Montaigne - extrait - « l’estimation des armes et mespris des lettres »

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Il est tres-plaisant de voir Socrates, à sa mode, se moquant de Hippias qui luy recite comment il a gaigné, specialement en certaines petites villettes de la Sicile, bonne somme d'argent à regenter; et qu'à Sparte il n'a gaigné pas un sol: que ce sont gents idiots, qui ne sçavent ny mesurer ny compter, ne font estat ny de grammaire ny de rythme, s'amusant seulement à sçavoir la suitte des Roys, establissemens et decadences des Estats, et tels fatras de comptes. Et au bout de cela Socrates, luy faisant advouer par le menu l'excellence de leur forme de gouvernement publique, l'heur et vertu de leur vie, luy laisse deviner la conclusion de l'inutilité de ses arts. Les exemples nous apprennent, et en cette martiale police et en toutes ses semblables, que l'estude des sciences amollit et effemine les courages, plus qu'il ne les fermit et aguerrit. Le plus fort Estat qui paroisse pour le present au monde, est celuy des Turcs: peuples egalement duicts à l'estimation des armes et mespris des lettres. Je trouve Rome plus vaillante avant qu'elle fust sçavante. Les plus belliqueuses nations en nos jours sont les plus grossieres et ignorantes. Les Scythes, les Parthes, Tamburlan nous servent à cette preuve. Quand les Gots ravagerent la Grece, ce qui sauva toutes les librairies d'estre passées au feu, ce fut un d'entre eux qui sema cette opinion, qu'il faloit laisser ce meuble entier aux ennemis, propre à les destourner de l'exercice militaire et amuser à des occupations sedentaires et oysives. Quand nostre Roy Charles huictieme, sans tirer l'espée du fourreau, se veid maistre du Royaume de Naples et d'une bonne partie de la Toscane, les seigneurs de sa suite attribuerent cette inesperée facilité de conqueste à ce que les princes et la noblesse d'Italie s'amusoient plus à se rendre ingenieux et sçavants que vigoureux et guerriers.

 

Michel de Montaigne, Essais, I, 25 (C).

 

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Ce texte est la conclusion apportée par Montaigne au chapitre I, 25, sous la forme d’un ajout manuscrit postérieur à l’édition de 1588, et par conséquent noté C dans l’édition Villey. Il est particulièrement étonnant, voire choquant pour nous, de voir ainsi l’humaniste vieillissant faire un éloge (ironique ?) de « l’estimation des armes, et du mespris de lettres ». Montaigne invoque Sparte la vertueuse contre Athènes la verbeuse : Sparte aurait été la seule ville grecque insensible aux techniques de séduction enseignées par les Sophistes. Fort de cette référence prestigieuse, l’essayiste ne manque pas non plus de faire appel à l’histoire moderne, en l’occurrence l’effondrement italien de 1494, et les succès militaires des Français : le roi Charles VIII conquit une bonne partie des Etats de la péninsule « sans tirer l’épée du fourreau », ce qui n’équivaut certes pas à vanter sa vaillance militaire, mais à pointer du doigt la lâcheté de la noblesse italienne - on trouve déjà cette explication sous la plume de Machiavel[1] - et l’infériorité d’une culture qui n'aurait plus cultivé les armes, tâche dévolue aux condottieri, mais seulement les pointes d’esprit. L’épopée des Français en Italie - Pierre Eyquem a combattu aux côtés de François Ier, ce qui lui valut d’être annobli -, et la force militaire des Turcs, avec lesquels François Ier avait précisément conclu une alliance, rappellent au lecteur des Essais une glorieuse époque, encore bien proche dans les esprits, qui contraste avec un présent politique et militaire calamiteux, le royaume de France étant alors très affaibli par les guerres de religion, voire menacé de désintégration. La difficulté philosophique à laquelle l'essayiste se confronte ici est que les Français de Charles VIII, tout comme les Turcs, représentent la barbarie, et que l'on ne peut réduire le chapitre "Du pédantisme" à un éloge paradoxal, ou à un passage littéraire obligé sur la beauté des "armes" : ce serait nier toute l'implication réelle du jugement dans l'ensemble du chapitre.

Parmi les ajouts notés C du chapitre, celui-ci doit porter le coup de grâce à l’optimisme pédagogique. C'est un ajout des dernières années, dont le trait apparaît quelque peu forcé, pour les besoins de la cause. La remise en question du bien-fondé de l’éducation pour tous les hommes est retravaillée, dans les ajouts de dernière main, en référence à Plutarque sur les Spartiates, et surtout à Platon, dont la République est relue en ce sens : « La principale ordonnance de Platon en sa Republique, c’est donner à ses citoyens, selon leur nature, leur charge. Nature peut tout et fait tout. Les boiteux sont mal propres aux exercices du corps ; et aux exercices de l’esprit les ames boiteuses ; les bastardes et vulgaires sont indignes de la philosophie » (141 C). Tous les hommes ne sont pas capables d’être formés et de se former par la pensée, affirme Montaigne, qui se place dans l’ombre de Platon pour mieux s'arracher au présupposé érasmien, très optimiste, qui a gouverné sa propre éducation. La possibilité pour tout homme de devenir philosophe - que l’on doit, en grande partie, au postulat d’une raison universelle, développé par les Stoïciens et que les pédagogues, de Quintilien à Érasme[2] ont cultivée - est ici crûment remis en question. Montaigne développe une réflexion littéralement réactionnaire, pour remettre en question la croyance fondatrice de l’humanisme. Le texte peut se lire comme une contribution littéraire au thème, largement débattu à l’époque, de la valeur respective des armes et des lettres, et vise peut-être à accentuer le caractère militaire et politique des Essais, qui trouvait facilement à l'époque son lectorat[3] ; il n’en reste pas moins que le lecteur ne peut croire à un tribut payé à l’air du temps, en raison même de l'ambition philosophique du passage. Ces lignes continuent de susciter l’inquiétude en apportant une justification à la barbarie, qui est précisément de pouvoir l'emporter sur la culture, par le simple usage de la force, et en "une inespérée facilité de conqueste". L'essayiste n'entend pas clore le débat sur la valeur des lettres ; la place de ce passage, en fin de chapitre, lui permet de conserver jusqu’au bout la tonalité inquiétante et subversive du chapitre. Montaigne provoque le jugement de son lecteur, le forçant à s’exercer sous la menace de la destruction complète, comme s’il était avec lui, sans le dire, dans une relation de pédagogue provocateur.

 

Marc Foglia

 


[1]L’Art de la guerre, VII, 17. « Avant de goûter les coups des guerres venues d’outre-monts, nos princes italiens pensaient qu’il leur suffisait d’imaginer dans leurs cabinets une brillante réponse, d’écrire une belle lettre, de montrer dans leurs propos de la subtilité et de l’à-propos, de savoir ourdir une ruse, de s’orner d’or et de joyaux, de dormir et de manger plus richement que les autres, de s’entourer de débauche, de se comporter avaricieusement et orgueilleusement avec leurs sujets, de pourrir dans l’oisiveté, de ne donner les commandement que par faveur, de mépriser quiconque leur aurait indiqué une voie digne de louange, de vouloir que leurs paroles soient considérées comme des oracles. Les pauvres, quant à eux, ne se rendaient pas compte qu’ils se préparaient à être la proie de quiconque les attaquerait. D’où provinrent, en 1494, de grandes frayeurs, de soudaines fuites et d’étonnants désastres » (Machiavel, Oeuvres, Robert Laffont, collection « Bouquins », traduction Christian Bec, 1996). Rappelons que L’Art de la guerre fut le seul ouvrage publié par Machiavel de son vivant, en 1527, et qu’il connut une grande fortune éditoriale en Europe.

[2]Érasme, De Pueris statim educandis, tr. Jean-Claude Margolin, dans Érasme, Genève, Droz, 1966, p. 497-498 : « Or le principe universel de la félicité humaine réside essentiellement en trois choses : la nature, la méthode et l’exercice (…). Tressons donc ensemble les trois brins de cette cordelette, afin que la nature soit conduite par la raison et que celle-ci soit portée à la perfection par l’exercice ». L’éducation doit toutefois être précoce, afin d’éviter que la malléabilité de l’homme à la naissance ne dégénère en figures monstrueuses. Voir aussi Quintilien, Institution oratoire, I, 1.

[3]Olivier Millet, La première réception des Essais (1593—1640) Paris, Champion, 1995. Rappelons que les Essais de Michel, Seigneur de Montaigne furent traduits en italien comme Discorsi politici e militari par Girolamo Naselli en 1590 à Ferrare, traduction que Montaigne connaissait certainement au moment où il rédigea ses lignes, traduction suivie en 1600 par Del modo di vincere i Turchi, qui reprend les Discours politiques et militaires de François de La Noue. Voir D’un siècle à l’autre, littérature et société de 1590 à 1610, éd. P. Desan et G. Dotoli, Schena/Paris-Sorbonne, 2001, p. 308-310. Sur le débat des armes contre les lettres, voir le livre désormais classique de James Supple, Arms versus Letters. The Military and Literary Ideals in the « Essais » of Montaigne, Oxford, Clarendon Press, 1984.