Montaigne - extrait - "la charge du gouverneur"

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La charge du gouverneur que vous luy donrez, du chois duquel depend tout l'effect de son institution, ell'a plusieurs autres grandes parties; mais je n'y touche point, pour n'y sçavoir rien apporter qui vaille ; et de cet article, sur lequel je me mesle de luy donner advis, il m'en croira autant qu'il y verra d'apparence. À un enfant de maison qui recherche les lettres, non pour le gaing (car une fin si abjecte est indigne de la grace et faveur des Muses, et puis elle regarde et depend d'autruy), ny tant pour les commoditez externes que pour les sienes propres, et pour s'en enrichir et parer au dedans, ayant plustost envie d'en tirer un habil'homme qu'un homme sçavant, je voudrois aussi qu'on fut soigneux de luy choisir un conducteur qui eust plustost la teste bien faicte que bien pleine, et qu'on y requit tous les deux, mais plus les meurs et l'entendement que la science; et qu'il se conduisist en sa charge d'une nouvelle maniere. On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verseroit dans un antonnoir, et nostre charge ce n'est que redire ce qu'on nous a dict. Je voudrois qu'il corrigeast cette partie, et que, de belle arrivée, selon la portée de l'ame qu'il a en main, il commençast à la mettre sur la montre, luy faisant gouster les choses, les choisir et discerner d'elle mesme : quelquefois luy ouvrant chemin, quelquefois le luy laissant ouvrir. Je ne veux pas qu'il invente et parle seul, je veux qu'il escoute son disciple parler à son tour.

 

Michel de Montaigne, Essais, I, 26, 150 A.

 

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S’adressant à la Comtesse de Foix, dédicataire du chapitre, Montaigne commence par souligner toute l’importance du choix d’un précepteur. Le terme de « gouverneur » est emprunté à la politique, à l’instar de ce « Capitaine Martin du Bellay, lors gouverneur de Turin » (I, 15, 68 A) ; dans le chapitre « Du démentir », Montaigne évoque Platon et « le gouverneur de sa republique » (666). Il n’est pas anodin de rappeler que le gouverneur, même s’il est nommé par le roi dans l’Ancien Régime, a tout pouvoir pour agir et commander une fois qu’il a été nommé. La même chose vaut en matière d’éducation : « l'authorité du gouverneur, qui doit estre souveraine sur luy, s'interrompt et s'empesche par la presence des parens » (I, 26, 154). L’autorité du précepteur est donc une autorité déléguée par les parents, mais non limitée par eux : l’emprunt au lexique politique contribue à souligner la nécessité d’une indépendance effective du précepteur, malgré l’existence d’un lien initial de subordination. La règle de l’indépendance d’action du gouverneur sera rappelée, à l'égard de l’essayiste lui-même : « Si son gouverneur tient de mon humeur, il luy formera la volonté à estre tres loyal serviteur de son prince (…) » (I, 26, 155). Il est à noter également que Montaigne, se déclarant incompétent sur d’autres questions relatives à l’éducation, demande ici à être écouté… du gouverneur lui-même : « il m’en croira autant qu’il y verra d’apparence ». Le destinataire du chapitre a changé au profit du précepteur lui-même, auquel Montaigne délègue toute autorité, mais qu'il va néanmoins s’efforcer de convaincre.

Or, tout se passe comme si le destinataire changeait une nouvelle fois, Montaigne s’adressant cette fois « à un enfant de maison qui recherche les lettres ». Quelques lignes plus loin, le lecteur comprendra qu’il s’agit d’un complément d’objet indirect se référant au verbe « choisir », l’enfant étant donc, grammaticalement, le premier bénéficiaire du choix d'un bon précepteur. La phrase est toutefois si longue qu’elle semble prolonger l’ambiguïté à plaisir ; et d'ailleurs, pourquoi l’essayiste ne s’adresserait-il pas à l’enfant, en l’avertissant directement que l’éducation dans laquelle il est engagé n’a pas une finalité extérieure, le « gain » ou l’enrichissement matériel, mais une finalité intérieure ? Il semble que Montaigne brouille ici à dessein la figure du destinataire, et qu’il s’adresse autant à la future mère, qu’au précepteur et à l’enfant, comme s’il ne voulait pas résoudre la question de savoir à qui doit s’adresser un discours sur l’éducation, en englobant finalement comme destinataires toutes les « parties » concernées. L’ambiguïté est rappelée par la prévalence du « on » à la fin du texte, alors que le choix du précepteur dépend clairement de la Comtesse de Foix, et que celle-ci, destinatrice du chapitre dont elle est le destinataire explicite, serait en droit d’attendre un « Madame » solennel, comme celui qui figure à la page précedente, ainsi qu’un « vous » de déférence… Sans doute, aux yeux de Montaigne, une éducation réussie n’est-elle l’affaire ni des parents, ni du précepteur, ni de l’enfant, ni même du conseiller en matière de pédagogie - rôle qu’il adopte ici - mais qu’elle les implique tous en même temps. La suite du chapitre aura pour tâche de préciser, entre autres, la nature de leurs relations respectives.

L’auteur définit coup sur coup ce que doit devenir l’enfant par l’éducation, et le précepteur qu’il faut choisir. Dans les deux cas, Montaigne exprime une préférence, « ayant plutost envie d’en tirer un habil’homme qu’un homme sçavant », « qu’on fut soigneux de luy choisir un conducteur qui eust plutost la teste bien faicte que bien pleine ». L’adverbe « plutôt » a aussi une valeur de modération, comme s’il fallait orienter sans exclure, choisir sans créer d’alternative. Plus loin dans le chapitre, l’essayiste fera des choix beaucoup plus fermes : « Or, nous qui cerchons icy, au rebours, de former non un grammairien ou logicien, mais un gentil'homme, laissons les abuser de leur loisir : nous avons affaire ailleurs » (169). Question de tempo, pourrait-on dire, mais aussi de crédibilité : l’essayiste adopte une attitude et un style modérés, atténuant le tranchant de son propos, afin d'entrer dans les bonnes grâces de son destinataire. Ce n’est pas la science qui constitue la finalité de l’éducation (I, 25), tout comme ce n’est pas la science qui fait le bon éducateur (I, 26). Il serait pourtant étrange que Montaigne condamnât la science alors qu’il vient d’en faire l’éloge : « Madame, c’est un grand ornement que la science, et un util de merveilleux service, notamment aux personnes élevées en tel degré de fortune, comme vous estes » (149) : entendez que la science est précieuse dans un milieu aussi inculte que peut l’être à l'époque la noblesse française, et qu’elle devrait au moins justifier une position de supériorié sociale. Montaigne procède au retournement de cette opinion conventionnelle dans le passage qui nous occupe, en affirmant que ce n’est pas la science qu’il faut viser en matière d’éducation. La postérité a retenu, à juste titre, ce bout de phrase, « plutôt une tête bien faite que bien pleine », même si l’on a souvent cru que la tête était celle de l’élève, et non celle du précepteur. L’essayiste exprime encore des préférences, sans doute parce qu’il n’exclura pas la connaissance de son programme d’éducation, loin s’en faut, mais qu’il en restreindra l’importance en la faisant servir à la formation du jugement.

Au début du chapitre I, 26, l’essayiste réoriente ainsi avec habileté l’éducation dans sa finalité et ses moyens. Les doutes sur la vertu pédagogique de la connaissance formulés dans le chapitre I, 25 ne sont donc plus de saison, et Montaigne ne joue plus au philosophe sceptique. Il affirme d’emblée, mais sans provocation, que la science n’aura pas la priorité dans son plan d’éducation. C'est sans doute un « ornement » précieux, mais qui n’a pas de valeur en soi du point de vue pédagogique. Si une éducation réussie requiert « plus les mœurs et l’entendement que la science », alors il ne servirait à rien, comme l'a dit le chapitre "Du pédantisme", de procéder à l'inculcation forcée de connaissances : il va falloir inventer autre chose.

Marc Foglia