Montaigne - extrait - du pedante au pédantisme

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DU PEDANTISME

 

Je me suis souvent despité, en mon enfance, de voir és comedies Italiennes tousjours un pedante pour badin[1], et le surnom de magister n'avoit guiere plus honorable signification parmy nous. Car, leur estant donné en gouvernement et en garde, que pouvois-je moins faire que d'estre jalous de leur reputation? Je cherchois bien de les excuser par la disconvenance naturelle qu'il y a entre le vulgaire et les personnes rares et excellentes en jugement et en sçavoir: d'autant qu'ils vont un train entierement contraire les uns des autres. Mais en cecy perdois je mon latin, que les plus galans hommes c'estoient ceux qui les avoyent le plus à mespris, tesmoing nostre bon du Bellay: Mais je hay par sur tout un sçavoir pedantesque. Et est cette coustume ancienne: car Plutarque dit que Grec et escholier estoient mots de reproche entre les Romains, et de mespris. Depuis, avec l'eage, j'ay trouvé qu'on avoit une grandissime raison et que magis magnos clericos non sunt magis magnos sapientes[2]. Mais d'où il puisse advenir qu'une ame riche de la connoissance de tant de choses n'en devienne pas plus vive et plus esveillée, et qu'un esprit grossier et vulgaire puisse loger en soy, sans s'amender, les discours et les jugemens des plus excellens esprits que le monde ait porté, j'en suis encore en doute. A recevoir tant de cervelles estrangeres, et si fortes, et si grandes, il est necessaire (me disoit une fille, la premiere de nos Princesses, parlant de quelqu'un), que la sienne se foule, se contraingne et rapetisse, pour faire place aux autres. Je dirois volontiers que, comme les plantes s'estouffent de trop d'humeur, et les lampes de trop d'huile: aussi l'action de l'esprit, par trop d'estude et de matiere, lequel, saisi et embarrassé d'une grande diversité de choses, perde le moyen de se desmeler; et que cette charge le tienne courbe et croupi. Mais il en va autrement: car nostre ame s'eslargit d'autant plus qu'elle se remplit; et aux exemples des vieux temps il se voit, tout au rebours, des suffisans hommes aux maniemens des choses publiques, des grands capitaines et grands conseillers aux affaires d'estat avoir esté ensemble tres sçavans.

 

Michel de Montaigne, Essais, I, 25.

 

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La notion de pédantisme est ancrée par Montaigne dans la culture théâtrale et littéraire de son temps. Un sentiment de jeunesse est évoqué, expliqué, puis renversé : les circonstances ont fait que le jeune Montaigne ne pouvait qu'estimer ses maîtres et trouver des excuses à leurs conduites singulières. Montaigne a depuis changé de point de vue. L’essayiste cite alors un vers de Joachim du Bellay, qui justifie le "pédantisme" comme néologisme, une création verbale mise en valeur dans le titre même du chapitre ; puis il rappelle l’hostilité des vieux Romains à l’encontre des activités théoriques des Grecs, afin d'appuyer sa rélexion critique personnelle. Il introduit de cette manière une interrogation, qui est le véritable fil directeur du chapitre, sur la relation que peuvent entretenir l’acquisition de connaissances et la formation intellectuelle et morale. Cette relation, que l'on considère comme allant de soi, particulièrement en milieu scolaire, pourrait relever de l'illusion. Le doute initial n’est pas résolu aussitôt, malgré l’esquisse d’une explication dont on appréciera le conditionnel (« Je dirois volontiers (…) ») et le caractère métaphorique (« les plantes s'estouffent (...) et  les lampes de trop d'huile »). Le doute sur la vertu pédagogique de la connaissance est d'abord motivé par un phénomène social, à savoir le mépris des « galans hommes » pour les maîtres d'école, phénomène auquel le mépris des Romains pour les Grecs vient apporter une caution ironique : « Plutarque dit que (...). »

Montaigne s'amuse, en invoquant alors une explication populaire selon laquelle le volume des « cervelles » se limiterait réciproquement : l'opinion n'en est pas moins attribuée, cum grano salis, à « une fille, la premiere de nos Princesses ». Relancé sérieusement par une question indirecte (« mais d’où il puisse advenir qu’une ame riche de la connoissance de tant de choses n’en devienne pas plus riche et plus esveillée (…) »), le doute est continué, puis revivifié en fin de texte, sous la forme d’un nouveau changement de point de vue (« Mais il en va autrement : car nostre ame s’eslargit d’autant plus qu’elle se remplit »). Le début du chapitre relève clairement de l’essai par « alternance du jugement », suivant la formule iudicio alternante, gravée sur l’une des poutres maîtresses de la bibliothèque de Montaigne[3]. L’alternance est la manière dont l’essayiste exerce et cultive ici son jugement, faisant feu de tout bois.  L’étude des lettres en vaut-elle la peine ? Tous peuvent-ils profiter de l’étude ? Plein d'esprit, le début du chapitre témoigne en réalité d’un effort méthodique de l’essayiste pour bien conduire son jugement sur la question de l’éducation, et impliquer son lecteur dans la critique du pédantisme.

 

Marc Foglia

 

 


[1]Le « badin » correspond à la figure du sot, dans une comédie.

[2]« Les plus grands savants ne sont pas les plus sages », citation latine empruntée à Rabelais, Gargantua, chap. 39

[3]Voir Alain Legros, Essais sur poutres, Peintures et inscriptions chez Montaigne, Klincksieck, 2000, « poutre ouest, 51 », p.416. Le critique traduit la formule latine par « d’un jugement qui balance » ; A. Thibaudet et M. Rat, Gallimard, dans le volume « La Pléiade » écrivent : « 54. Iudicio alternante, par un raisonnement alternatif » (Gallimard, 1962, p. 1425). Voir sur ce point Marc Foglia, « l’exercice d’évaluation iudicio alternante dans les Essais », in Montaigne Studies, March 2003, vol. XV, n° 1-2, pp. 191-203