misère de la philosophie

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Andy Wahrol - Car crashL’interview dont il est question dans ce billet est disponible à l’adresse suivante.

Si l’enseignement de la philosophie est l’apprentissage de l’exercice libre, méthodique et critique du jugement, alors il ne peut être que dévasté si la norme est celle de l’utilitarisme ambiant et la ritournelle du : « à quoi ça sert ? ». La philosophie ne hurle pas avec les loups, et elle est sans cesse en pourparlers, comme dirait Deleuze, avec les puissances.

C’est pourquoi je ne peux manquer de m’indigner devant cette interview de l’ancien ministre de l’Education Nationale Luc Ferry. Il y a contradiction entre le constat de cette inadaptation de la philosophie à l’air du temps, et le diagnostic qui en est fait ainsi que les remèdes proposés. On ne peut se prétendre « philosophe », c’est-à-dire avoir le souci de donner sens à son existence, et peut-être même aider les autres à en trouver un à la leur, et préconiser de telles solutions[1]. Tant de mauvaise foi ne me semble pas pouvoir être innocente.

Ces propos édifiants ne sont pas seulement révélateurs d’une certaine méconnaissance de la réalité de l’enseignement de la philosophie, mais aussi le symptôme, par ces impensés et ces présupposés discutables, d’un certain rapport délétère à l’école. Le tout emballé à la fois de l’autorité de la fonction passée et du brevet autodécerné de « philosophe »[2].

 

Bref rappel des faits

 

La question du programme de philosophie s’est légèrement pacifiée ces dernières années, mais la polémique ne semble pas éteinte, comme le montre cette interview. Ce qui est en jeu ici, c’est le sens et la finalité de l’enseignement de la philosophie.

On déplore souvent la faiblesse de la moyenne de l’épreuve de philosophie au baccalauréat. Elle est la plus basse de toutes les disciplines, et se situe entre 8 et 9 dans les séries générales[3]. De ce constat, d’aucuns concluent à une inadaptation de l’enseignement de la philosophie et demandent sa refonte, ce qui passe à leur yeux par une transformation radicale des programmes.

La faiblesse et l’aléatoire de la notation seraient en effet dus à l’absence de programme clairement défini : constitué de notions, il ne permettrait pas aux candidats de se référer à des connaissances stables. Il s’agirait donc non plus d’apprendre des méthodes de réflexion sur des problèmes généraux, à travers le prisme d’auteurs dont le choix est laissé à la libre appréciation des professeurs, mais d’enseigner une histoire des idées.

« Faut-il s’orienter, comme beaucoup d’autre pays, vers une histoire des idées ?

C’est l’évidence ! Ce qui serait passionnant pour les élèves, ce n’est pas ce vague exercice «d’étonnement», de « réflexion » ou « d’esprit critique » qu’on leur demande d’avoir sur les notions au programme – l’espace, le temps, le beau, le vrai, la justice… – mais de découvrir les grandes visions du monde qui ont scandé l’histoire de la pensée. ».

Cette « histoire de la pensée » aurait le mérite de permettre à l’élève de savoir à quelle sauce il va être mangé. C’était là l’objectif du programme Renaut, initié en 2000[4]. Celui-ci déclencha un tollé chez la majorité des professeurs de philosophie. Cette opposition se cristallisa autour des « problématiques à ancrage contemporain », dans lesquelles beaucoup, dont moi-même, virent une orientation idéologique.  Après de nombreuses péripéties (application provisoire et partielle), le programme fut abandonné et remplacé par  celui élaboré par le groupe d’experts sous la direction de Michel Fichant. C’est donc par M. Ferry que ce programme, correspondant pourtant à ses vues, fut définitivement enterré.

« En tant que ministre, n’avez-vous pas vous-même fait l’expérience de l’impossibilité de réformer cet enseignement ?

J’ai tout essayé, mais j’étais le plus mal placé : on m’a aussitôt reproché d’être juge et partie, de vouloir imposer mes propres partis pris philosophiques ! C’était absurde, mais efficace. »

On peut objecter à M. Ferry qu’il pouvait difficilement être mieux placé pour réformer l’enseignement de la philosophie. Or, il fut le fossoyeur du programme Renaut. C’est faire bien peu de cas de ses convictions, pourtant formulées avec véhémence dans cette interview. Et c’est certainement l’indice de sa mauvaise foi.

 

Une certaine vision de la philosophie… 

 

Ce qui se cachait en fait derrière ce nouveau programme, c’était un autre enseignement, dont on pouvait se demander s’il était encore philosophique. Il y a une contradiction patente dans les propos de M. Ferry entre le but qu’il assigne à la philosophie et les méthodes qu’il veut mettre en œuvre pour l’atteindre. « L’histoire des idées » a certes un côté rassurant, mais permet-elle véritablement la formation et l’exercice du jugement ? Que sont les « grandes visions du monde » si on ne les articule pas à un questionnement à la fois universel et personnel, sinon de simples opinions ? La vision de l’enseignement de la philosophie selon M. Ferry est donc la même que celle du Monde de Sophie.

On voit mal, dans un tel contexte, comment une doxographie qu’il suffirait de mémoriser pourrait aboutir à une réflexion existentielle.  Ce qui a entrainé une telle résistance vis-à-vis du programme Renaut est à mon sens l’impression que les professeurs avaient de perdre une bonne partie de leur liberté pédagogique. Cette liberté ne consiste pas à soumettre les élèves à l’arbitraire du professeur. Elle est la condition d’un enseignement philosophique authentique. Le professeur doit penser et faire penser, ce qui ne peut être fait que de façon singulière et incarnée. C’est en pensant soi-même qu’on peut inciter autrui à le faire.

Et c’est pourquoi je trouve les propos de M. Ferry insultant à mon égard et celui de mes collègues : « globalement, la philosophie est très mal enseignée. La preuve ? Demandez autour de vous : vingt ou trente ans après l’avoir étudiée, les gens n’ont toujours pas la moindre idée de ce que c’est… Un vague esprit critique, un art de la réflexion ? (…) La vérité, c’est que la philosophie n’a à peu près aucun rapport avec ce qu’on enseigne en terminale ».

Enseigner la philosophie est mon métier et je serais bien en peine de donner de celle-ci une définition ferme et définitive. Mais ce doute et cette recherche infinis sont peut-être ce qui constitue la réflexion philosophique, et c’est à mon sens le goût et la pratique de cette réflexion qu’il faut donner aux élèves. Ce qui n’exclut pas, bien au contraire,  « de découvrir les grandes visions du monde qui ont scandé l’histoire de la pensée », mais aussi de les resituer dans une perspective qui ne soit pas seulement historique.

On est bien loin, avec M. Ferry, de la vision antique de la philosophie, pour qui la connaissance devait toujours être ce qui nous élève, et n’était que le moyen d’une ascèse et d’une transformation de soi[5]. Ulysse trouverait sans doute bien mesquin de juger la valeur d’un savoir à la seule aune d’un examen.  C’est pourquoi nous trouvons M. Ferry, d’une mauvaise foi bien agaçante : il ne peut dans le même temps déplorer l’échec qu’il dit constater et préconiser ces solutions.

Les notes obtenues au baccalauréat sont-elles l’indicateur le plus fiable pour juger de la valeur et de la pertinence de l’enseignement de la philosophie ? Quand on veut noyer son chien… Il est frappant de noter l’absence totale de réflexion sur la légitimité de la présence d’une épreuve de philosophie au baccalauréat, ou sur l’examen lui-même.  Je sais d’expérience que la philosophie est peut-être la seule matière qu’aiment certains élèves alors même qu’ils n’y ont pas de bons résultats[6]. Et il faudrait s’interroger sur le déficit de sens des autres enseignements[7], ainsi que sur l’intérêt de ce qu’est devenu le baccalauréat.  Ce qui n’exclut d’ailleurs pas d’ouvrir une vraie réflexion sur l’enseignement de la philosophie.

« Le genre de philosophie que l’on choisit dépend du genre d’homme que l’on est » disait Fichte. Nous pouvons nous demander si M. Ferry fait véritablement preuve du courage qu’il loue chez Ulysse. Et quels buts visent une telle mauvaise foi ? Une liquidation de la philosophie ? Ou ne sont-ils qu’un symptôme de plus du grave malaise dont souffre l’école aujourd’hui ? Et on peut être inquiet sur les remèdes, quand on sait les fonctions que M. Ferry occupa naguère.



[1] « Q. : Que répondez-vous à un lycéen qui vous demande ce que signifie philosopher ? – R. : Qu’il trouvera la plus belle des réponses dans L’Odyssée, quand Ulysse se trouve prisonnier de la sublime Calypso. Cette charmante déesse est folle amoureuse de lui, son île est un paradis et, pour le garder, elle est prête à lui offrir l’immortalité et la jeunesse éternelle ! Or, contre toute attente, Ulysse refuse. Il préfère retrouver son île, Ithaque, et ses proches. L’épisode est d’une profondeur abyssale : il signifie qu’une vie de mortel réussie est préférable à une vie d’immortel ratée. C’est ce type de sagesse laïque qu’essaieront de définir toutes les grandes philosophies. »

[2] sans même d’ailleurs se poser la question de leur éventuelle incompatibilité.

[5] « J’ai l’intention de montrer dans mon livre la différence profonde qui existe entre la représentation que les Anciens se faisaient de la philosophia et la représentation que l’on se fait, de nos jours, habituellement, de la philosophie, tout au moins dans l’image qui est donnée aux étudiants à cause des nécessités de l’enseignement universitaire. Ils ont l’impression que tous les philosophes qu’ils étudient se sont tour à tour évertués à inventer, chacun d’une manière originale, une nouvelle construction systématique et abstraite, destinée à expliquer, d’un manière ou d’un autre,  l’univers, ou tout au moins, s’il s’agit de philosophes contemporains, qu’ils ont cherchés à élaborer un discours nouveau sur le langage. De ces théories que l’on pourrait appeler de « philosophie générale », découlent, dans presque tous les systèmes, des doctrines ou des critiques de la morale qui tirent en quelque sorte les conséquences, pour l’homme et pour la société, des principes généraux du système et invitent ainsi à faire un certain choix de vie, à adopter une certaine manière de se comporter. Le problème de savoir si ce choix de vie sera effectif est tout à fait secondaire et accessoire. Cela n’entre pas dans la perspective du discours philosophique.

Je pense qu’une telle représentation est une erreur si on l’applique à la philosophie de l’Antiquité. Evidemment, il ne s’agit pas de nier l’extraordinaire capacité des philosophes antiques à développer une réflexion théorique sur les problèmes les plus subtils de la théorie de la connaissance ou de la logique ou de la physique. Mais cette activité théorique doit être située dans une perspective différente de celle qui correspond à la représentation courante que l’on se fait de la philosophie. Tout d’abord, au moins depuis Socrate, l’option pour un mode de vie ne se situe pas à la fin du processus de l’activité philosophique, comme une sorte d’appendice accessoire, mais bien au contraire, à l’origine, dans une complexe interaction entre la réaction critique à d’autres attitudes existentielles, la vision globale d’une certaine manière de vivre et de voir le monde, et la décision volontaire elle-même ; et que cette option détermine jusqu’à un certain la doctrine elle-même et le mode d’enseignement de cette doctrine. Le discours philosophique prend donc son origine dans un choix de vie. En second lieu, cette décision et ce choix ne se font jamais dans la solitude : il n’y jamais ni philosophie ni philosophes en dehors d’un groupe, d’une communauté, eu un mot d’une « école » philosophique et, précisément, une école philosophique correspond alors avant tout au choix d’une certaine manière de vivre, à un certain choix de vie, à une certaine option existentielle, qui exige de l’individu un changement total de vie , une conversion de tout l’être, finalement un certain désir d’être et de vivre d’une certaine manière. Cette option existentielle implique à son tour une certaine vision, et ce sera la tâche du discours philosophique de révéler et de justifier rationnellement aussi bien cette option existentielle que cette représentation du monde. Le discours philosophique théorique naît donc de cette option existentielle initiale et il y reconduit, dans la mesure où, par sa force logique et persuasive, par l’action qu’il veut exercer sur l’interlocuteur, il incite maîtres et disciples à vivre réellement en conformité avec leur choix initial, ou bien il est en quelque sorte la mise en application d’un certain idéal de vie. » Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique ?, Paris, 1995, Gallimard, p. 17-18. (c’est nous qui soulignons). Vous pouvez retrouver des extraits de ce livre dans la section ressources de ce site.

Un démenti cinglant aux propos péremptoires de M. Ferry sur le rapport antique à la philosophie et  à la connaissance. Dans le même registre, voire la réponse de Rémi Brague aux assertions de M. Ferry sur Averroès, qui engage à prendre tous les développements de ce dernier sur le rapport entre philosophies grecques et antiques avec une très grande circonspection.

[6] La question liminaire de l’interviewer Bernard Gorce est d’ailleurs très orienté et prend pour acquis des présupposés non seulement invérifiables mais qui plus est contestables (« La philosophie demeure une matière mal aimée des lycéens. D’où vient ce malaise ? »)

[7] Après tout, la moyenne de français, tout programme qu’il y ait, n’est pas beaucoup meilleure ni glorieuse.

 

Commentaires

un article de Catherine Kintzler

A lire en complément cet article-réponse de C. Kintzler à L. Ferry, qui prolonge également ce billet de G. Vergne :

http://www.mezetulle.net/article-20823340.html

JG.

Voilà un article du blog "24

Voilà un article du blog "24 heures philo" de Libération qui abonde tout à fait dans le sens de cette analyse : http://philosophie.blogs.liberation.fr/noudelmann/20...