Paul Valéry - sur la lecture

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Rappelez-vous tout simplement comme les Lettres s'introduisent dans notre Vie. Dans l'âge le plus tendre, à peine cesse-t-on de nous chanter la chanson qui fait le nouveau-né sourire et s'endormir, l'ère des contes s'ouvre. L'enfant les boit comme il buvait son lait. Il exige la suite et la répétition des merveilles; il est un public impitoyable et excellent. Dieu sait que d'heures j'ai perdues pour abreuver de magiciens, de monstres, de pirates et de fées, des petits qui criaient: Encore! à leur père épuisé!... 

Mais enfin le temps vient que l'on sait lire, - événement capital -, le troisième événement capital de notre vie. Le premier fut d'apprendre à voir; le second, d'apprendre à marcher; le troisième est celui-ci, la lecture, et nous voici en possession du trésor de l'esprit universel. Bientôt nous sommes captifs de la lecture, enchainés par la facilité qu'elle nous offre de connaître, d'épouser sans effort quantité de destins extraordinaires, d'éprouver des sensations puissantes par l'esprit, de courir des aventures prodigieuses et sans conséquence, d'agir sans agir, de former enfin des pensées plus belles et plus profondes que les nôtres et qui ne nous coûtent presque rien; - et, en somme, d'ajouter une infinité d'émotions, d'expériences fictives, de remarques qui ne sont pas de nous, à ce que nous sommes et à ce que nous pouvons être ... 

De même que, sous le sommeil, il arrive, dit-on, que nous croyons vivre toute une existence, cependant que l'horloge ne compte que quelques secondes, - ainsi, par l'artifice de la lecture, il se peut qu'une heure nous fasse épuiser toute une vie; ou bien, par l'opération mystérieuse d'un poème, quelques instants qui eussent été sans lui des instants sans valeur, tout insignifiants, se changent en une durée merveilleusement mesurée et ornée, qui devient un joyau de notre âme; et parfois, une sorte de formule magique, un talisman -, que conserve en soi notre cœur, et qu'il représente à notre pensée dans les moments d'émotion ou d'enchantement où elle ne se trouve pas d'expression assez pure ou assez puissante de ce qui l'élève ou l'emporte.

 

Paul Valéry, Discours prononcé à la maison d'éducation de la Légion d'Honneur de Saint-Denis (1932), in Œuvres, t. 1, Gallimard, Pléiade, p. 1421-1422.