Montaigne - extrait - la philosophie comme pédagogie, Montaigne lecteur de Plutarque

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Au nostre, un cabinet, un jardin, la table et le lit, la solitude, la compaignie, le matin et le vespre, toutes heures luy seront unes, toutes places luy seront estude : car la philosophie, qui, comme formatrice des jugements et des meurs, sera sa principale leçon, a ce privilege de se mesler par tout. Isocrates l'orateur, estant prié en un festin de parler de son art, chacun trouve qu'il eut raison de respondre: Il n'est pas maintenant temps de ce que je sçay faire; et ce dequoy il est maintenant temps, je ne le sçay pas faire. Car de presenter des harangues ou des disputes de rhetorique à une compaignie assemblée pour rire et faire bonne chere, ce seroit un meslange de trop mauvais accord. Et autant en pourroit-on dire de toutes les autres sciences. Mais, quant à la philosophie, en la partie où elle traicte de l'homme et de ses devoirs et offices, ç'a esté le jugement commun de tous les sages, que, pour la douceur de sa conversation, elle ne devoit estre refusée ny aux festins ny aux jeux.

Michel de Montaigne, Essais, Puf, éd. Villey, I, 26, 164 A.

 

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L’enfant de bonne famille sortira des Collèges, pour profiter d’un enseignement meilleur que celui offert à l'époque par l’école. Le cadre en sera la vie ordinaire, et la matière l'expérience. L’éducation n’a pas besoin d’un lieu ou d’un temps particulier ; par une voie radicalement opposée à celle de Rabelais, qui planifiait la journée de Gargantua sans laisser aucun vide[1], Montaigne entend pourtant obtenir le même résultat, celui d’une éducation indolore, permanente et efficace. La nouvelle éducation, appelée philosophie, se distingue d’un savoir spécialisé comme peut l’être la rhétorique, qui ne déploie ses effets que dans des circonstances précises. Sur ce point, la référence à Isocrates est trouvée chez Plutarque, un auteur que l’essayiste dit pratiquer quotidiennement[2], et qu’il peut lire dans la première traduction des Œuvres morales et meslées (1572) en français par Jacques Amyot[3]. Dans les Propos de table, ou Symposiaques, à la première question posée, à savoir « s’il faut parler de propos de lettres à table », Plutarque évoque l’exemple des Perses, « qui faisaient bien et sagement, de ne vouloir pas banqueter avec leurs épouses, mais seulement avec leurs concubines (…) ; ainsi veulent-ils semblablement que nous introduisions en nos festins la musique, les danses, les farces, les plaisanteries, et que nous ne touchions point à la philosophie, comme n’étant pas, elle, propre à jouer, ni nous lors disposés à étudier ; non plus que l’orateur Isocrates ne voulut onc répondre à ceux qui le pressaient de dire quelque chose de beau en banquetant, lesquels ne purent jamais tirer de lui autre chose, sinon : il n’est pas maintenant le temps de ce que je sais faire, et ce de quoi il est maintenant le temps, je ne le sais pas faire[4] ». La réponse d’Isocrates est fondée sur la considération du moment opportun, le kairos : la philosophie n’est pas une activité opportune, lorsqu’il s’agit de faire bonne chère et de prendre du bon temps avec les concubines. Montaigne souligne, à l’inverse, que tout moment est propice pour apprendre en philosophant, et que la musique, les banquets et les jeux ont leur utilité pédagogique.

Les chapitres I 25 et 1 26 inventent un programme d’éducation sans programme, et dont l’axe est la philosophie. Celle-ci n'a donc rien à voir avec une discipline scolaire : elle sort des Collèges humanistes pour s’articuler aux occasions de l’expérience. D’où peut venir cette conception novatrice de la philosophie comme « formatrice des jugements et des mœurs » (164) ? Montaigne s’inspire de la manière d’enseigner de Socrate, telle qu’il a pu la voir exposée par Plutarque. Lisons un texte de l'historien philosophe de Chéronée, qui permettra de mieux comprendre la conjonction étroite entre la vie quotidienne et l’enseignement philosophique. « Socrate ne faisait pas disposer des gradins pour les auditeurs, il ne s’asseyait pas sur une chaire professorale ; il n’avait pas d’horaire fixe pour discuter ou se promener avec ses disciples. Mais c’est en plaisantant parfois avec ceux-ci ou en buvant ou en allant à la guerre ou à l’Agora avec certains d’entre eux, et finalement en allant en prison et en buvant le poison, qu’il a philosophé. Il fut le premier à montrer que, en tout temps et en tout endroit, absolument, dans tout ce que nous arrive et tout ce que nous faisons, la vie quotidienne peut faire une place à la philosophie[5]. » Socrate a élargi le questionnement philosophique aux événements et activités de la vie humaine dans leur ensemble, sans filtre préalable. Par l’intermédiaire de Plutarque, Montaigne revendique ainsi la filiation d’une pédagogie socratique, dont l’espace n’est pas limité par le cadre scolaire, mais étendu à la vie tout entière. « Philosophe imprémédité et fortuit » (546 C), critique à l’égard de la spécialisation et de la formalisation des savoirs, Montaigne adhère à une idée socratique de la philosophie, qui lui permet d'y voir l’exercice du jugement personnel en toutes circonstances, et à la détermination d’une conduite réfléchie. La capacité de penser par soi-même, et par conséquent de se gouverner soi-même, n’est-elle pas la finalité de l’éducation ? N'est-ce pas la philosophie qui doit la remplir le mieux ?

Montaigne, lecteur et admirateur de Plutarque, livre en même temps une interprétation originale du socratisme[6]. Ennemi du « pédantisme », dévoiement de l’éducation sous l’effet de l’inculcation de savoirs inutiles (I, 25), il définit les conditions d’une éducation philosophique qui marque le retour à l’essentiel, à savoir la formation du jugement et des mœurs (I, 26). Il renverse la priorité que l’on accorde sans y penser - et pour le plus grand malheur des enfants - à l’apprentissage théorique et mémoriel, au profit de l’exercice dialogique entre le maître et l’élève. « Socrates et, depuis, Archesilas, faisoient premierement parler leurs disciples, et puis ils parloient à eux » (I, 26, 150 C). Tandis que l’éducation couramment pratiquée consiste à donner la primeur du discours au maître et à faire répéter ce qu’il dit par l’élève, l’éducation philosophique proposée par Montaigne donne l’initiative de la parole à l’élève, tout en prescrivant au maître, héritier de Socrate, la tâche de conduire habilement la discussion. La philosophie peut alors s’immiscer partout, parce qu’elle ne concerne pas l’élève dans la situation artificielle créée par l’école, mais l’enfant immergé dans la vie de tous les jours, et appelé à devenir l’auteur de ses pensées et de ses actions. Le futur fils de Diane de Foix ne sera pas sommé d’apprendre des leçons, comme pouvait l’être l’élève d’Érasme ou de Rabelais, y compris lors des repas ; les propos de table à la Plutarque, caractéristiques de la vie domestique, fourniront les premières occasions d’exercer son jugement. De manière métaphorique, Montaigne étend ainsi le « livre » à l’expérience entière : « Or, à cet apprentissage, tout ce qui se presente à nos yeux sert de livre suffisant : la malice d’un page, la sottise d’un valet, un propos de table, ce sont autant de nouvelles matieres » (152 A). La matière philosophique est contingente et variable ; en contrepartie, il n’existe aucun moment d’où l’apprentissage serait a priori exclu, pas même pendant les festins et les jeux.

Montaigne réinvente l’éducation à partir des moralia ou questions pratiques, telles que Plutarques les aborde dans de courts chapitres et par contraste délibéré avec un système scolaire formaliste et inefficace. La philosophie n’est plus une discipline parmi d’autres, mais l’apprentissage de l’usage du jugement et de la discipline des mœurs au contact de l’expérience. En soulignant la nécessité d’une conjonction de la philosophie et de l’expérience ordinaire, Montaigne affirme la dimension pragmatique de l’éducation. « La séparation entre la discipline de l’école et le travail journalier est quelque chose d’inévitable, tant qu’on essaiera de discipliner l’enfant au moyen de problèmes intellectuels créés ad hoc, au lieu de le placer dans des conditions de vie et d’activité qui font naître ces problèmes au fur et à mesure que l’enfant vit et agit[7] », expliquera John Dewey, bien plus tard, dans un passage qui pourrait faire office de commentaire. Aux leçons données par les maîtres, Montaigne substitue les leçons que l’on tire soi-même de l’expérience, et aux « poinctes élevées de la philosophie » (489), l’exercice de réflexion sur ce que l’on peut comprendre. Les leçons restent homogènes au cours de l’expérience, ce qui doit les prémunir contre l’hégémonie de la mémoire et de la raison. La pédagogie qu’il met en place n’a pas besoin de règles pour doser ce que l’enfant peut assimiler : le propos de Montaigne n’est pas de rappeler le caractère progressif de l’apprentissage et le rôle de l’habitude acquise si l’on veut progresser, comme le faisait Érasme[8], mais de souligner que les leçons sont d’autant plus fructueuses qu’elles se se succèdent « sans se faire sentir[9] ». Est-ce une « pédagogie de l’intérêt » et de « l’absence d’effort[10] », comme le pensera le philosophe Alain ? La vie ordinaire forme efficacement celui qui y exerce ses facultés propres. Quant à la suppression de la douleur, ce n’est pas le principe, mais la conséquence de cette pédagogie réconciliée avec la vie.

Marc Foglia



[1]Voir Rabelais, Gargantua, chap. XXIII, « Comment Gargantua fut éduqué par Ponocrates selon une méthode telle qu'il ne perdait pas une heure de la journée. »

[2]II, 10, 413 A.

[3]La première édition des Moralia fut établie à Venise en 1509 par Alde Manuce. En se servant notamment des corrections de Leonico Tomeo, Froben fit paraître la seconde édition à Bâle en 1542. C’est un exemplaire bâlois qu’annota Amyot, pour en faire la base de la traduction publiée en 1572, suivie de plusieurs révisions. La même année 1572 vit paraître l’édition gréco-latine d’Henri Estienne.

[4]Plutarque, Propos de Table, I, 1, traduction Jacques Amyot. Chaque question abordée fait se succéder les discours de divers personnages, qui soutiennent en général des thèses opposées : « S’il faut parler philosophie entre buveurs », « Si celui qui reçoit doit lui-même placer les convives, ou s’il doit les laisser choisir », etc. : voir les Œuvres morales, t. IX, éd. F. Fuhrmann, Les Belles Lettres, 1972.

[5]Plutarque, An seni sit gerenda respublica, XXVI, 796cd, cité et traduit par Pierre Hadot, « La philosophie antique : une éthique ou une pratique ? » dans Etudes de philosophie ancienne, Paris, Les Belles Lettres, 1998, p.  207-232, ici p. 229. Dicéarque, disciple d’Aristote, savant matérialiste, opposa une philosophie de l’action à l’idéal de vie théorétique.

[6]Voir Marc Foglia, « Origine et finalité socratiques de l’essai », in Le socratisme de Montaigne, Thierry Gontier et Suzel Mayer (éd.), Classiques Garnier, 2010, p. 121-136.

[7]John Dewey, L’école et l’enfant, trad. L. Pidoux, intro. E. Claparède, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1913, p. 49/ Fabert, 2004.

[8]« C’est ainsi qu’à la façon dont leurs frêles petits corps sont alimentés avec de petites quantités de nourriture qui leur sont données graduellement, pareillement l’esprit de l’enfant se nourrit de connaissances appropriées, mais qui lui sont transmises petit à petit et comme par jeu, et s’accoutume ainsi progressivement à de plus importantes, et cela, sans éprouver aucune lassitude, car une progression graduelle trompe la sensation de fatigue, mais ne laisse pas d’amener au plus haut degré d’accomplissement. Ainsi nous est-il conté qu’un certain athlète, habitué à porter chaque jour un veau pendant quelques stades, continua à le porter sans effort lorsqu’il fut devenu taureau » (Érasme, De Pueris statim ac liberaliter educandis, op. cit., p.  531-532). La dernière anedcote est reprise par Montaigne au début du chapitre I, 23.

[9]Voir Platon, République, VII 536d : « (…) pendant qu’ils sont enfants, on doit leur en proposer l’étude, en évitant de donner à l’enseignement l’aspect d’une contrainte d’étude » (traduction Léon Robin, Gallimard, 1950). Les emprunts à Platon sur la question du naturel philosophe montrent que Montaigne s’est intéressé de près à laRépublique en matière pédagogique.

[10]Alain a fait de Montaigne le représentant de la « pédagogie de l’intérêt » contre la « pédagogie de l’effort » (Propos sur l’éducation, I, Paris, PUF, 1986, p.  5-6).