La crise des institutions de programme - Intervention publique à Bobigny le 11/12/08

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La version audio de cette intervention peut être écoutée ici.

Texte (non entièrement rédigé) ayant servi de base à une conférence donnée pour l’association SAGA, le 11 décembre 2008 à Bobigny.
Certains passages de ce texte sont repris de cet article publié ici-même.

Martin Kippenberger - Untiteld 89/90

 

La crise des « institutions de programme »
présentation de quelques thèses du philosophe contemporain Bernard Stiegler 

 

 

1.     Constats et explications courantes

De nombreuses données, études et autres faits divers, régulièrement rapportés par les medias, témoignent d’évolutions inquiétantes et de symptômes révélateurs d’une crise des relations sociales et des comportements individuels.

Plus particulièrement, je mettrais l’accent sur quatre séries de phénomènes :

- une crise de l’école qui se manifeste par divers symptômes, plus ou moins saillants et massifs, tels que, pêle-mêle : une certaine indifférence – et parfois une franche hostilité - des élèves à ce qui s’y enseigne, une démotivation relative mais sensible – et qui peut aller jusqu’à des états dépressifs - des enseignants eux-mêmes, un certain discrédit de l’institution en tant que telle aux yeux des familles voire de l’ensemble de la société, une difficulté croissante, dans bon nombre d’établissements - en particulier de collèges – à obtenir les conditions minimales de calme et d’écoute nécessaires au déroulement des cours, une augmentation des actes de violence à l’intérieur même de l’enceinte scolaire (entre élèves, mais aussi envers les enseignants), une mise en cause, sous des angles d’attaque multiples, de l’efficacité du système scolaire en termes de connaissance et de compétences acquises, etc.

Quiqu’il en soit de la nature et de l’ampleur exactes de ces phénomènes, il est en effet, me semble-t-il, possible et nécessaire de parler d’une « crise » de l’école dans la mesure où, en tout cas, cette institution rencontre bel et bien des difficultés profondes, et non seulement conjoncturelles ou purement localisées, à fonctionner normalement et à assurer correctement sa mission, ce que l’on attend d’elle.

- Cette crise de l’école, en particulier pour ce qui concerne les comportements des élèves, est souvent elle-même rapportée à une crise de la famille ou des relations familliales – voire des relations intergénérationnelles : d’un côté, de nombreux enseignants dénoncent un défaut d’éducation parentale qui selon eux les empêche de développer leur tâche propre d’instruction, et l’institution scolaire – et l’Etat lui-même - se voit – ou se croit – tenue en effet de se substituer toujours plus à ces parents prétendument défaillants, en termes de discipline comportementale ; d’un autre côté, de nombreux parents – de familles monoparentales ou non – reconnaissent d’eux-mêmes, semble-t-il, leur propre difficulté voire leur propre impuissance à élever leurs enfants, notamment adolescents, se sentent ou sont présentés comme « dépassés » par leurs enfants, et comme « démunis » devant eux, etc.

- Cette crise de la famille – et parfois aussi celle de l’école - est souvent elle-même articulée à ce que l’on appelle plus généralement une « crise de l’autorité » ou une « crise du rapport à la loi » - avec un petit ou un grand L -, mais que je préférerais appeler ici une « crise de la minorité », et qui se manifesterait, dans ses formes les plus aigües, par des actes d’incivilité, comme on dit, ou de violence, souvent « gratuits », qui semblent commis par un nombre grandissant d’enfants de plus en plus jeunes, enfants ou adolescents qui ne reconnaîtraient plus guère l’autorité de leurs parents ou de l’Etat (école, services publics, police, etc.), et qui ne mesureraient pas même la gravité de certains de leurs actes.

J’ajouterais tout de suite ici que cette crise de la minorité ou de la responsabilité personnele n’est en fait pas réductible aux seuls « jeunes », et encore moins aux seuls mineurs (au sens légal du mot), mais qu’elle affecte aussi le monde des adultes, comme en témoignent d’autres faits divers assez inédits et frappants : tel par ex. le cas de Richard Durn, qui ouvre Aimer, s’aimer, nous aimer. (2002, assassine 8 membres du conseil municipal de Nanterre, pour « au moins une fois dans sa vie, avoir le sentiment d’exister », puis se suicide 2 jours plus tard).

- pour finir, je joindrais à cette liste les préoccupations contemporaines quant au développement récents de certains troubles psychiques dans l’ensemble des pays indsutrialisés, en particulier chez les enfants et adolescents mais pas seulement, tels les troubles de l’attention (attention deficit disorder) ou encore ce que l’on appelle « hyperactivité », et peut-être même les signes d’une augmentation générale des troubles de nature psychotiques au sein de la population tout entière. J’entends ici psychose au sens psychanalytique d’une perturbation ou d’une rupture entre le moi et le réalité.

Or, pour expliquer ces ensembles de phénomènes, qui ne sont d’ailleurs pas toujours clairement reliés entre eux, et pour y répondre, on avance en général les causes et les remèdes suivants, qui sont eux-mêmes de nature très diverse voire opposée  :

-       le déterminisme social et la misère socio-économique – effectivement criante – dans laquelle vit une grande partie de la population. De ce point de vue, une meilleure répartition des richesses ou même seulement l’augmentation du fameux « pouvoir d’achat » serait donc la solution principale aux problèmes évoqués à l’instant. Or, cette analyse me semble trop courte, en particulier parce qu’elle ne permet pas de rendre compte du fait que les phénomènes de crise en question ne touchent pas seulement les couches les plus défavorisées de la population – bien qu’ils les touchent sans doute de manière plus aigüe et systématique -, mais concernent l’ensemble des couches ou classes sociales.

-       Très loin de cette 1e interprétation, on trouve de plus en plus aujourd’hui une autre manière d’interpréter ces phénomènes, en termes de déviance comportemntale individuelle voire de déterminisme génétique : certains individus seraient en eux-mêmes, et presque par nature, instables et dangereux, porteurs de dysfonctionnements psychiques, et il s’agirait donc de les « dépister » le plus tôt possible, afin de « traiter » pour ainsi dire ces éléments toxiques, de les tenir à l’écart ou du moins d’en réduire les pouvoirs de nuisance sur le reste du corps social, par différents moyens. Cette analyse et les propositions qui en découlent peut être bien représentée par ex. par les travaux de l’INSERM de 2002 et 2005 (je crois) préconisant de repérer dès le plus jeune âge des enfants ayant une sorte de prédisposition à la déliquance.

Bien sûr, cette vue me paraît non seulement erronée mais éthiquement inacceptable, et il est heureux qu’une mobilisation importante ait eu lieu à l’occasion de la publication de ces rapports, notamment à travers le mouvement « pas de zéro de conduite ».

-       Enfin, on a pu entendre également une sorte d’analyse de type historique – en fait, une analyse profondément morale ou moralisante, donc non historique  - qui tentait de faire remonter une partie au moins de ces phénomènes – en part. ceux qui relèveraient d’une crise de l’autorité – à …. Mai 68, et à la prétendue dissolutuion des mœurs et des valeurs qu’aurait porté ce mouvement. On sait que cette « anayse » - si l’on ose appeler analyse ce qui relève plutôt d’un reflexe idéologique – a notamment été avancée par l’actuel président de la République, lui-même pourtant très bon représentant, en un sens, de la génération 68…

 

Or, je voudrais soutenir ici la thèse selon laquelle ces explications – et les remèdes qu’on croit pouvoir en déduire - sont très insuffisants, et même contre-productifs dans la mesure où sont ainsi masquées des causes plus profondes, que je voudrais maintenant tenter de présenter, en m’appuyant essentiellement sur la pensée du philosophe contemporain Bernard Stiegler, en particulier dans Prendre soin, de la jeunesse et des générations (Flammarion, 2008, noté maintenant PS)

 

Présentation de Bernard Stiegler, 50 ans env. :

-       philosophe de la technique d’abord, très profondément influencé par la pensée de Gilbert Simondon en particulier ; cet intérêt pour la question de la technique a amené BS à occuper notamment des fonctions importantes au sein de l’INA, puis de l’IRCAM, auj. au DC de Beaubourg, et à enseigner à l’UTC de Compiègne.

-       Philosophe "autodidacte", qui a appris la philosophie en …. prison, pour des braquages de banque à la fin des années 70.

-       A publié de nombreux ouvrages – au moins une quinzaine, chez Galilée et Flammarion -, mais son travail depuis plusieurs années se concentre sur une critique des formes actuelles du capitalisme, opérant une sorte de synthèse entre Marx et Freud et Simondon.

 

2.     Selon Bernard Stiegler, cette situation, pour être comprise doit tout d'abord être replacée dans le cadre d’une évolution majeure du système capitaliste, devenu « société de consommation » ou capitalisme pulsionnel et culturel, couplée avec le développement massif des « technologies de l’esprit ». Pour BS, ce qui permet de vraiment comprendre l’ensemble de ces évolutions inquiétantes, c’est d’abord la lutte voire la guerre qui est menée par ce qu’il appelle les « industries de programme » (que sont en particulier les medias audiovisuels, mais pas seulement) contre les « institutions de programme » (en premier lieu la famille et l’école).

C’est aussi ce qu’il appelle le règne de la « télécratie », en tant qu’il menace la « démocratie », et au delà le lien social lui-même et l’équilibre psychique des individus : autrement dit, il faut en effet diagnostiquer une crise que l’on pourrait qualifier de « psycho-sociale », mais cette crise elle-même est d’abord celle d’un stade, encore mal compris, du capitalisme industriel, devenu « hyprindustriel ».

En effet, ce qui fait la singularité de l’époque actuelle, c’est surtout un certain stade inédit du capitalisme, que Bernard Stiegler nomme parfois « capitalisme pulsionnel », parfois « populisme industriel », et qu’il définit, pour l’essentiel, ainsi : une économie de consommation, et non plus de production, à visée « comportementaliste »[1], et dont le moteur se trouve dans la conjonction entre la « science » du marketing , le développement de la « société de services », et l’utilisation massive des « medias » analogiques puis numériques, que Stiegler appelle des « psychotechnologies »[2]. Parce que l’enjeu, depuis les années 50-60, n’est plus tellement d’assurer la production mais plutôt la vente et la consommation des biens produits par un appareil structurellement en surproduction, les groupes industriels, devenus mondiaux, visent explicitement[3] à s’assurer le contrôle comportemental des individus, c’est à dire leur « esprit », leur « désir », leur « identité » : or, pour Stiegler, les acteurs et les instruments essentiels de ce contrôle sont aujourd’hui les « industries de services » - qui produisent et vendent des « savoir-vivre » - et singulièrement les « industries de programmes » (télévision, cinéma, Internet, jeux vidéos, etc.) :

La question du XXIe siècle est celle de la révolution des modes d’existence humains, qui doivent devenir des modes de consommation en liquidant les savoir-vivre dans ce qui devient une économie industrielle de services dont les industries de programmes sont la base. C’est ce qui conduit à la destruction des milieux associés[4], c’est-à-dire des milieux symboliques, qui sont remplacés par des milieux dissociés, c’est-à-dire des milieux cybernétiques.[5]

Pour le marketing, utilisant massivement les psychotechnologies des industries de programmes, il s’agit justement et littéralement de tenter de programmer nos désirs, de capter notre attention, c’est à dire aussi de « disposer » notre « cerveau », de le rendre « disponible », d’en « disposer », c’est-à-dire, au fond, de réduire notre subjectivité à son fonctionnement[6] : et en vue de ce contrôle, le marketing trouve dans les « technologies de l’information et de la communication » de très puissants « poisons », dans la mesure où celles-ci se révèlent fortement « psychotropes », s’inscrivant mieux que d’autres dans le flux même des consciences[7].

Mais d’autre part, dans son entreprise même, cette nouvelle logique capitaliste se heurte de plein fouet à ce que Bernard Stiegler appelle les « institutions de programmes », que sont en particulier l’institution familiale et l’institution scolaire. Ces institutions ont en effet pour fonction elles aussi de faire adopter des « programmes », des conduites, des savoir-faire et des savoirs aux nouvelles générations, et doivent pour cela « capter leur attention », et c’est pourquoi les familles et plus encore les enseignants se sentent souvent en rivalité directe avec les « programmes » télévisuels et plus généralement médiatiques. C’est pourquoi, inversement, les industries de programme, en particulier à travers la publicité, tendent à décrédibiliser l’autorité parentale ou professorale[8] :

Les industries de programmes, en tant que bras armés de la télécratie, ont pour but de prendre le contrôle des programmes comportementaux qui régulent la vie des groupes sociaux, et donc d’en dessaisir le système éducatif, pour les adapter aux besoins immédiats du marché. Elles entrent ainsi nécessairement en lutte aussi bien avec les familles qu’avec les institutions de programmes (…).[9]

Ce que les parents et les éducateurs (quand ils sont encore majeurs eux-mêmes) forment patiemment, lentement, dès le plus jeune âge, et en se passant le relais d’année en année sur la base de ce que la civilisation a accumulé de plus précieux, les industries audiovisuelles le défont systématiquement, quotidiennement, avec les techniques les plus brutales et les plus vulgaires tout en accusant les familles et le système éducatif de cet effondrement. C’est cette incurie qui constitue la cause première de l’extrême affaiblissement des établissements d’enseignement aussi bien que de la structure familiale.[10]

 

Or, dans la mesure où cette guerre est pour le moment largement dominée par les industries de programme, les résultats en sont l’inversion générationnelle et le développement d’une irresponsabilité généralisée, dont les individus sont accusés mais dont on peut soutenir qu’ils sont d’abord les victimes.

 

3.     Logique de l’irresponsabilité et de la minorité généralisée :

PS s’ouvre justement, par un chapitre consacré à la réforme de la minorité pénale et sur la question de la déliquance des mineurs.

La délinquance des mineurs

début de PS

delinquere : faire défaut, d’où être en faute ; linquere : abandonner.

La responsabilité (comme attitude et sentiment moral/éthique) est une « compétence socialement acquise » (PS, 12), c’est à dire construite par des dispositifs et institutions, en particulier la famille et l’école.

Or, la société de consommation  « tend systématiquement à installer les consommateurs, mineurs comme majeurs, dans un sentiment structurel d’irresponsabilité » (PS, 13)

De ce point de vue, la remise en cause de la minorité pénale des enfants, qui constitue en même temps en une dénégation de la responsabilité des majeurs (censés les élever), ne fait qu’aggraver ces phénomènes d’irresponsabilité généralisée.

Plus profondément, l’autoritarisme croissant et la tendance représsive de nos sociétés est le signe d’une faiblesse croissante de la force symbolique de la loi, et contribue en cela à en poursuivre l’affaiblissement.

La déliquance n’a pas besoin d’un « traitement » mais d’un « soin », d’un cure, d’une thérapeutique sociale, d’une attention : car un tel soin donné est la condition d’une intériorisation authentique de la loi, alors que l’appareil de repression n’est jamais qu’un pis-aller.

BS associe de manière saisissante cette évolution irresponsable et deresponsabilisante du droit des mineurs avec l’évocation d’une publicité récente de Canal J : les enfants mérient mieux que « ça », où « ça » désigne les parents et les grands parents.

La société de consommation tend à produire une inversion générationnelle, faisant des enfants/adolescents les prescripteurs du comportement de leurs parents, qui se trouvent par là-même décridibilisés et infantilisés, des adultes rendus structurellement mineurs, et par là incapables de rendre leurs enfants majeurs : minoration et régression de masse, à laquelle on répond par une majoration prématurée de l’enfant, qui ne fait qu’aggraver le symptôme.

La responsabilité se forme à travers des processus d’identification successifs – à commencer par des identifications primaires aux parents -, à travers lesquels se constitue ce que Freud appelle le « surmoi », qui est, pour le dire ainsi, l’instance morale du sujet, le rapport à la Loi, elle-même fondement, donc, de son sentiment de responsabilité.

Le « nihilisme juvénile » au contraire produit une identification regressive et une « sublimation négative ».

Le passage à l’acte délictueux de plus en plus juvénile est la maladie du désir par où s’accomplit le nihilisme. Il est provoqué par une dégradation de l’organisation sociale soumise à la loi de la consommation qui pousse les parents à abandonner leur famille aux dispositifs de captation destructrice de l’attention tout en s’y abandonnant eux-mêmes, ce qui installe une démission parentale massive – malheureusement très au-delà du seul périmètre des quartiers si étrangement dits « sensibles ».

PS, 85

 

4.     En effet, cette guerre et la logique du capitalisme pulsionnel qui l’entretient produit plus généralement une désublimation ou une sublimation négative généralisée, un insensibilisation individuelle et collective, qui peut aussi se dire comme une crise de l’attention dans le double sens psychique et éthique du mot.

Le concept d’attention, très présent dans son travail depuis quelques années, est à prendre ici en plusieurs sens : Stiegler parle à la fois d’attention psychique et d’attention sociale, et fait entendre, parfois successivement, parfois simultanément, le sens perceptif (« être attentif ») et le sens pratique ou éthique (« faire attention », prendre soin).

Commençons d’abord ici par ce qu’il dit de l’attention au sens psychique, c’est-à-dire, grossièrement, la capacité d’un esprit à saisir – c’est à dire aussi à constituer - son objet.

Commentant notamment des travaux récents qui paraissent établir un lien de causalité entre l’attention deficit disorder[11] dont souffrent un nombre croissant de jeunes américains et l’omniprésence autour d’eux depuis la toute première enfance[12] de postes de télévision et autres instruments de stimulation auditive et visuelle, Bernard Stiegler commence par dresser un tableau inquiétant des conditions actuelles de développement du cerveau humain dans un milieu qui lui serait devenu particulièrement toxique : la synaptogenèse[13] d’un très jeune enfant surexposé à ces sollicitations audio-visuelles aurait pour caractéristique de rendre plus difficile sa concentration profonde ou durable ultérieure, telle qu’elle sera notamment requise par l’école. Selon les termes employés par ces études, ce nouveau contexte rendrait plus incertaine la pratique future d’une deep attention (littéralement attention profonde) et favoriserait au contraire une hyper attention,  caractérisée par « les oscillations rapides entre différentes tâches, entre des flux d’information multiples, recherchant un niveau élevé de stimulation, et ayant une faible tolérance pour l’ennui (…) »[14].

Au delà de ce point de vue neurologique, Stiegler explique en quoi la réception des objets audiovisuels suscite et développe chez le sujet une toute autre attitude psychique que celle du livre[15]. Une première différence tient au fait que l’opération de la lecture est commandée par le lecteur lui-même alors que celle de la perception audiovisuelle est asservie au temps de l’appareil mécanique de projection : il en découle que le temps de la lecture (et de l’écriture) est en droit un temps « libre » ou souverain, le temps de l’examen « à loisir », d’une certaine maîtrise attentionnelle de l’objet[16] ; alors que le spectacle audiovisuel a d’abord pour effet de capter le temps de conscience du spectateur, et tendance à l’entraîner passivement dans son cours. A cette différence s’y articule une autre : savoir lire c’est nécessairement savoir aussi bien écrire, et réciproquement, alors que le spectateur audiovisuel est le plus souvent réduit à une position de consommateur non producteur. Or ce que Stiegler appelle « misère symbolique » tient notamment à cette dissociation entre des individus producteurs de symboles et la grande masse de ceux qui les reçoivent en ne pouvant que les consommer sans être capables d’en émettre à leur tour[17]. Enfin, c’est le caractère singulier et singularisant de la transmission scolaire à travers l’écrit — et la médiation  décisive du « maître » — qui doit être opposé à la dimension massivement industrielle  voire grégaire de la diffusion des programmes audiovisuels : ceux-ci ont la plupart du temps pour effet et même pour fonction de produire une « synchronisation » des consciences — de leur perceptions, de leur souvenirs, bref de leur expérience, qui devient ainsi plus proche d’un conditionnement —, là où l’on peut soutenir que l’enseignement scolaire et livresque, au contraire, tel que l’école de Jules Ferry en généralise le principe à l’ensemble de la société, vise en principe la formation d’individus singuliers, c’est à dire porteurs d’un rapport à chaque fois inédit au savoir dans son ensemble : ainsi, en droit et en fait, dans la plupart des cas et même lorsqu’elle est pratiquée en commun — comme dans une classe —, la lecture est une opération foncièrement individuelle, voire solitaire ou solipsiste, qui à la fois requiert et développe une attitude d’attention mono-centrée, appelée « concentration » ou encore « deep attention ».

Or il y a un lien essentiel entre l’attention en ce sens perceptif et les formes éthiques, individuelles et sociales, de l’attention, du souci ou du soin : l’attention perceptive ou cognitive est en effet une façon de prendre soin d’un objet, de le « considérer » ou de le « prendre en considération », et par là-même de prendre soin de soi-même, et de tout ce qui n’est pas soi.

le soi est indissociable du soin tel qu’il a d’emblée une double dimension psychique et sociale, en sorte que prendre soin de soi est toujours déjà prendre soin de l’autre et des autres.

PS, 283.

BS veut ainsi tirer les questions de psychothérapeutiques en direction de questions sociothérapeutiques (cf. conférence Divers - Prendre soin 1, conférence prononcée par Bernard Stiegler le 27 juin 2008 à l'association Cré-action psy à Poitiers)

Etre « attentionné », faire attention à l’autre aux autres, être civilisé, comprendre qu’on n’est pas seul, dépassser l’égocentrisme infantile : cela suppose des schèmes d’adoption, de captation/formation de l’attention qui sont techniques, comme la comptine, les manières de table, l’hygiène, etc.

Autrement dit, l’exploitation systématique des capacités d’attention psyqchique a conduit et continue de conduire au dépérissement de l’ensemble des facultés d’attention individuelles et collectives : le jetable = ce que l’on consomme sans devoir en prendre soin ;

C’est donc à partir de ce point de vue et de ces notions de « soin » et d’ « attention », qu’il faudrait comprendre, aborder et tenter de résoudre, selon BS, un très grand nombre de problèmes et de crises proprement contemporains : c’est en effet d’un même mouvement qu’il faut prendre soin des milieux psychiques individuels, des milieux sociaux collectifs, et au delà, par là-même aussi des milieux naturels.

Julien Gautier.

http://skhole.fr

 



[1] Et constituant en cela un « psycho-pouvoir ». Selon Stiegler , la notion de « psycho-pouvoir » doit être substituée désormais à la notion foucaldienne de « bio-pouvoir » : ce ne sont plus seulement des Etats qui cherchent à contrôler le corps et la vie des citoyens, mais des multinationales qui visent le contrôle des esprits.

[2] B. Stiegler propose dans son livre une distinction capitale entre « psychotechnologies » et « nootechnologies », c’est à dire entre des techniques et des pratiques favorisant « l’esprit » et son individuation, et d’autres le maintenant au contraire dans un état de « minorité » : « esprit » est en effet la traduction du mot grec nous. Cependant, pour Stiegler, toute technique, originairement, est ambivalente comme un pharmakon (un médicament, en grec), à la fois remède et poison : l’écriture alphabétique, par exemple, a pu et peut encore être aussi bien un instrument d’émancipation que d’aliénation. C’est pourquoi la « politique de l’esprit » qu’il appelle de ses vœux doit consister, sur la base d’une « pharmacologie », à faire en sorte que les psychotechnologies d’aujourd’hui deviennent des nootechnologies, favorisent « l’intelligence » et non pas la « bêtise », la « majorité » et non pas la « minorité », le « soin » et non pas « l’incurie ».

[3] Cf. par exemple la déclaration inouïe de Patrick Le Lay, alors Président de TF1, sur « le temps de cerveau disponible » vendu par sa chaine à Coca-Cola et aux autres annonceurs publicitaires : « il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective « business », soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. (…) [Pour qu’]un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. (…) Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. », Le Monde du 11-12 juillet 2004.

[4] « Est « associé » un milieu symbolique où ceux qui reçoivent des symboles sont capables et susceptibles de les renvoyer en les individuant à leur tour. » (PS, 51). Un milieu « dissocié » se caractérise au contraire par la dissociation qu’il produit entre consommateur/récepteur et producteur/émetteur de symboles.

[5] PS, 230.  « cybernétique » signifie ici réduction au pur calcul.

[6] Le marketing utilise d’ores et déjà certains acquis des neurosciences, et, après s’être intéressé un temps à la psychanalyse, place maintenant de grands espoirs dans les développements des sciences cognitives. En tout cas, il s’agit toujours de faire adopter inconsciemment un certain comportement.

[7] B. Stiegler a montré ailleurs, notamment dans les premiers tomes de La technique et le temps, ce qui fait la spécificité des techniques d’enregistrement et de reproduction du son et de l’image. Pour le dire ici en quelques mots, l’essentiel tient à ce qu’ils constituent des « objets temporels », c’est-à-dire qu’ils se donnent nécessairement en coïncidence avec le flux même du vécu, qu’ils trament ainsi de manière intime et profonde. De là découle notamment leur puissance captatrice d’attention.

[8] B. Stiegler fait plusieurs fois référence dans son livre (cf. en particulier le chapitre 1, p. 14 et sqq.) à un spot publicitaire récent de Canal J, dont le message explicite est de dénoncer la ringardise des adultes :  les enfants méritent « mieux que ça » où « ça » désigne les parents et les grands parents ridiculisés par le spot. Plus généralement, c’est le cadre et le sens même des relations intergénérationnelles qui tendent à être court-circuités par les industries de programmes et les psychotechniques, dans la mesure où celles-ci entrent en conflit direct avec ce que Stiegler appelle les « institutions de programmes » que sont la famille et l’école. La question de la « démission des parents » devrait être instruite à partir de la compréhension de cette lutte entre institutions et industries de programmes.

[9] PS, 111.

[10] PS, 135-136.

[11] Littéralement : désordre et déficit d’attention.

[12] « Aux Etats-Unis, dès l’âge de trois mois, 40% des bébés regardent régulièrement la télévision, des DVD ou des enregistrements vidéo. Le proportion passe à 90% à partir de deux ans, selon une enquête conduite par Frederic Zimmerman et Dimitri Christakis [Pediatrics, vol. 113]. Celle-ci confirme en outre les résultats d’une autre étude, qui concluait, trois ans plus tôt , que l’exposition des bébés entre un et trois ans aux programmes de télévision augmente le risque de les voir souffrir de déficit attentionnel au cours du développement de l’appareil psychique. », PS, 107.

[13] La synaptogénèse désigne le développement des synapses, qui sont elles-mêmes des circuits reliant les neurones du cerveau entre eux.

[14] Katherine Hayles, Hyper and Deep Attention : the Generational Divide in Cognitive modes, 2007, cité par B. Stiegler, PS, 137. Bernard Stiegler critique cependant l’expression de « hyper attention », en insistant sur le fait que l’attention ainsi curieusement nommée est avant tout une attention dispersée et discontinue, plus proche de l’alerte ou de la vigilance — ou encore du « zapping » — que de la réflexion ; cette hyper-stimulation de l’attention mène en réalité à un déficit attentionnel, produit non de l’hyper mais de l’infra-attention  : cf. en particulier PS, 144 et sqq.

[15] Cf. en particulier PS, 154 et sqq.

[16] C’est–à-dire la temporalité de la skholè : sur ce point, cf. sur ce site l’article sur le mot skholè.

[17] Cf. infra, note 4 sur les milieux « associés » et « dissociés ».

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Argumentaire Journ-e Saga du 11[1].12. 08.pdf125.71 Ko

Commentaires

Causes profondes...

"Enfin, on a pu entendre également une sorte d’analyse de type historique – en fait, une analyse profondément morale ou moralisante, donc non historique - qui tentait de faire remonter une partie au moins de ces phénomènes – en part. ceux qui relèveraient d’une crise de l’autorité – à …. Mai 68, et à la prétendue dissolution des mœurs et des valeurs qu’aurait portée ce mouvement. On sait que cette « analyse » - si l’on ose appeler analyse ce qui relève plutôt d’un réflexe idéologique – a notamment été avancée par l’actuel président de la République, lui-même pourtant très bon représentant, en un sens, de la génération 68…"

Cette analyse ou pseudo-analyse, même si elle est fausse en tout ou en partie, mériterait peut-être une critique plus détaillée et moins arrogante. Ce n'est pas en balayant d'un revers de main ce "réflexe idéologique" qu'on peut l'effacer, s'il est infondé, ou l'amener à se dépasser vers une pensée construite et historiquement fondée.

De plus, en sous-entendant que cette "sorte d'analyse" appartiendrait uniquement à la droite réactionnaire ou ultra-capitaliste, vous tendez à occulter le fait que des partisans de l'instruction pour tous, même maladroitement, font aussi quelquefois cette analyse.
Que l'on puisse assimiler sans préciser de quel point de vue on se place les uns et les autres n'est pas tenable.

Marc Le Bris, par exemple, n'est pas Nicolas Sarkozy.

Voir sa conférence "De l'influence de mai 1968 sur la réforme de l'enseignement" en allant sur http://marc.le.bris.free.fr/pages/pconf.html

Certains trouvent peut-être cet instituteur de Bretagne fort naïf, et peut-être qu'ils ont raison. Certes, il est moralisant et peut-être ne voit-il pas bien les causes profondes de la crise de l'école en attaquant en partie Mai 1968. Peut-être. Admettons.

Mais défendre comme il le fait une instruction de qualité pour tous, laïque, gratuite et obligatoire, n'est pas réductible à un réflexe idéologique de droite. La vérité n'a pas d'âge, et on n'est pas conservateur en disant que 2 + 2 = 4.

Et c'est même plutôt une exigence de bon sens quand l'expérience d'un enseignement progressif et cohérent montre qu'une instruction de qualité de masse est possible pour tous (sauf handicaps exceptionnels ne permettant pas une prise en charge par le maître, pas plus de 1-2 %, on est loin des taux actuels d'échec scolaire).

Et cela s'oppose à ceux qui, "de gauche" comme "de droite", arguent des inégalités socio-culturelles pour justifier l'échec scolaire ou la création d'écoles libres.

La crise de l'école, selon Marc Le Bris, doit aussi s'analyser en fonction des réformes pédagogiques et des changements dans la manière d'enseigner, changements nocifs qui ne sont pas dû à mai 1968, qui ont commencé bien avant, mais qui ont connu en mai 1968 un coup d'accélérateur. Des programmes d'enseignement de qualité, un enseignement de qualité permettent aux enfants de construire leur personnalité de manière harmonieuse et de contrecarrer les effets des "industries de programme".

"Pour BS, ce qui permet de vraiment comprendre l’ensemble de ces évolutions inquiétantes, c’est d’abord la lutte voire la guerre qui est menée par ce qu’il appelle les « industries de programme » (que sont en particulier les medias audiovisuels, mais pas seulement) contre les « institutions de programme » (en premier lieu la famille et l’école)."

Pour MLB, je pense, les "industries de programme" n'auraient pas atteint l'école à ce point si les programmes d'enseignement et l'enseignement lui-même, au moins à l'école maternelle et à l'école primaire, n'avaient pas connu des nivellements par le bas aussi importants.

Par conséquent, elles auraient aussi beaucoup moins touché les familles, les enfants ayant beaucoup mieux appris à prendre soin de leur pensée.

En pièces jointes, je vous envoie un texte d'un maître G (travaillant au RASED en primaire et chargé, en gros, de tempérer les agressifs et les énervés et de faire sortir de leur coquille les introvertis) expliquant que l'acquisition de savoirs est essentielle et souvent suffisante pour lutter contre les troubles psychiques.

Pour lire les textes en ligne de Marc Le Bris, voir http://marc.le.bris.free.fr/

Pour une critique argumentée et très caustique de certains présupposés de Le Bris, allez sur http://michel.delord.free.fr/molinier/#Avril-2009_MLB

A propos de conférence...

Un petit lien vers votre blog sur www.leblogdecarredeciel.com....

ça ne ferait pas de mal au monde de la communication et des médias de comprendre que le "réenchantement" du monde passe par aussi et surtout le respect des enseignants.... Plus ils détiennent du pouvoir, moins ils vous respectent . En revanche ils sont les premiers à baisser la tête et à changer de sujet quand on parle de TV ou de jeux vidéos...

martial