discussion autour d'un point de vue sur la philosophie en Terminale, publié dans "Libération"

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Il y a quelques jours - le jeudi 10 juillet 2008, Didier Carsin et Pierre Hayat, tous deux professeurs de philosophie, ont publié un point de vue dans "Libération", intitulé "Lycée : la philosophie en phase terminale", à propos des réformes annoncées et de leurs conséquences sur l'enseignement de la philosophie au Lycée.

L'article est disponible ici : http://www.liberation.fr/rebonds/338126.FR.php

 


F.W. Murnau - NosferatuCommentaires

Je partage dans l’ensemble le point de vue des deux auteurs de cet article, mais sur la question de la place de la philosophie dans l'enseignement au Lycée, et sur la question de son programme, je voudrais faire les remarques suivantes, pour en prolonger la discussion.

 

Autant je suis tout à fait d'avis que la philosophie doit rester une discipline obligatoire - non-optionnelle - dans toutes les séries, autant je me pose davantage de questions sur son statut de matière à examen. Or, il me semble que la question du programme est largement conditionnée par celle de l'examen.

 

1 - c'est presque toujours sous cet angle que l'enseignement de la philosophie est critiqué : dans toutes les sections, et plus encore en terminale L où le coefficient de la matière est de 7, l'épreuve de philosophie fait peur... et est souvent dénoncée comme "aléatoire" voire "arbitraire".

Ces critiques ne peuvent pas être balayées d'un revers de main : par ex., il est vrai, semble-t-il, que la philosophie est la matière pour laquelle existent les plus grands écarts entre les notes obtenues pendant l'année et celle de l'examen. Et il n'est pas impossible qu'il y ait là un élément d'explication de la désaffection de la série littéraire.

 

2 - or, de ce point de vue, il est vrai aussi que le programme notionnel de philosophie rend, par principe, plus difficile et plus incertaine une évaluation chiffrée "objective" à l'écrit telle qu'elle est actuellement pratiquée à l'examen. Ce programme est en effet très "ouvert" et indéterminé, et c'est cette indétermination, notamment, qui rend l'évaluation des élèves fort délicate.

Il est certain, du même coup, que son remplacement par un programme d'histoire des idées faciliterait les procédures d'évaluation. C'est le mérite de l'ACIREPH, notamment, que de défendre, de manière cohérente et depuis de nombreuses années, le principe d'une plus grande détermination du programme de philosophie au nom de son statut de matière "scolaire" à examen. Ainsi, par exemple, Serge Cospérec écrit, sur le site de l'ACIREPH : "La philosophie doit devenir une discipline scolaire, portant sur des questions clairement définies, qui aient un sens pour les élèves, et dont les épreuves permettent aux correcteurs d’évaluer équitablement leur travail et leur aptitudes."[1]

 

3 - mais ce raisonnement ne vaut que si l'on part du principe qu'il faut maintenir la philosophie comme matière à examen. Or, de deux choses l'une, me semble-t-il :

 

- ou bien la philosophie est une matière scolaire comme les autres, faisant l'objet d'une épreuve comme les autres dans le cadre d'un examen général - pour lequel, je le rappelle, elle peut représenter, dans certaines sections, une matière importante voire décisive en termes de points et de coefficients -, et il faut alors en "normaliser" les conditions d'enseignement et d'évaluation : ceci doit alors passer, en effet, par la redéfinition du programme, dans le sens d'une plus grande détermination du contenu à apprendre, et, sans doute aussi, par une révision des types d'exercices servant à l'évaluer, voire par l'instauration d'un enseignement progressif depuis la classe de seconde, au moins.

 

- ou bien l'on reconnaît et même l'on affirme la philosophie comme matière "à part", non tout à fait "scolaire" au sens habituel de ce mot - ce qui justifie l'étrangeté de son pseudo-programme et son indétermination - , mais alors on accepte aussi que celle-ci ne soit plus l'objet d'une épreuve au baccalauréat, ou bien, à tout le moins, on en modifie profondément les méthodes d'évaluation - mais dans quel sens ? - afin de prendre en compte les critiques légitimes qui s'expriment régulièrement contre l'épreuve telle qu'elle est.

 

Quant à la seconde hypothèse - suppression pure et simple de l'épreuve de philo au bac -, l'objection récurrente consiste à craindre que sa non prise en compte dans les résultats du bac en diminue "l'intérêt" aux yeux des élèves. Outre que le raisonnement implicite ici me paraît assez suspect - est-ce par ce genre d' "intérêt" qu'il faut intéresser nos élèves à la philosophie ? -, il n'est pas du tout prouvé qu'il y ait une corrélation stricte ni même lâche entre l'assiduité, l'attention en cours, le travail sérieux, et la perspective d'une sanction finale.

 

En tout cas, pour le dire autrement et conclure très provisoirement ces questions, il me semble que le maintien du statu quo - garder le programme et l'examen tels qu'ils sont - n'est pas sérieusement défendable : si l'on tient à l'esprit d'un programme notionnel de philosophie et que l'on rejette sa transformation en programme d'histoire des idées - ce qui est, pour l'essentiel, mon cas -, alors il faut réfléchir sans a priori sur les modalités d'une réforme de l'épreuve de philosophie.

 
Julien Gautier.
 

Commentaires

réformer l'épreuve

Il me semble que les professeurs de philosophie (dont je ne fais pas partie) se trouvent devant l'alternative suivante: ou bien, rendre la discipline optionnelle, au moins pour les non-L; ou bien, modifier l'épreuve de façon à ce qu'elle soit moins aléatoire, dans un contexte où les élèves ne savent plus ce qu'est un cours et sont perdus dès qu'on leur demande de penser quelque chose.

A cet égard, une solution possible serait l'introduction d'une oeuvre obligatoire au programme avec au moins un sujet de dissertation portant dessus. Cela aurait le mérite de les obliger à travailler l'oeuvre (et l'on sait que rien n'est plus formateur que la lecture des philosophes), de réduire leur appréhension (ils savent à quoi s'attendre), et de rendre l'évaluation plus facile (ceux qui n'auront rien lu seront vite repérés).

Mais, bien entendu, on me répondra que c'est une atteinte à la liberté, etc.

Je remercie Julien Gautier

Je remercie Julien Gautier de l'attention qu'il porte à l'article que Pierre Hayat et moi même avons publié dans Libération. Je répondrai par quelques observations à son commentaire:

- "l'enseignement de la philosophie fait peur", "c'est une discipline où règne l'aléatoire" ce sont là à mon sens des affirmations qui sont régulièrement reprises depuis des années par les "experts" du ministère (voir le rapport de l'Inspection Générale de juillet 2006) et aussi l'association ACIPREPH.
De fait, si les exercices de philosophie consistaient simplement à mettre en oeuvre des techniques acquises ou à restituer des savoirs, notre discipline ferait moins peur. Il serait alors possible de mettre en place des barèmes de correction ... et c'est d'ailleurs ce qui s'est produit dans les autres disciplines qui ont pu ainsi voir les moyennes au bac fortement progresser. "Le rendement " à l'examen, comme l'écrit le rapport de juillet 2006, serait sans doute meilleur, mais y aurait-il réellement un bénéfice intellectuel pour les élèves?
Si j'en juge par ce que me disent mes collègues qui enseignent en histoire, en géographie, en langues et en lettres en terminale et aussi en hypokhâgne dans mon établissement, le résultat est plutôt désastreux. On constate une autonomie intellectuelle de moins en moins grande des élèves, habitués à des exercices balisés où la réponse se trouve parfois dans la question. On ne peut pas pour autant en conclure à l'inverse que les sujets de dissertation n'exigent aucune connaissance: ils ne préderminent pas l'usage de telle ou telle connaissance, mais ils exigent des élèves qu'ils en fassent un usage réflexif et qu'ils ne se contentent pas de "recracher" des topos.
Exigence difficile à mettre en oeuvre, j'en conviens.
Ces dernières années, il semblait que les sujets de bac étaient dans leur grande majorité des sujets tout à fait compréhensibles et traitables par des candidats au bac ayant travaillé sérieusement: les commissions d'élaboration de sujets devaient, je pense, avoir des consignes pour éviter des sujets trop pointus ou mal formulés. Ce n'a pas été le cas malheureusement cette année pour la série littéraire, à un moment bien fâcheux.... Les collègues se sont posé beaucoup de questions.
Les notes de philosophie au bac ne sont pas plus aléatoires que dans d'autres disciplines, du moins avant que celles ci ne mettent en place des barèmes destinés à faire monter les moyennes. Il y a deux commissions pour harmoniser la notation.qui ont une certaine efficacité.
Pour une réponse plus développée à vos commentaires, je peux mettre à votre disposition ainsi qu'à celle des membres de votre groupe une analyse du rapport de l'IG de juillet 2006 que j'ai rédigée avec une collègue, ainsi qu'un contre-rapport rédigé par une collègue de lettres, Agnès Joste