Péguy - extrait - La rémunération des professeurs est la condition de la liberté de l’enseignement

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On nous demande parfois pourquoi nous sommes si résolument opposés au monopole d’État dans l’organisation de l’enseignement. Je répondrai aussitôt que je le pourrai. Je traiterai du monopole. Mais, dès aujourd’hui, comment ne voit-on pas tous les dangers, toute la tyrannie de ce subventionné. Non, monsieur, le personnel enseignant n’est pas subventionné : le personnel enseignant est rémunéré ; c’est une opération tout à fait différente ; les instituteurs, les répétiteurs, les professeurs, les chargés de cours et les maîtres de conférences ne sont pas subventionnés : ils sont rémunérés ; les maîtres de l’enseignement primaire, de l’enseignement secondaire, de l’enseignement supérieur ne sont pas subventionnés : ils sont rémunérés ; je ne sais pas combien M. Bouglé touche par mois pour son traitement ; mais quand l’État paye un homme comme M. Bouglé pour occuper une chaire de professeur ou pour tenir une maîtrise de conférences, on peut être assuré qu’il ne le paye pas son prix ; si M. Bouglé avait dépensé dans l’industrie ou dans le commerce privé l’activité qu’on lui connaît, s’il avait, dans l’État, tourné cette activité à des ambitions malsaines, il aurait depuis longtemps une situation financière brillante, supérieure de beaucoup à la modestie où il vit ; il serait un gros bourgeois, comme M. Henry Bérenger ; il serait un gros seigneur de politique, de journalisme et de littérature, comme M. Henry Bérenger.

Subventionné ! Ainsi quand un instituteur, quand un répétiteur, quand un modeste professeur a trimé tout le mois et qu’il se présente au guichet du percepteur ou de l’économat ou du secrétariat, il vient toucher une subvention, comme une compagnie transatlantique ! Le traitement défectueux qu’il reçoit pour le travail qu’il a fourni dans le mois, ce traitement serait une subvention !

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Subventionné. Tout peut passer par là. Toute servitude passera par là si les hommes libres n’y prennent garde. Si M. Bouglé est un rémunéré, il est un homme libre, il travaille librement, il enseigne librement ; il apporte aux élèves les résultats sincères de ses recherches libres. Si M. Bouglé est un subventionné, il n’est plus libre ; je te subventionne, il faut que tu enseignes ce que je veux. Le jour où M. Bérenger sera ministre, il faudra que M. Bouglé enseigne au monde la philosophie de M. Bérenger.

D’ailleurs, c’est un fait d’expérience que l’État, toutes les fois qu’il subventionne, et qu’il s’agit d’acheter des faveurs, des parts d’autorité, subventionne grassement, et toutes les fois au contraire qu’il paie du travail réel, paie très maigre.

Il y a des exemples innombrables de gros oisifs et de gros parasites grassement entretenus par l’État ; en revanche, l’État est le plus dur des patrons pour les petits fonctionnaires, quand il ne les redoute pas. Jean Coste, à qui il faut toujours revenir, meurt de faim : c’est parce qu’il travaille beaucoup. Les gros fonctionnaires sont grassement payés : c’est parce que, sauf de rares exceptions, ils ne font rien. Leur traitement n’est si considérable que parce qu’il n’est pas une rémunération, mais en effet une subvention affectée aux faveurs d’autorité.

 

Charles Péguy, Œuvres en prose complètes, tome I, Gallimard, 1987, pp 1061-1663.