Péguy - extrait - La misère est une épreuve continue, un enfer sur terre

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On confond presque toujours la misère avec la pauvreté ; cette confusion vient de ce que la misère et la pauvreté sont voisines ; elles sont voisines sans doute, mais situées de part et d’autre d’une limite ; et cette limite est justement celle qui départage l’économie au regard de la morale ; cette limite économique est celle en deçà de qui la vie économique n’est pas assurée, au-delà de qui la vie économique est assurée […]

La misère est tout le domaine en-deçà de cette limite ; la pauvreté commence au-delà et finit tôt ; ainsi la misère et la pauvreté sont voisines ; elles sont plus voisines, en quantité que certaines richesses ne le sont de la pauvreté ; si on évalue selon la quantité seule, un riche est beaucoup plus éloigné d’un pauvre qu’un pauvre n’est éloigné d’un miséreux ; mais entre la misère et la pauvreté intervient une limite ; et le pauvre est séparé du miséreux par un écart de qualité, de nature.

Beaucoup de problèmes restent confus parce qu’on n’a pas connu cette intervention ; ainsi on attribue à la misère les vertus de la pauvreté, ou au contraire on impute à la pauvreté les déchéances de la misère ; comme ailleurs on attribue à l’humilité les vertus de la modestie, ou au contraire on impute à la modestie les abaissements de l’humilité. […]

Comme il y a entre les situations où gisent les miséreux et la situation où les pauvres vivent une différence de qualité, il y a ainsi entre les devoirs qui intéressent les miséreux et les devoirs qui intéressent les pauvres une différence de qualité ; arracher les miséreux à la misère est un devoir social antérieur, antécédent ; aussi longtemps que les miséreux ne sont pas retirés de la misère, les problèmes de la cité ne se posent pas ; retirer de la misère les miséreux sans aucune exception, constitue le devoir social avant l’accomplissement duquel on ne peut même pas examiner quel est le premier devoir social. […]

Quand avec le peuple ou, vraiment, dans la peuple, nous parlons d’enfer, nous entendons exactement que la misère est en économie comme est l’enfer en théologie ; le purgatoire ne correspond qu’à certains éléments de la pauvreté ; mais la misère correspond pleinement à l’enfer ; l’enfer est l’éternelle certitude de la mort éternelle ; mais la misère est pour la plus grande part la totale certitude de la mort humaine, la totale pénétration de ce qui reste de vie par la mort ; et quand il y a incertitude cette incertitude est presque aussi douloureuse que la certitude fatale.

Charles Péguy, Œuvres en prose complètes, tome I, Gallimard, 1987, pp 1018-1023.