faite à l’histoire, t. II, p. 485

 

Extrait 2 : À quoi tient le caractère dogmatique de l’enseignement de l’histoire à l’école primaire ?

Ceux qui appartiennent à l’enseignement primaire sont officiellement chargés, sous le gouvernement des préfets, leurs supérieurs hiérarchiques, d’enseigner au peuple une histoire gratuite, laïque et obligatoire ; sous le gouvernement de la République, ils sont tenus d’enseigner au peuple une histoire de défense républicaine ; sous un gouvernement réactionnaire ils seraient contraints, plus brusquement encore d’enseigner au peuple une histoire de défense réactionnaire. Et quand même ils auraient la liberté politique et sociale d’enseigner au peuple une histoire simplement historique, il n’est point prouvé que, sauf rares et très honorables exceptions, ils en auraient le goût ; l’autre liberté, la plus importante, la liberté intérieure, la liberté de l’esprit ; l’enseignement primaire demande une telle force d’affirmation , ne fût-ce que pour maintenir parmi les élèves la plus élémentaire discipline, et la science historique demande au contraire une telle force d’hésitation permanente qu’il faudrait un perpétuel miracle pour que le même esprit pût tenir à la  fois ces deux attitudes.

OC, De la situation faite à l’histoire, t. II pp. 485-486

 

Extrait 3 : Les meilleurs historiens se trouvent dans l’enseignement secondaire

Contrairement à ce que l’on croit généralement, c’est dans l’enseignement secondaire, et non pas dans l’enseignement supérieur, qu’il y a aujourd’hui, et les meilleurs historiens, et le plus de bons historiens. Si balancés que soient les secondaires entre les forces du primaire, qui les attirent par le bas, et les forces du supérieur, qui les attirent par en haut, entre la force d’affirmation du primaire et la force d’hésitation du supérieur, ils n’en tiennent  pas moins un équilibre unique, par cela seul qu’ils mènent une vie modeste, pauvre, et qu’ils sont restés en contact permanent avec les réalités de la vie départementale. Cette classe moyenne fait la force de la nation des historiens. C’est parmi eux que l’on trouve le plus d’historiens véritables, c’est-à-dire d’hommes qui recherchent passionnément la vérité des événements passés, particulièrement des événements humains, et qui le plus ordinairement la trouvent, dans la mesure où nous verrons qu’il est possible de la trouver.

Quand un jeune homme ou quand un homme de quelque maturité dispute, arrache aux fatigues et aux tares professionnelles un temps, un esprit qu’ensuite il reporte tout entier aux travaux de la recherche historique, on peut être assuré qu’il fait de l’histoire pour faire de l’histoire, et non point pour avoir de l’avancement dans les fonctions de l’enseignement de l’histoire. Nous n’avons aucune sécurité au contraire avec ces jeunes gens qui se faufilent directement dans l’enseignement supérieur de l’histoire, évitant soigneusement tout contact avec les désagréables réalités.

OC, De la situation faite à l’histoire, t. II p. 486

 

Extrait 4 :  « Les filiformes », une dénonciation de l’arrivisme dans l’enseignement supérieur

Loin de  nous être d’aucun secours, nous ne trouverons qu’hostilité chez ces professionnels de l’enseignement supérieur, je veux dire chez ces jeunes gens qui ne se sont jamais proposé comme fin première de l’homme que de passer directement dans l’enseignement supérieur. L’État est merveilleusement organisé pour eux. Merveilleusement outillé. Des chambres de chauffe régulièrement aménagées, juxtaposées bout à bout, avec des joints hermétiques, une succession de bourses communales, départementales, nationales, publiques, privées, internationales, une tuyauterie soignée de maisons et d’écoles, jusqu’aux tièdes sinécures des secrétariats et des bibliothèques, les conduisent, les font arriver jusqu’à l’enseignement de l’histoire universelle sans jamais avoir éprouvé les courants d’air de la vie.

Ce sont enfin des filiformes.

OC, De la situation faite à l’histoire, t. II, p. 490