Péguy - extrait - Quand l’école laïque prône des vertus catholiques

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Quand on demande à Jean Coste misérable d’oublier sa misère et de travailler d’un cœur léger à l’avènement du bonheur universel, premièrement on le prie de conserver, pour la commodité de la société laïque, certains sentiments qui sont proprement des sentiments catholiques, la renonciation, l’abnégation, le dévouement sous cette forme, la résignation, la patience, et d’une manière générale tous les sentiments qui sont de la charité ; or il n’est pas loyal de le lui demander pendant que l’on persécute le catholicisme ; secondement, on lui demande une feinte ; on lui demande étant misérable, de faire comme s’il ne l’était pas ; et troisièmement on lui demande une impossibilité ; le misérable ne peut pas s’abstraire de la misère ; tout en est teinté ; non seulement tous ses sentiments, mais toute sa connaissance ; vue à travers la misère, toute l’humanité est misérable ; peut-être est-elle misérable de partout, pourvu qu’on la regarde bien ; quand le misérable se demande s’il est bien vrai, s’il est bien assuré que l’humanité marche infailliblement vers une ère définitive d’un bonheur perpétuel, quand il se demande si cet ajournement perpétuel n’est pas une imitation de l’ajournement catholique éternel, quand il se demande si on ne le renvoie pas au Paradis terrestre pour se débarrasser de lui, comme les catholiques le renvoyaient au paradis céleste, avec cette aggravation qu’il ne jouira pas personnellement de cette béatitude ; quand il se demande si les optimistes sont toujours niais ou fourbes, quand il note que les optimistes ont toujours soin de commencer par se percher dans les situations qui sont les plus éloignées de la misère, quand il croit que l’humanité, quand il croit que l’humanité est mauvaise, qui l’en blâmerait, connaissant la misère et connaissant l’humanité ?

 

Charles Péguy, Œuvres en prose complètes, tome I, Gallimard, 1987, p. 1029.