Péguy - extrait - Des trois ordres de l’enseignement, l’enseignement secondaire reste la « citadelle de la culture »

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L’enseignement secondaire donne un admirable exemple, fait un admirable effort pour maintenir, pour (sauve)garder, pour défendre contre l’envahissement de la barbarie cette culture antique, cette culture classique dont il avait le dépôt, dont il garde envers et contre tout la tradition. C’est un spectacle admirable que (celui que) donnent tant de professeurs de l’enseignement secondaire, pauvres, petites gens, petits fonctionnaires, exposés à tout, sacrifiant tout, luttant contre tout, résistant à tout pour défendre leurs classes. Luttant contre tous les pouvoirs, les autorités temporelles, les puissances constituées. Contre les familles, ces électeurs, contre l’opinion ; contre le proviseur, qui suit les familles, qui suivent l’opinion ; contre les parents des élèves ; contre le proviseur, le censeur, l’inspecteur d’académie, le recteur de l’académie, l’inspecteur général, le directeur de l’enseignement secondaire, le ministre, les députés, toute la machine, toute la hiérarchie, contre les hommes politiques, contre leur avenir, contre leur carrière, contre leur (propre) avancement ; littéralement contre leur pain. Contre leurs chefs, contre leurs maîtres, contre l’administration, la grande Administration, contre leurs supérieurs hiérarchiques, contre leurs défenseurs naturels, contre ceux qui naturellement devraient les défendre. Et qui les abandonnent au contraire. Quand ils ne les trahissent pas. Contre tous leurs propres intérêts. Contre tout le gouvernement, notamment contre le plus redoutable de tous, le gouvernement de l’opinion, qui partout est toute moderne. Pourquoi. Par une indestructible probité. Par une indestructible piété. Par un invincible, un insurmontable attachement de race et de liberté à leur métier, à leur office, à leur ministère, à leur vieille vertu, à leur fonction sociale, à un vieux civisme classique et français. Par un inébranlable attachement à la vieille culture, qui en effet était la vieille vertu, qui était tout un avec la vieille vertu, par une continuation, par une sorte d’héroïque attachement au vieux métier, au vieux pays, au vieux lycée. Pour quoi. Pour tenter d’en sauver un peu.  C’est par eux, par un certain nombre de maîtres de l’enseignement secondaire, par un assez grand nombre encore heureusement, que toute culture n’a point encore disparu de ce pays. Je connais, je pourrais citer moi tout seul, moi tout seul petit cent cinquante professeurs de l’enseignement secondaire qui font tout, qui risquent tout, qui bravent tout, même et surtout l’ennui, le plus grand risque, la petite fin de carrière, pour maintenir, pour sauver ce qui peut être encore sauvé. On trouverait difficilement cinquante maîtres de l’enseignement supérieur, et même trente, et même quinze, qui se proposent autre chose (outre la carrière, et l’avancement, et pour commencer précisément d’être de l’enseignement supérieur), qui se proposent autre chose que d’ossifier, que de momifier la réalité, les réalités qui leur sont imprudemment confiées, que d’ensevelir dans le tombeau des fiches la matière de leur enseignement. […]

Les instituteurs ne font point tant partie du parti intellectuel. Ni tant qu’ils le croient. Ni tant qu’ils le voudraient bien. Ils ont tant d’autres attaches encore dans le pays réel, quoi qu’ils fassent. Ils sont beaucoup plus les agents de la culture qu’ils ne le voudraient. Les professeurs de l’enseignement secondaire n’en font pour ainsi dire aucunement partie, excepté les politiciens, les quelques-uns qui ont chauffé leur avancement, leur rapide acheminement sur Paris. Autrement, pour tout le reste, pour tous les autres, pour tout le corps, on peut dire que l’enseignement secondaire, tout démantelé qu’il soit, tout défait que l’on l’ai fait, est encore la citadelle, le réduit de la culture en France.

On fait quelque fois grand état, dans le supérieur, au moins dans le commencement, dois-je dire pour épater les nouveaux, les jeunes gens, de ce que les professeurs de l’enseignement secondaire font des classes, tandis que messieurs les maîtres et professeurs de l’enseignement supérieur au contraire font des cours. Il faut malheureusement le leur dire : Dans l’état actuel de l’enseignement c’est dans les classes que se distribue encore beaucoup de culture, et c’est dans les cours qu’il n’y en a plus.

Charles PéguyNotre jeunesse (1910), Œuvres en prose complètes, III, Paris, Gallimard, coll. "Bibliothèque de La Pléiade", pp.32-34.