Mohammed est-il coupable ? par Michel Segal

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Je vais vous raconter une histoire. C’est une histoire vraie, c’est celle de quatre élèves du collège où j’enseigne les mathématiques. C’est l’histoire de Mamadou, Madjid, Fatoumata et Mohammed. Mon collège est situé dans un quartier populaire de la périphérie parisienne, dans un quartier d'immigrés venus d‘Afrique, et ces prénoms y sont très répandus. Ces quatre enfants, je les vois pour la première fois au début du mois de septembre 2006. C’est leur premier jour au collège, ils entrent en sixième, ils ont onze et douze ans.

Mamadou dessine remarquablement bien. Pendant les interclasses, fièrement il montre à tous, et à moi-même, ses créations qui racontent en bandes dessinées les aventures extraordinaires des personnages qu’il a imaginés. Je note qu’il fait ses dessins sur du papier blanc et qu’il parvient à tracer sans repère des cadres impeccables dont il varie les tailles et les formes pour adapter le format de chaque scène à l’instant de l’histoire qu’elle raconte. Quelques cours suffisent pour constater que Mamadou a des capacités exceptionnelles de travail et de compréhension des mathématiques. A chaque contrôle, il obtiendra aisément une note supérieure à dix-huit sur vingt, note qu’il compare d’ailleurs à celle de Karen, une autre élève de la classe tout aussi excellente. Quand je rends un devoir, chacun de ces deux là guette sa propre note avec autant d’impatience que celle de l’autre. Mamadou aime l’école. A ce propos, je dois vous dire que, contrairement à une idée répandue, l’immense majorité des élèves, en début de sixième, aiment l’école et ce, quelque soit leur niveau. Par exemple, comme beaucoup d’autres, Mamadou adore lever le doigt pour répondre à une question, ou bien pour en poser une autre. Par exemple encore, cela vous surprendra peut-être, mais comme beaucoup d’autres, il aime bien quand je passe entre les rangs pour vérifier le travail fait à la maison. Mamadou est également généreux, il aime partager et il explique volontiers à ses voisins, ce qui le rend d’ailleurs très populaire les jours de contrôle. Enfin, Mamadou a la chance, immense dans un quartier comme celui-ci, d’être grand et bien bâti, ce qui lui permettra d’entretenir sans danger de bonnes relations avec ses professeurs. Sans danger, c’est-à-dire sans se faire insulter, menacer et frapper dans la cour de récréation. Et quelques autres élèves sérieux, mais de petite taille, profiteront de cette aubaine en passant les temps de pause sous sa protection.

Madjid, lui, ne dessine pas, mais n'écrit pas non plus. Dès le premier cours, je sens chez lui une réticence à sortir ses cahiers et déjà je dois me battre pour qu’il écrive ce qu’il faut écrire. Sans doute est-il un peu paresseux. Pourtant, il n‘hésite pas à lever le doigt pour proposer des solutions et semble tout disposé à participer. Au début, il le fait même avec enthousiasme et intérêt. Un peu farceur, le bonhomme est drôle et gentil, il sourit toujours, il rit souvent, il est doté d‘une imperturbable bonne humeur. Tout cela ne durera pas. Je comprends très vite que sa réticence à écrire est bien naturelle puisqu’il ne le peut pas. C’est-à-dire qu’il écrit très mal, très lentement et en transcrivant la phonétique. Son maniement et sa compréhension du français (la seule langue qu’il connaisse) sont si faibles que, par exemple, il lui est très difficile de seulement recopier une phrase comme : « Deux droites perpendiculaires à une troisième droite sont parallèles entre elles », ou alors il doit le faire lettre par lettre, ce qui lui demande de longues minutes et qui ne lui évite pas de faire des fautes. Cette phrase lui est incompréhensible autant à l’écrit qu’à l’oral. J’ajoute que cette simple phrase n’est pas non plus facile pour beaucoup d’élèves de sixième aujourd’hui qui se demanderont par exemple pourquoi on dit qu‘ « une troisième droite sont parallèles ». Mais l’école est précisément là pour ça, pour enseigner aux élèves ce qu’ils ne savent pas et une telle phrase est une occasion de fournir un effort de compréhension de la langue avec l’objectif de les amener progressivement à des formulations de théorèmes ou de propriétés plus élaborées. En revanche, un problème insoluble se pose quand cette phrase est, pour quelques-uns, un obstacle qu’ils sont obligés de contourner. Car, bien sûr, j’explique avec un dessin, je montre du doigt sur le tableau et la propriété peut être intuitivement comprise par Madjid mais il  ne pourra ni la formuler le moment venu, ni l‘appliquer dans des configurations un peu évoluées. Je préviens les élèves qu’ils auront le lendemain une interrogation écrite dans laquelle ils devront citer cette propriété apprise par cœur et l’illustrer par un dessin en nommant les droites. Même avec la meilleure volonté du monde, Madjid ne pourra faire ce jour-là qu’un schéma peu convaincant sans aucune indication.

Fatoumata, elle, ne dessine pas non plus, mais elle lit. Beaucoup. Des tas de livres, au moins deux par semaine à ce que j’observe, qui parlent de princesses déchues et d’amours contrariées. Fatoumata ne fait aucun effort de travail. Elle est peu attentive en classe, très bavarde et son travail à la maison est bâclé. Sans être catastrophiques, ses notes sont très insuffisantes. Il me semble pourtant qu’elle n’a aucune difficulté particulière, sinon le manque de sérieux, et je voudrais l’amener à plus d’exigence pour elle-même, à plus d’ambition. Je décide de la surveiller avec insistance, de la suivre de plus près, de la contrôler davantage et, en quelques semaines, ses résultats s‘améliorent effectivement. Mais Fatoumata est fragile. Elle réagit trop vite et trop facilement aux petits jeux d’agressions verbales de ses camarades de classe. Peut-être dois-je vous préciser que le passe-temps favori de quelques élèves indisciplinés de ces quartiers-là est la pratique des insultes. Pour ce jeu, il faut trouver une bonne victime, c’est-à-dire quelqu’un qui réagit vite et fort. Les réactions rapides et disproportionnées de Fatoumata en font une cible parfaite et les incidents sont fréquents. De plus, elle a tendance à me tenir tête, à contester et je dois donc fréquemment désamorcer le moindre début de conflit en la ramenant vers le travail.

Enfin, Mohammed. Mohammed a sans aucun doute la plus belle écriture de toute la classe et il rend toujours des travaux extrêmement soignés. Il écrit très bien mais lentement, avec beaucoup d’application et peut-être aussi un peu de difficulté. Il ne bavarde jamais et suit toujours les indications de ses professeurs. Jamais non plus il ne lève le doigt, peut être par peur d’apporter une réponse fausse ou de poser une question stupide, peut être aussi par timidité, ou peut-être encore tout simplement parce qu‘il n‘a rien à dire. Précisons au sujet de ce dernier point, au sujet d’un élève qui n’a rien à dire, que les grands savants du Ministère de l‘éducation nationale le considèrent comme un défaut d’autant plus grave qu’il constituerait une entrave aux apprentissages. Mais Mohammed apprend toujours parfaitement ses leçons et ses excellentes notes obtenues aux interrogations écrites améliorent encore les notes de ses contrôles pour parvenir à une moyenne très satisfaisante. Je m’occupe peu de Mohammed, très peu, car mes priorités sont de faire régner le calme, de mettre au travail les élèves réfractaires et d’encourager les plus faibles.

J’ai, de plus, beaucoup à faire avec les deux ou trois Madjid de la classe qui, submergés par leurs difficultés, ne veulent pas, ne peuvent pas occuper la position d‘élève. Sans cesse il faut prendre le temps de les rappeler à l‘ordre parce qu’ils n’ont pas sorti leurs affaires, ou bien parce qu’ils n’ont pas écrit la leçon, parce qu’ils ont oublié leurs cahiers, parce qu’ils n’ont pas fait leur travail, parce qu’ils n’ont pas de quoi écrire, ou pas de compas, pas de crayon, pas de gomme, pas de règle. Ils se servent alors directement chez leurs voisins et provoquent des incidents. Il faut prendre le temps de leur donner des punitions, donc de le noter sur mon cahier, puis de les ramasser au cours suivant, de les augmenter si elles n’ont pas été faites, de les noter à nouveau, de tenir à jour toute cette comptabilité, parfois d’écrire une convocation pour une heure de retenue et d’écrire des mots pour leurs parents. Il faut aussi mettre fin à leurs querelles, leur demander de se taire, de ne pas éclater de rire, de ne pas se lever, de ne pas dire de grossièretés, de jeter leur chewing-gum, d‘enlever leur casquette ou leur manteau. Parfois il faut prendre le temps d‘en exclure un, donc de rédiger un bulletin à cet effet et de désigner un élève pour l‘accompagner chez les surveillants. Bref, rien que cela, dans une classe « dite » « normale », occupe entre dix et quinze minutes de chaque cours. Je ne voudrais pas être fastidieux mais je rappelle qu’il y a cinquante-cinq minutes entre deux sonneries et que les élèves mettent cinq minutes à arriver dans la salle et à s’y installer, sans compter qu’il faut faire l’appel à chaque heure et noter les absents et les retards. Cela signifie que ce seul temps, consacré donc à deux ou trois élèves qui ne sont de toute façon pas en mesure de suivre, représente près de trente pour cent du temps dévolu à tous les élèves. Pardonnez-moi d’insister encore sur ce point mais, autrement dit, c’est comme si, dans une classe qui fonctionne normalement, l’année scolaire se terminait au mois de mars. Et je n’inclus pas le temps nécessaire pour leur réexpliquer plusieurs fois ce qui a déjà été compris par l’ensemble de la classe puisqu’il s’agit là d’un temps de vrai travail.

Ainsi, vous comprendrez qu’aucun professeur ne peut avoir de temps disponible pour Mohammed puisque Mohammed est silencieux, puisqu’il est attentif en cours, puisqu’il n’arrive pas en retard, puisqu’il fait son travail consciencieusement à la maison, et puisque ses résultats sont satisfaisants. En fait personne ne s’en soucie parce que Mohammed n’a pas quelque chose à dire en toute circonstance, ce dont l’accusera très officiellement le conseil de classe en lui reprochant de ne pas « participer » et de ne pas « s’intégrer davantage à la classe ».

 

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Les semaines et les mois passant, je donne encore et toujours une trop grande partie de mon temps et de mon attention à ceux qui sont « en grandes difficultés », comme disent pudiquement les enseignants pour parler des élèves qui ne sont pas au niveau et qui n’y seront jamais. Presque contre moi-même, j’accorde à tort de nombreuses concessions sur les exigences de travail. Je les accorde par faiblesse. Je cède ainsi à l’empathie régnante, je suis emporté contre mon gré, et comme tous mes collègues, par ce détestable courant d’eau tiède de la réussite de tous, courant impulsé par un ministère et une bonne conscience générale l’un et l’autre aussi aveugle que pavé de bonnes intentions. Malgré cela, inexorablement, les écarts se creusent et les lacunes de certains se confirment, sans surprise aucune, définitivement insurmontables.

Au bout de quelques mois, la participation et la bonne humeur naïves de Madjid se sont muées en une solide résistance. Ses résultats sont pires qu’alarmants et il tente d’échapper à cette humiliation en montrant ostensiblement qu’il provoque délibérément ses notes et qu‘il ne s‘en soucie pas. Ce sont deux mensonges mais c’est la seule façon pour ce type d’élève de ne pas perdre la face et d’échapper aux moqueries auxquelles il s’exposerait s‘il continuait à montrer sa bonne volonté des premiers jours. Il sait que cette bonne volonté le mènerait aux mêmes résultats mais que ceux-ci seraient encore alourdis par la honte de « faire de son mieux ». Comme s’il avait lu les discours des ministres de l’éducation nationale, comme s’il connaissait par cœur leurs directives et leurs recommandations, Madjid se rattrape en considérant que le collège, ce n‘est pas que du travail et des apprentissages, le collège c’est aussi un lieu de vie. On y trouve donc des rapports humains qu‘il faut examiner à la loupe, des conflits qu‘il convient d’analyser en détail, des élections de délégués qui sont de la plus haute importance, de la violence verbale ou physique dont il faut parler longuement et des heures de vie de classe qui consistent d’une part à se plaindre de l’école en général, et d’autre part à parler de soi en particulier et de son rapport aux autres dans une introspection tout à fait passionnante. Sur tous ces plans, Madjid existe, et il occupe même une place importante.

Malheureusement, pendant les heures de cours où il n‘est question que de travail, il n’a plus beaucoup de choix. Soit il provoque certains de ses camarades par des incidents et des insultes, soit il les distrait avec tant d’insistance que ceux-là tombent sous le terrible charme du plaisir immédiat et le rejoignent. Ne pouvant s’intégrer au groupe par le travail, Madjid en arrache autant d’éléments qu’il le peut car, et c’est bien naturel, il ne veut pas rester seul.

Mamadou, lui, comprend rapidement qu’il est inutile de lever le doigt pour répondre lorsque je pose des questions trop faciles. Il me regarde alors en souriant, un peu étonné comme si j’avais lancé une plaisanterie, et, sans beaucoup d’enthousiasme, ne lève le doigt que si plusieurs réponses fausses ont déjà été données. Les premiers incidents de discipline avec les quelques Madjid de la classe le surprennent visiblement. Il me fixe alors de ses grands yeux pour ne rien rater de ma réaction. Mais il s’en lasse rapidement et ne réagit bientôt plus. Il se contente alors d’attendre patiemment que le problème soit réglé en griffonnant un dessin sur son cahier de brouillon.

Fatoumata se révèle très fragile. Elle nécessite une pression de tous les instants pour ne pas dévier, pour ne pas se laisser entraîner dans les insultes et les conflits. Elle est de plus en plus nerveuse et vulnérable, et réagit parfois de façon agressive, même avec moi. Je la sens prête à sombrer dans le refus de travail ou la contestation systématique. Il n’en faudrait pas beaucoup pour qu’elle rejoigne le groupe de ceux qui ne font rien, groupe qui s‘épaissit tout au long de l‘année et qui est sans cesse en recherche de nouveaux membres. Parmi eux, il y a des enfants perdus sur le seul plan scolaire et qui n’ont donc pas d’autre choix que de s’exclure eux-mêmes. Mais il y a aussi d’autres Fatoumata, des élèves tout à fait capables de réussir. Ceux-là n’ont malheureusement pas été assez forts pour ne pas céder à la tentation du jeu permanent, à la tentation de rejoindre ce groupe où l‘on semble s‘amuser tant. Je me dois donc d’être injuste, c’est-à-dire d’être beaucoup plus exigeant avec Fatoumata qu’avec beaucoup d’autres si je veux la garder du « bon côté ». C’est du moins ce que je tenterai de faire durant cette année de sixième.

 

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Il y a quelques semaines, au début du mois de septembre 2009, il se trouve que je suis à nouveau en charge de cette classe maintenant en troisième sans les avoir eus en cinquième ni en quatrième. Aucun d’eux n’a redoublé et, à part quelques rares départs et arrivées, la classe est restée la même. Bien que ne les ayant plus vus depuis le mois de juin 2007, je me souviens du prénom de chacun. Enfin, presque.

Mamadou a bien changé. Dès le premier cours de son année de troisième, il s’installe seul au fond de la salle pour dessiner tranquillement. Il ne me montrera plus rien. Il y a bien longtemps qu‘il ne lève plus le doigt pour répondre à aucune question. Les élèves comme Mamadou (et ils sont nombreux, je reviendrai sur ce point) peuvent faire l’actuel programme de mathématiques du collège en deux ans au lieu de quatre et de manière beaucoup plus approfondie. Cela, je le sais et je l’affirme. Dans cette classe, le résultat est qu’au bout de quatre ans, vu le désordre qui y règne et les interruptions de cours incessantes, vu surtout le niveau extrêmement faible que les enseignants sont contraints d’appliquer pour parvenir à une misérable moyenne truquée par des contrôles trop faciles, Mamadou aura à peine la possibilité de survoler le programme officiel. Ses notes sont bonnes, certes, mais sans plus et il s’en désintéresse totalement. Elles ne représentent plus rien, et puis il n’y a plus personne avec qui les comparer depuis que Karen a déménagé. Il est vraisemblable qu’il ne fasse plus tout son travail à la maison. Cela ne présente aucun intérêt pour lui et son plaisir de travailler a disparu. De plus, il sait bien que dans cette classe, aucun professeur ne passera entre les rangs pour vérifier le travail, car ce professeur devrait d’abord s’assurer que les élèves ont apporté de quoi écrire.

Mamadou a appris à attendre, à ne rien faire, à ne plus avoir vis-à-vis de lui-même la moindre exigence. Il s’est isolé, il a appris à ne plus avoir confiance en personne au collège, surtout pas en ses professeurs qui passent le plus clair de leur temps soit à gérer l‘ingérable, soit à faire en troisième un travail du niveau de cinquième. A ses yeux, cette école-là n’est pas crédible, elle est juste pitoyable.

Fatoumata  a suivi les exemples qu‘il ne faudrait pas suivre mais avec lesquels le collège unique la contraint de vivre. Elle est devenue insolente et refuse de travailler, ce qui lui donne un niveau médiocre. Mais le niveau général est si faible, que même en étant exclue un cours sur deux, elle sait qu’il lui suffit de faire un tout petit effort le moment venu sur quelques contrôles pour passer en seconde générale. Elle lit toujours, mais maintenant pendant les cours et lorsque je la réprimande pour cela, elle me répond, scandalisée : « Mais je ne fais rien de mal et je n‘embête personne! ». Elle est devenue très agressive et entre facilement dans de grandes colères pour un mot, pour un regard. Pour quelques-uns, elle est devenue un jouet que l’on fait démarrer à distance par une petite insulte lancée à voix basse ou, comme ils disent, par un mauvais regard. Devenue incapable de se contrôler, elle leur répond alors par une autre insulte cette fois à voix haute ou même se lève pour aller à l’affrontement. J’ai été contraint de l’exclure pour bagarre déjà plusieurs fois depuis le début de l‘année.

Madjid est toujours là. Du haut de ses un mètre quatre-vingt, il ressemble maintenant à un chef de bande depuis qu‘avec ses deux compagnons d’infortune de ses débuts, ils sont parvenus à convaincre six ou sept autres de les rejoindre. Par des incidents incessants, ceux-là, devenus nombreux (ils représentent maintenant un tiers de la classe), se livrent à une véritable compétition de saccage des cours. Il y a bien longtemps qu’ils ont compris, certains à tort, d’autres à raison, qu’ils n’apprendraient jamais rien au collège. De toute façon, maintenant, il est trop tard. Leur seul objectif est donc d’empêcher coûte que coûte les autres de travailler. J’espère ne pas avoir déjà passé trop d’années dans les collèges difficiles (huit ans au total, serait-ce déjà trop?), j’espère ne pas être atteint d’une nouvelle forme du syndrome de Stockholm, mais je ne leur en veux pas. Bien sûr je les punis comme il se doit et je les empêche de nuire à la collectivité, mais je ne les blâme pas car leur volonté de créer sans relâche des obstacles au travail de la classe relève moins de la méchanceté que du dépit.

On les force à être là, alors qu’ils savent, mieux que quiconque, qu’ils sont parfaitement incapables de tirer le moindre bénéfice de leur présence. Ou plutôt, le seul bénéfice qu‘ils savent pouvoir en obtenir est de passer de bons moments, ce qui est bien naturel puisque, faut-il le rappeler encore et encore, ce sont des enfants. Un autre Madjid m’a dit un jour, dans une autre classe: « ce collège c’est Alcatraz, et votre cours c’est de la garde à vue ». C’était ma première année d’enseignement et je ne pouvais pas encore comprendre à quel point ses mots étaient justes. Bien sûr, comme tous les ministres de l’éducation nationale imbéciles et menteurs depuis tant d‘années, on peut toujours tenter de se rassurer en pensant qu’il restera bien quelque chose de tout ce temps, de tous ces moyens, de toutes ces vaines tentatives d’apprentissage forcé, inadapté, inopportun et contre-nature mais en réalité, le peu que ces élèves savaient en arrivant, ils vont le désapprendre. Par exemple, Madjid écrit maintenant plus mal que lors de ses premières semaines au collège, car au début de sa sixième, il pouvait encore s’appliquer et écrire avec attention, au moins en recopiant. Aujourd’hui, il n’en est même plus capable.

Qu’a-t-il appris ? Rien. Certes il aura entendu parler de Balzac, de Pythagore ou de Napoléon mais ce ne sont que des mots dénués de sens. Alors on peut aussi croire que si le collège unique n’apporte rien à beaucoup de Madjid, il n’a pas pu leur faire de mal et que l’expérience devait être tentée. Hélas non, le collège unique n’est pas inoffensif, le collège unique les détruit. Ils arrivent joyeux en sixième, et se découvrent bientôt honteux de ne pas savoir ou de ne pas pouvoir. Il leur apparait qu‘ils ne sont pas à leur place, ils comprennent qu‘ils n‘ont rien à faire là. Ils vont vivre quatre ans d’enfer.

Il leur faudra vivre l’humiliation d’être, sur un plan scolaire, de vrais incapables. Cela, c’est ce que leur répètent tous leurs professeurs à longueur de journée, sans jamais le formaliser bien sûr, mais en leur donnant des notes épouvantables. Pendant quatre ans, ils vont accumuler toute la rancœur provoquée par les innombrables réprimandes, les hurlements, les punitions et les exclusions vécues à longueur de journée. Il leur faudra aussi parfois vivre la détestation et le dégoût de la part d’enseignants à bout de nerfs. Cette humiliation et cette rancœur, ce mépris de soi-même engendré par l’horrible image qu’on leur donne d’eux-mêmes à longueur de journée et pendant toute leur adolescence, ils s’y habituent, ils grandissent avec, ils emmagasinent, ils stockent tout le ressentiment, tout le malheur nécessaire pour fabriquer de la haine. Dévorés par un confus besoin de vengeance, ils iront bientôt brûler la voiture de leur voisin ou le supermarché du quartier, et se livreront gaiement à des lynchages sur la voie publique.

Il faut savoir que ces élèves-là se partagent en deux catégories : ceux qui sont toujours absents et ceux qui ne le sont jamais. Pour les premiers, être absent est une façon de ne pas se laisser détruire par le collège unique, l’absentéisme est leur radeau de survie. Pour les seconds, être présent est une façon de détruire le collège en retour, en rendant coup pour coup. Pour ceux-là, le collège est un terrain d’affrontement sur lequel ils se rendent avec parfois la volonté d’y faire un maximum de dégâts. Un peu plus tard, ils se rendront sur le terrain des manifestations publiques ou des émeutes avec le même désespoir qui se traduira par la volonté de détruire n‘importe quoi et de frapper n’importe qui. Finalement, ce que le collège unique aura appris à tous ces enfants, c’est à devenir des barbares.

Revenons à cette classe et à ce mois de septembre 2009. Ce n’est qu’au bout d’une semaine que je réalise que l’un de nos quatre élèves a disparu. Comment s’appelait-il déjà? Ah oui, Mohammed, cet élève modèle, sérieux et appliqué. Il a déménagé ? Non. Les élèves m’apprennent que, l’année précédente il a été définitivement exclu sur conseil de discipline. Devant mon incrédulité et ma surprise, ils s’empressent de me donner des explications et l’histoire me revient en mémoire. Je l’avais entendue sans savoir de qui il s’agissait. En plein cours de français, Mohammed s’était soudainement levé pour aller frapper violemment Madjid avec son compas qu’il maniait comme un couteau. Comme s‘il avait voulu commettre un meurtre, il avait visé la poitrine de Madjid qui avait heureusement esquivé le coup et le compas s‘était planté dans son bras. La blessure ne présentait aucune gravité mais la direction avait estimé que le coupable devait être exclu dans l’heure. Un collègue qui avait assisté au conseil de discipline de Mohammed en était sorti bouleversé et m‘avait raconté la scène. Le père avait gardé les bras croisés pendant toute la séance sans dire un mot mais la mère pleurait bruyamment, elle répétait qu’elle ne comprenait pas. Lorsque l‘exclusion définitive fut annoncée par le chef d‘établissement, elle se leva et, le doigt tendu vers son fils qui sanglotait en silence, en le maudissant elle l’accusa de jeter la honte sur toute la famille.

Dans cette histoire, désigner le coupable ressemble fort à un test psychologique. Il y a Mohammed, l’auteur des faits, il y a Madjid la victime, mais bien sûr coupable de provocations et de harcèlement envers Mohammed, il y a le professeur qui a laissé se développer une situation qui a mal fini, et enfin il y a le ministre et sa politique qui les ont enfermés tous les trois dans la même pièce. Je vous laisse juge pour décider lequel de ces quatre-là est le vrai coupable et mérite d‘être exclu sans délai. 

Mon histoire s’arrête là. Puisque nous sommes réunis pour parler du collège unique, j’ai jugé utile de mettre à profit la plus grande partie du temps qui m’était offert pour vous faire entendre ce qu’il est dans la réalité des zones défavorisées. Le collège unique, c’est le service public qui fabrique en Madjid un véritable barbare, le collège unique c’est le service public qui interdit structurellement à Mamadou de se diriger vers des classes préparatoires en vue de très grandes écoles, le collège unique c’est le service public qui va faire de Fatoumata une lycéenne médiocre, caractérielle et paranoïaque et sur laquelle il faudra bien que le lycée général règle ses exigences et son niveau de tolérance, enfin le collège unique c’est le service public qui brise un élève sérieux comme Mohammed pour en faire un garçon dangereux et dégoûté à tout jamais d’une école dans laquelle il donnait le meilleur de lui-même.

 

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On peut se demander maintenant quelle est la proportion de ces types d’élèves. Il existe bien des évaluations nationales faites en sixième mais elles ne constituent pas un outil d’analyse opportun puisqu’elles ne répertorient que des savoir-faire et des compétences. Pour des raisons strictement idéologiques, ces évaluations ignorent délibérément les capacités et les motivations de chacun.

Mon expérience en collège est de huit années dans des zones de type ZEP en périphérie de Paris et je ne peux vous parler que de cela. De ce que j’ai vu pendant ces années au collège, je dirais qu’à l’entrée, il y a environ dix pour cent d’élèves à capacités scolaires d’excellence et pas plus d‘élèves inaptes à suivre un cursus général. Les quatre-vingt pour cent restants sont des Fatoumata, des Mohammed et bien d’autres encore que je ne peux pas tous vous décrire. Tous ceux-là sont des enfants comme les autres, comme les nôtres, des enfants qu’il faut pour la plupart forcer à travailler, qu’il faut souvent réprimander et parfois punir, tout cela est bien naturel et le plus solide bon sens nous dit que l‘éducation et l‘instruction ne peuvent se résoudre à une partie de plaisir. Mais chacun de ceux-là est au fond tout à fait apte et désireux de suivre tranquillement son propre chemin pour parvenir à sa propre réussite qui n’est pas la réussite scolaire mais l’épanouissement personnel et la connaissance de soi. En tout cas, j’affirme que dans un environnement serein et homogène, le niveau général de cette masse de nos élèves, donc du niveau moyen d’éducation en France, serait incomparablement plus élevé.

Bien qu’il ne relève pas de statistiques mais de ma seule expérience, je voudrais revenir et insister sur ce chiffre de dix pour cent d’élèves à excellentes capacités à l‘entrée de la sixième. Ils n’apparaissent pas dans les évaluations car ils peuvent par exemple avoir des lacunes, mais cela ne les empêche pas d‘être excellents. Dix pour cent, c’est beaucoup, dix pour cent c’est même énorme,  cela représente un nombre considérable d‘enfants. Rêvons un peu : si tous ceux-là avaient le droit de suivre une scolarité dans de bonnes conditions, cela aurait des conséquences puissantes et profondes sur notre société. Par exemple, il y aurait à nouveau un ascenseur social, on serait confiant et fiers de notre service public, on stopperait net la chute vertigineuse et dramatique du niveau d’instruction, les grandes écoles afficheraient des taux d’étudiants issus de familles modestes qui seraient un honneur pour elles et pour la France et non une honte comme ils le sont aujourd’hui. Plus simplement, si tous ces enfants n‘avaient pas l‘obstacle quasiment infranchissable du collège unique sur leur route, cela mettrait sans doute un terme à la débâcle de l‘école, et on évoquerait même une école républicaine en vie. Aujourd’hui, aucun ou presque de ces très bons élèves ne peut survivre jusqu’en fin de troisième d’un collège unique en zone défavorisée. Le collège unique réalise ce massacre avec tant d‘adresse et tant d‘indifférence que l‘on pourrait même raisonnablement se demander s‘il n‘a pas été inventé dans ce seul objectif.

Le théorème du collège unique a deux corollaires indissociables: la réussite pour tous et l’égalité des chances. Et si ces deux slogans sont aussi absurdes l‘un que l‘autre, c‘est parce que le collège unique a été bâti sur un principe unique : le mensonge.

L’acharnement éminemment démagogique du nauséeux slogan de la réussite pour tous se concrétise en la construction par le service public de l’échec de chacun. C’est un mensonge sur l’absence de sélection puisqu’elle se pratique maintenant sur le quartier, donc sur les origines sociales, c’est un mensonge sur les capacités et les motivations des élèves qui ne sont pas et ne seront jamais uniformes, c’est un mensonge économique sur les besoins du pays et des employeurs qui ont moins besoin de diplômés que de gens capables et désireux de travailler et de se former, c’est un mensonge sur la mission de l’école qui se devrait maintenant de délivrer des quotas de diplômes, mais surtout, c’est un mensonge sur le sens de « réussir sa vie », c’est un mensonge sur le sens vrai de la réussite. La vraie réussite n’est pas objectivable et ne repose que sur l‘amour que chacun porte aux autres et à lui-même. Enfin, c’est même un mensonge sur la nature humaine qui voudrait faire croire aux belles âmes que tout le monde peut tout à condition d‘en avoir les moyens. Tous ces mensonges sont extrêmement douloureux pour les enfants qui, à juste titre, deviennent malheureux et méchants lorsqu’ils en prennent conscience. Au contraire de l’amour, la réussite annoncée s’avérera n’être que du mépris de soi-même et de l’école, mépris dont vous voyez tous les jours les manifestations dans les innombrables faits divers sur les relations entre professeurs et élèves.

Maintenant, à propos de cette hypothétique « égalité des chances », j‘avoue ne pas comprendre comment il est possible de faire une telle impasse sur le réel. Serions-nous tous devenus fous? Des enfants nés dans des milieux populaires n’ont pas les mêmes chances de réussite scolaire que ceux issus de milieux favorisés, et, c’est le bon sens même, ils ne les auront jamais. Ils ne les auront évidemment jamais parce que les conditions matérielles d’étude à la maison ne sont pas les mêmes, parce que le langage à la maison n’est pas le même, parce que les motivations, les stimulations pour étudier, les exemples, les modèles à la maison ne sont pas les mêmes et pour encore mille autres raisons déjà parfaitement connues. Au lieu d’accepter cette réalité incompressible contre laquelle l’école ne peut et ne pourra jamais rien, au lieu d’y faire face par une sélection saine et clairvoyante ouvrant sur des progressions, des programmes et des objectifs cohérents avec les capacités et les motivations des élèves, au lieu d’offrir à nos enfants la diversité plutôt que la hiérarchie, c’est-à-dire l’épanouissement plutôt que la normalisation, au lieu de comprendre enfin que c’est dans cette voie que réside une chance de justice sociale, de mixité, d’harmonie, de bien-être commun et de paix, le pouvoir politique et syndical a choisi de précipiter l’école dans le mensonge incendiaire de l’égalité.

Quant au très fameux socle commun, pour savoir ce qu’il contient réellement, il ne faut pas consulter la documentation du ministère mais se tourner vers Mamadou, Madjid, Fatoumata et Mohammed pour savoir ce qu‘ils ont en commun au bout de quatre années de collège. Ces élèves auront d’abord en commun d’être malheureux, mais ils auront aussi acquis les quelques principes que voici : il est vain de travailler et de faire des efforts, il faut considérer son ego comme prioritaire en toute circonstance, l’insulte est la plus courante des formes d’expression, et la loi du plus fort est fondatrice de la vie en communauté. Le voila, le vrai socle commun transmis par le collège unique, syndrome d’une société toute entière qui ne sait plus élever ses enfants dans la vérité, et se précipite ainsi elle-même vers la barbarie.

Les adversaires du collège unique disent, quand ils se laissent aller à l’excès, qu’il est un système contre-productif, néfaste ou pervers. Ce n’est pas ma position. Pour ma part, je dis que le collège unique est la bête immonde de notre société contemporaine. La seule chose à espérer est donc sa disparition soudaine et totale, et ce qu’il faut redouter le plus au monde, c’est précisément l’entreprise de sa modernisation.

 

Michel Segal

Michel Segal entre à l’Education Nationale à 41 ans en 1999. Il est professeur de mathématiques et enseigne en collège ZEP puis dans de bons lycées, puis à nouveau en collège difficile. Choqué en découvrant ce qu’est devenue l’école qu’il avait quittée vingt ans plus tôt, il publie Autopsie de l’école républicaine (Ed. Autres Temps   2008) 

Commentaires

Les parents prennent conscience de la situation...

... mais, au fur et à mesure que les années collège passent...

Bonjour M. Segal,

Je ne suis pas enseignante, "mais juste une maman" soucieuse des difficultés et de la réussite de son fils... De nombreuses difficultés (en lecture notamment), non dépistées en primaire, se révèlent au collège : c'est l'analyse de l'orthophoniste de ma petite ville des Landes... que je partage (voir dossier dysorthographie au collège).
Pour ma part, je dois ajouter que le dépistage de la précocité de mon fils (en fin de 4ème) nous a donné des clés de compréhension sur son fonctionnement affectif et intellectuel. Nous l'avons scolarisé cette année (3ème) dans un collège sensibilisé à la précocité. On s'est donc éloigné un peu du "collège unique" et mon fils revit (scolairement aussi ! ).
Il a un ami, gentil et intelligent, qui incarne cette phrase-ci de votre texte : "Pour les premiers, être absent est une façon de ne pas se laisser détruire par le collège unique, l’absentéisme est leur radeau de survie." Les parents de cet enfant ont acheté une maison à rénover, et cette année, il passe le plus clair de son temps à y travailler. Il a découvert qu'il était capable de réussir plein de choses et prend enfin confiance en lui... Au départ, cet absentéisme encouragé m'a choqué, mais après j'ai compris qu'effectivement, c'est le collège unique qui est fautif de cette situation. L'attitude des parents permet à cet enfant de "sortir" du collège (il est en 3ème ; orientation envisagée : maçonnerie) sans avoir été détruit par l'institution.
Voilà : ce ne sont que deux exemples, mais en échangeant avec d'autres parents, je constate qu'eux aussi, au fil de ces 4 années, réalisent à quel point le collège "broie" les enfants... C'est dramatique.
Bien cordialement,
Nathalie

Bonjour, j'ai envie de vous

Bonjour,
j'ai envie de vous remercier pour votre message mais au fond, j'aurais tellement préféré avoir tort. En tout cas, je suis ravi pour ce gamin :)

Wow! Quel texte magnifique !

Wow! Quel texte magnifique ! Je n'avais pas encore lu un texte aussi efficace sur ce sujet difficile. Votre dispositif narratif est ultra-convaincant mais je n'ai pas lu en détail tout ce qui a été publié sur le sujet depuis 20 ans - dans l'indifférence générale semble-t-il (je ne suis pas dans l'enseignement, je me suis contenté de faire grève en 75 contre le collège Haby!-))

En tant que profane, j'aimerais savoir comment votre analyse est perçue? Elle vous range dans quel camp? Y-a-t-il une chance qu'on sorte de ce cauchemar dans un délai raisonnable? Quelle est la position de Peillon sur le collège unique?

Je réponds avec 18 mois de

Je réponds avec 18 mois de retard, ce qui est toujours mieux que 19 et je vous remercie pour votre message. J'ai arrêté d'écrire puisque cela ne sert strictement à rien dans la mesure où ce que je dis est déjà parfaitement connu de tous. Je crois simplement que tout le monde se fout éperdument de tous les autres et que chacun ne pense qu'à sa propre condition. En un sens c'est assez "normal" et la fonction des politiques est justement de mettre le bien de tous au-dessus de celui de chacun. Hélas, le propre des politiques n'est plus que de mettre leur réélection au-delà de tout. On pourrait penser qu'il reste encore un espoir et s'ils agissent dans le but d'être appréciés, cela ne les empêche pas de prendre de bonnes décisions. Hélas une fois de plus, ils n'agissent plus, ils ne font que communiquer. Donc, rien. Plus rien :)

Dommage que vous ayez arrêté

Dommage que vous ayez arrêté décrire monsieur Segal, car vous écrivez fort bien.
Ce n’est pas parce qu’on n’est pas entendu par des gens tellement imbus d’eux-mêmes qu’ils n’écoutent plus personne depuis longtemps que l’on ne doit pas continuer à propager ses idées.
Le paradigme peut changer.
Ce que vous décrivez "est déjà parfaitement connu de tous" ? : peut-être mais c’est loin d’être certain.
De nombreux errements de notre société sont connus de tous ; le racisme pour prendre une pulsion délétère très générale. Faut-il pour autant ne plus s’y opposer ? Si vous jugez que le racisme séduit facilement le genre humain, alors le genre humain doit lutter contre encore et toujours, comme notre lot est peut-être de lutter sans fin contre des virus qui savent toujours prendre de nouvelles caractéristiques en fonction de l’époque et du lieu.
Je me permettrai une petite hypothèse très personnelle. J’espère que vous ne le prendrez pas mal : le courage vous manque (nous connaissons tous de tels moments et vous avez déjà tant donné sur ce sujet de l’éducation) alors vous décidez d’arrêter d’écrire, puis vous dites qu’il n’y a plus d’espoir. Tel est, peut-être, l’ordre logique qui motive votre décision, et non l’inverse, à savoir une absence avérée de tout espoir, donc une décision logique de tout arrêter, et enfin un découragement personnel.
J’ai puisé des forces dans votre texte très fort, malgré le tableau navrant qu’il décrit.
Pour moi (et sûrement pour d’autres), votre effort d’écriture en valait la peine.

Je suis non pas flatté de

Je suis non pas flatté de votre message, mais honoré etje vous en remercie.
Il est certain que je suis complètement découragé car il faudrait un changement politique très fort pour que le débat sur l'école se tienne hors de la communication, ce que je ne crois absolument pas dans un avenir proche. Sinon, si en plus d'avoir du talent on a un bon réseau, alors on devient pourfendeur de l'école de métier. Brighelli en est l'exemple type. Il a tout dit, très bien, très intelligemment, avec talent, mais maintenant c'est son métier. Je ne suis pas sur d'avoir son talent mais je suis certain de ne pas avoir son carnet d'adresses. Et puis, il y a déjà tellement de gens qui disent toutes ces choses. Cela dit, j'ai d'autres raisons d'arrêter: je suis VRAIMENT paresseux et je ne travaille plus en ZEP mais dans un lycée de très bon niveau (la deuxième raison indique également que je suis un lâche).
En fait je n'arrive à prendre la parole que quand je suis énervé. Voici donc ma dernière prise de parole:
http://www.magistro.fr/index.php/template/lorem-ipsu...
J'espère que vous ne m'en voudrez pas de vous répondre sur un ton un peu léger mais il y a des moments et des sujets où avoir un peu d'humour est une question de survie.
Encore merci très sincèrement pour vos messages.
Bien à vous,
Michel S.

Article remarquable. À la rigueur on peut déplorer...

... si on veut chercher la petite bête, toutefois, d'avoir vu un enseignant écrire "du haut de ses un mètre quatre-vingt" pour "du haut de son mètre quatre-vingt". Cela participe sans doute de la même démission que de dire "la gare de Le Mans" ou "un film de Audiard". Cela ne change rien à la qualité du fond, mais jamais le fond n'a pâti de la correction de la forme, bien au contraire.

après le collège unique, c'est au tour du lycée de "s'unifier"

Votre texte m’a énormément touché, j’ai eu les larmes aux yeux en lisant ces phrases qui auraient pu être les miennes si j’avais su si bien les dire.

Je suis rentrée dans l’Education Nationale en 1995, à 35 ans et j’ai vu le rapide changement s’opérer. J'enseigne en Lycée Professionnel dans une douce campagne de notre belle France, où les élèves s'appellent Kévin, Dylan, Steven, Marvin, Arnaud, Matthieu, Nicolas, Thibault ou Jérémy, aussi Hamid ou Walid. Guère des prénoms français, ou de séries états-uniennes, car il y a peu d’émigration ici, peu de quartiers sensibles mais beaucoup de misère néanmoins.
Les lycées professionnels prennent le relai après le collège, pour ces élèves "en grande difficulté". Au fil de mes 20 ans d'enseignement j’ai fait les mêmes constats alarmants que vous. Et nous, les profs, éprouvons les mêmes difficultés à faire cours, avec le cortège d’interruptions pour bagarre, insultes, insolence, sanctions, renvois, comportement inadapté en classe etc. Souvent, en 55 minutes, nous sommes tout à tour (et à la fois) prof, parents, assistant social, policier … ainsi que vous l’avez si bien décrit. Alors, arriver à faire un cours « normal » dans ces conditions, relève bien souvent du pur hasard, et quant à imaginer suivre le plan d’une séquence prédéfinie (5 à 8 cours), comme le souhaitent nos inspecteurs, cela tient du domaine de l’impossible. Du moins, moi, j’en suis incapable car même si les activités prévues ne sont pas bien nombreuses, j’ai toujours vu trop large. Mes séquences s’étalent ou se finissent « en eau de boudin », et mes inspecteurs s’en étonnent et me critiquent.

Bref, quand ils y arrivent en seconde, nos élèves n'ont bien sûr plus la fraîcheur des sixièmes mais un espoir certain se lit dans leurs yeux. Après des années d'échec en collège, ils viennent apprendre un métier, et espèrent ne plus avoir à subir tous ces contenus et pratiques pédagogiques qui les ont humiliés, ennuyés, dépassés. Et généralement, nos discours et pratiques en classe rompent avec ce qu’ils ont connu. Alors ils se prennent à espérer.

Il y eut un temps où vraiment, la pédagogie de ces lycées a été mise au service des élèves.
Il y avait des classes de 4ème/3ème Technologiques, dans lesquelles nous prenions le temps de revoir les fondamentaux tranquillement et autrement et où nous bâtissions leur projet d'avenir en bâtissant leur confiance en eux-même. Ces classes les amenaient vers des CAP ou BEP. Les CAP formaient des ouvriers réellement capables, avec un vrai savoir-faire, grâce à un enseignement largement pratique et des stages. Les BEP en deux ans puis les Bac-Pro en deux ans, étaient plus théoriques, avec moins de pratique et de stages. Les matières d'enseignement général (Français, Langue Vivante, Hist/Géo, Math, Sciences) étaient accès sur une meilleure compréhension et utilisation de savoir-faire, et souvent axées sur leur monde professionnel (donc dans leurs yeux d'élèves, plus "utiles")

Petit à petit, de la disparition des 4ème/3ème Tech jusqu'au point d'orgue de la dernière réforme, les objectifs ont évolué. Avec celle-ci, afin que les élèves de l'Enseignement Professionnel soient "égaux" à ceux de l'Enseignement Général ou Technique, le BAC Pro n'est plus en 4 ans mais en 3 ans et les périodes de stage sont passées de 10 à 22 semaines. C'est -à-dire que pour un même diplôme, (donc, à priori, avec les mêmes objectifs) un élève de BAC Pro ancienne formule avait (36 x 4 -10 =134) 134 semaines d'enseignement alors qu'aujourd'hui les nouvelles promotions ont (36 x 3 -22=86) 86 semaines. A diplôme équivalent, les élèves ont 1/3 de cours en moins... !
Bon, on pourrait se dire que ce n'est pas forcément un mal car ces élèves n'aiment guère l'école. Mais le problème est qu'Apprendre passe par l'Imitation et la Répétition. Alors, avec moins de temps de cours, il faut être d’autant plus rapide pour assimiler. Et donc nos élèves les plus faibles se retrouvent rapidement et à nouveau en difficulté.

Comme si cela n'était pas suffisant, les programmes des matières d'enseignement général ont été en quelque sorte calqués sur ceux des Lycées Généraux. En Math et Sciences par exemple, l'enseignement se doit de partir des constations des élèves afin de leur faire découvrir les lois/théorèmes nécessaires..., "car on retient mieux quand on a découvert par soi-même" (vaste programme quand un 1/3 des élèves hésitent encore entre les différentes opérations) . Autre exemple, en Histoire, afin qu'ils aient accès à toute notre belle culture, le Siècle des Lumières et les Humanistes sont enseignés au premier trimestre de 2nde en 4 heures de cours, évaluation et correction comprise !! Ceci est vrai pour tout le programme d'Hist/Géo sur les trois ans. Une vraie marche forcée, alors que très peu d'entre eux ont des repères chronologiques corrects. Autre exemple : Les Lumières, les Romantiques, les Surréalistes et tous les courants littéraires, au pas cadencé sont exposés, alors que nombre d'entre eux ne possèdent que les rudiments de leur langue maternelle le Français (Exemple : "Afin qu'il aient accès à la culture" Est-ce le verbe être ou avoir? Réponse de plus de la moitié de la classe : "être").
Comment notre ministère pense-t-il que ceci est possible, faisable ? Les méthodes et sujets sont en totale inadéquation avec les acquis, les compétences, les intérêts de nos élèves.

Pour quel résultat ?
En fin de 1er trimestre en Seconde, 1/4 des élèves sont déjà dégoutés et reproduisent les comportements qui les ont caractérisés au collège (fuite, agressivité, violence, absentéisme...). A la fin de la 2nde la moitié aspire à faire autre chose, et ils sont nombreux ceux qui essayent une autre filière ... dans l'espoir que ça soit mieux ailleurs. A la fin des trois ans, seule une poignée continue bravement. Dans les classes de Première et Terminale, l'âge aidant, les comportements de ceux qu'on laisse sur le bas-côté, deviennent méprisants, insolents, insultants, révoltés. Voilà, la règle dans nos classes de nos campagnes tranquilles.

On pourrait imaginer que cette réforme sera sanctionnée par les nombreux échecs inévitables à l'examen. Malheureusement pas, car, figurez-vous qu'avec cette réforme il n'y a plus de diplôme national qui obligerait tous nos penseurs « bien-pensants » à revoir leurs fondamentaux.
Je suis désolée d’entrer dans le détail des modalités de ce nouvel « examen » mais c’est essentiel. D’un part pour montrer à quel point « on » se moque des élèves, de leurs parents, des professeurs et de la société dans son ensemble dans ce genre d’expérimentation. D’autre part car c’est ce qui attend l’ensemble des diplômes dits nationaux dans le plus ou moins long terme. Pour l’instant ne sont attaqués que deux diplômes peu valorisés : le Bac Pro et le BTS.
Depuis quelques années déjà, les professeurs de matières professionnelles faisaient leurs propres sujets d’examen. Dans une même académie, il y avait qu’un ou deux lycées d'électrotechnique ou de mécanique moto, ou coiffure par exemple, il ne paraissait donc pas déraisonnable que ces mêmes professeurs fabriquent/corrigent leur sujet.
Aujourd’hui avec la réforme, tous les sujets de toutes les disciplines sont créés/établis/ corrigés par les professeurs d’une classe, à l'exception du Français/Histoire/Géographie (qui n'est qu'une seule et même épreuve, (sic)), qui, elle, reste, pour l’instant, une épreuve nationale.
De surcroît, il n’y a plus d’épreuve finale. Donc fini le temps, où tous les élèves de Terminale sont regroupés dans une salle pour passer une épreuve de Mathématique, de Gestion, ou d’Anglais … Les textes sont clairs, les élèves ne doivent passer les CCF (Contrôles en Cours de Formation : mini-épreuves formant l’épreuve finale) que lorsqu’ils sont « prêts ». Par conséquent, si tel ou tel point du programme n’a pas été vu, l’épreuve de l’examen ne peut évidemment pas porter là-dessus. Donc fini le stress des professeurs quand le sacro-saint programme n’a pas été vu en entier.
On nous demande aussi de ne présenter au CCF que les élèves prêts pour le réussir. Ceux qui ne le sont pas le passeront plus tard. Le cas d’élèves jamais « prêts » n’est pas envisagé.

Alors voici comme cela se passe. Jusqu’ici, dans notre lycée les professeurs d’une même matière se mettent d’accord pour faire passer le même jour, la même épreuve à tous les élèves de toutes les classes concernées. Les copies sont mélangées et chaque professeur corrige autant de copies qu’il a d’élèves de Terminale. Comme vous voyez, ceci reste très près de la mise en scène de l’épreuve d’examen comme nous la connaissons tous.
Cependant voici comme cela peut se passer selon les textes
Le jour J, dans le lycée Voltaire à Trifouilli, Mme XYZ, professeur de Mathématiques de la classe A5 décide que ses élèves sont prêts pour passer un CCF sur la trigonométrie. Donc elle donne à ses élèves la convocation pour le CCF et leur fait signer un document prouvant qu’ils l’ont bien reçue. 10 jours plus tard, pendant une de ses heures de cours, ses élèves signeront un document de présence et passeront leur CCF, Mme XYZ corrigera, notera ces épreuves. Mais elle ne rendra pas la copie, ni ne donnera la note aux élèves car cela faisant partie d’un « examen » cela doit rester secret et bien conservé en cas de contestation. Quatre élèves n’ont pas eu la moyenne mais ils ne le savent pas, Mme XYZ les prend en soutien, et puis quand elle estime qu’ils sont « prêts » elle les convoque à nouveau, leur fait passer ce CCF de trigonométrie à J+30 avec des exercices différents (à moins qu’ils ne soient les mêmes, car rien n’oblige Mme XYZ dans un sens comme dans l’autre). Ce sera pendant une heure de cours habituel, dans sa salle de classe, pendant que le reste de la classe voit une nouvelle leçon sur les probabilités. A moins que la Vie Scolaire puisse prendre ces élèves et les surveiller. Malheureusement Clarisse qui devait passer ce CCF de rattrapage est malade et n’a pu venir, alors Mme XYZ fera une troisième session de ce CCF pour elle à J+37.
Monsieur UVW, professeur de Math de la classe A8, a une classe bruyante, très faible et qui ne travaille pas. Il lui est impossible de finir ses chapitres, les élèves décrochant dès que cela est un peu difficile et n’écoutant plus. Il ne peut qu’aborder brièvement les différents points du programme en faisant un maximum d’activités ludiques. Il a décidé de faire l’impasse sur la trigonométrie qui n’est vraiment pas essentielle pour des futurs « rangeurs de rayons dans les supermarchés ». Mais tout comme Mme XYZ, il va devoir faire passer les trois CCF à ses élèves, même s’ils ne sont jamais « prêts ». Pour ne pas passer pour un incompétent, pour ne pas pénaliser ses élèves dans la réussite de leur examen (car les math ce n’est pas bien important tout de même), il va « adapter » ses CCF à ce que ses élèves sont capables de faire. Bien que portant sur les thèmes du programme,.
A la fin de l’année, tous les élèves de Mme XYZ et M UVW auront réussi leurs trois CCF de mathématiques.
Tous, sauf un, car il faut garder les apparence tout de même.

Sous prétexte de ne pas stresser ces jeunes, de leur donner à tous, une « vraie » chance de réussite les professeurs passent leur temps à préparer ces CCF (au lieu de faire leur cours), quant aux élèves, ils ne font plus la différence entre ces CCF et des interrogations classique et l’examen perd de sa visibilité.
Dans les textes, rien n'interdit au professeur d’une classe de corriger et noter ses propres élèves, rien ni personne ne vérifie la teneur de ses CCF, sauf inspection peu probable. Les professeurs sont juste tenus de respecter une certaine « déontologie ». Comment dès lors ne pas adapter le niveau des exercices, des exigences afin que tous réussissent comme le suggèrent si clairement les textes
Quand on sait que les inspecteurs regardent les notes des élèves pour évaluer le travail des profs, et qu'une partie de la "rémunération" des établissements est en fonction du succès des élèves aux examens... je pense que la pente fatale est prévisible.
Juste un petit aparté : il faut savoir que les réformes des lycées professionnelles sont souvent les précurseurs de celles des lycées généraux. A bon entendeur, salut.

Moins de semaines de cours, des programmes et des méthodes parfaitement inadaptées, des classes entières dégoûtées, des examens dont on pourra bientôt dire qu'ils sont truqués, de qui se fiche-t-on ?
Après l’échec patent du collège unique, nous voici maintenant face à un lycée qui « s’unifie ».
Est-ce vraiment par souci d'égalité et de justice sociale que ces réformes ont été faites ? Certainement pas. Moins bien préparés, les élèves auront bien du mal à s'insérer dans le monde du travail, alors que les anciens BAC Pro trouvaient facilement un emploi. Les patrons, eux, ne s'y trompent pas, ils savent déjà que ces nouveaux BAC Pro sont plutôt moins compétents que les anciens BEP !

La réalité est autrement cynique.
Premièrement, les modalités de l'examen permettront peut-être d'atteindre les objectifs (européen) 80 % d'élèves ayant un diplôme Niveau IV (BAC), niveau qui stagne en France depuis 15 ans à 65 %. Deuxièmement, en ces temps de crise, toute "économie" budgétaire est la bienvenue. Quand ce sont les professeurs qui créent/font passer/corrigent leur propre examen, cela ne coûte rien (alors que les diplômes nationaux sont chers et compliqués à mettre en place), quand une formation est dispensée en 3 ans au lieu de 4 ans, cela fait 1/4 de professeurs en moins.

Et ainsi, nous travaillons dans un violent système qui exclut et nie les personnes et leurs difficultés, potentialités et rêves. Jour après jour, pendant 7 ans , de la 6ème à la Terminale, ces jeunes vivent leur échec, leur exclusion, leur certitude de ne rien valoir, d'être seuls dans une jungle, que personne n'est là pour les aider et que ce que propose la société ne les concerne pas..
Alors, faire de l'argent illégalement est largement plus valorisant et rapide; ou bien s'asseoir devant la télé et attendre le RSA est aussi une option, à moins qu'un passage à la télé n'amène une éphémère heure de gloire. Voilà les "rêves" de mes élèves. Plus aucun ne veut voyager ou créer un groupe de musique ou rejoindre une belle cause. C’étaient les rêves de certains de mes élèves il y a seulement 15 ans.
L'Education Nationale et plus largement la société, ont engendré apathie, désespoir ou haine envers tout ce qui incarne la société et l'Etat chez ces jeunes.
Nous fabriquons des générations de révoltés, de personnes qui n'ont rien à perdre (et qui, à leur tour, auront eux aussi, des enfants), et de sous-prolétariat. Car la société actuelle, ne propose plus aucun emploi à ces très nombreuses personnes qui n’ont pas les moyens d’analyser, de synthétiser ou plus simplement d’utiliser un ordinateur, ou pour qui l’écriture ou la lecture est un exercice compliqué, ou qui seront incapables de passer le code pour le permis de conduire (ce qui dans nos campagnes, condamne au chômage aussi sûrement que le fait de ne pas avoir de diplôme).
A voir un tel acharnement à détruire ce qui marchait, on est en lieu de se demander si ces « réformes » n’ont pas comme but d’empêcher des personnes « fragiles » de s’adapter aux formidables changements que notre société subit et que la vie économique nous impose. On parle d’école républicaine. Mais où est donc sa devise ? Quelle fraternité, quelle justice, quelle égalité des chances sont offertes ?
Un jour très proche, sans doute, ces « économies » de moyens, ces « économies de ressources humaines » seront fort chères payées.

Personnellement, je ne peux plus cautionner ce système. Rester voudrait dire qu'en dépit de ce que je sais être la réalité, je ferme les yeux, et je continue à faire comme si cela n'était pas, que j’accepte de mentir sciemment à ces jeunes et donc de participer à cette mascarade.
Donc cette année sera la dernière. Tant pis pour la sécurité d'emploi et 8-10 ans de travail qu'il me reste à faire avant la retraite
Cependant malgré tout, je me dis que je quitte le navire, que j'abandonne les collègues, que je déserte. Jusqu'où va le sentiment du devoir et de la culpabilité ?
Mais je sais aussi que personne (et certainement pas cette institution déshumanisée) ne me sera gré d'avoir perdu l'estime de moi-même en n'agissant pas comme ma conscience me l'indique.
Mais l’aventure continue, je continuerai à enseigner par d’autres canaux et à aider ceux qui en ont le plus besoin, c’est ce que j’espère.

Merci de m’avoir donné l’occasion d’exprimer ce que je rumine depuis si longtemps.

Ne démissionnez pas !

"Et ainsi, nous travaillons dans un violent système qui exclut et nie les personnes et leurs difficultés, potentialités et rêves." "Personnellement, je ne peux plus cautionner ce système."

Bonsoir Athlune,

Je ne suis "qu'une maman", pas une enseignante. Votre témoignage est terrible, et pourtant je n'en suis pas surprise, car un de mes frères est enseignant en lycée professionnel lui aussi et ce qu'il m'en dit rejoint votre écrit.
Ne démissionnez pas.
Pour vous, d'abord. Oui, pour des raisons bassement matérialistes. Les taux élevés de chômage ne sont pas une chimère.
Pour vos élèves ensuite. Vous n'indiquez pas, dans votre message, quelle matière vous enseignez. Profitez du fait que vous ne pouvez pas être mise à la porte pour enseigner comme vous pensez devoir le faire, en mettant en place le programme que vous pensez être important, et non celui que les textes vous demandent de transmettre. Alors vous arrêterez de cautionner ce système et vous ne nierez plus, via ce fichu programme, les difficultés de vos élèves.

Mon frère m'a expliqué que beaucoup de ses élèves ont des grandes difficultés de lecture. Sur 2 lignes de consignes, ils arrivent à en lire une seule, pas les deux.
Ils ont des cours de français complètement en décalage avec leur niveau, avec un programme qui en effet ne fait que les nier, leur rappeler minute après minute leur incompétence, au lieu de les aider.
Ne croyez-vous pas que reprendre la lecture avec eux, avec une autre méthode que celle qui leur a été assénée en primaire, reprendre vraiment les fondamentaux, en français, comme en maths, ce serait leur apporter quelque chose qui leur sera utile TOUTE LEUR VIE ? Peut importe de reprendre les bases à 15 ans si enfin ils les acquièrent. Elles leur serviront dans leur vie quotidienne durant encore 65 ans, si on se base sur une espérance de vie de 80 ans !

Ne démissionnez pas. Entrez en résistance ; c'est en effet ce qui vous attend si vous décidez de faire ce qui vous semble bon. Bien sûr, votre inspecteur n'aimera pas.
Et alors ?
Au moins vous retrouverez le sens de votre engagement de 1995.
Bien sûr, il vous faudra être "carrée" car vous devrez prouver sur quels constats vous baserez vos cours, vous devrez prouver que votre action est réfléchie, construite.
Mais vous sortirez des élèves de l'ornière.
Et continuez de témoigner, et pas forcément uniquement sur les sites professionnels.

Mais ne partez pas maintenant que vous avez compris que le système massacre les gamins. Là où vous êtes aujourd'hui, vous pouvez agir.

C'est exactement ce que me

C'est exactement ce que me relatent mes jumeaux qui vont rentrer en 3e à la rentrée. C'est devenu une tare que de travailler à l'école et si leur collège en centre ville est loin d'être une ZEP, il faut bien avouer que la mixité sociale n'est pas une réussite. De l'aveu même des mes enfants : "Oui, mais maman, en même temps ils ne font pas leur travail, ils n'apprennent pas leurs leçons", je les cite quand ils parlent de leurs camarades moyens ou moins que moyens. Une de leur camarade m'a même dit "Je ne travaille pas à la maison, je n'en ai pas besoin, je n'apprends pas mes leçons et souvent je ne fais pas mes devoirs". Je lui ai répondu "Alors, ne t'étonne pas d'avoir eu 7/20 à ton devoir et ne crie pas sur ta camarade (ma fille) parce qu'elle a eu une bonne note". J'ai toujours appris à mes enfants de se tenir tranquille en classe "sinon l'enseignant ne peut pas faire son travail", de toujours écouter classe "la compréhension du cours, c'est la moitié de votre travail", de ne pas attendre la dernière minute pour les leçons et les devoirs et que travailler régulièrement aide à mémoriser les leçons et favorise la concentration et qu'au contraire tout faire d'un coup à la dernière minute et dans l'urgence est inefficace. C'est en cela que le rôle de parent intervient dans l'éducation scolaire des enfants, un suivi quotidien, une attention particulière et le dialogue. Et après une journée de travail, enrentrant à 19 heures, croyez-moi, ce n'est pas facile. Les habitudes sont à prendre depuis le CP si on veut que l'élève devienne autonome dans la gestion de son travail. Nous parents, nous sommes là pour seconder l'enseignant, pas pour s'en ficher, nous avons une responsabilité à prendre. Maintenant, je regrette néanmoins qu'on enfonce dans la tête de mes enfants une culture générale à coup de marteau tous azimuts, des programmes beaucoup trop chargés si bien que l'enseignant est absolument débordé par la quantité de ce qu'il a à enseigner au détriment de la qualité (on n'approfondit rien), des tonnes de devoirs tous les soirs et mes enfants qui adoraient lire n'en ont plus le temps : il faut voir la quantité de devoirs écrits qu'ils ramènent tous les soirs à la maison, cela plus les leçons plus la journée de collège... Alors, évidemment, si les leçons ne sont pas apprises et les devoirs pas faits, comment voulez-vous que l'élève réussisse ? Maintenant, il en va de la responsabilité des parents d'apprendre à leurs enfants à respecter leur enseignant et leurs camarades de classe et de faire leur travail. La vie est dure et quand ils seront adultes, on ne leur fera pas de cadeau.J'ai appris à mes enfants à s'intéresser à toutes les matières : "Si vous êtes bon en tout, vous aurez le choix pour apprendre un métier car c'est important d'aimer son travail, les gens qui n'aiment pas leur travail le subissent et sont malheureux" et je leur ai également appris à ne pas se contenter de la médiocrité (dans le genre 10/20, j'ai la moyenne, c'est bon : que voulez-vous espérer de la vie si vous vous contentez de la moyenne) et de savoir exploiter leurs capacités et améliorer leur point faible. Ils ont d'excellentes notes et croyez-moi, ils le méritent. Quand, exceptionnellement, ils ont une mauvaise note, ils savent qu'ils la méritent (si tu as 8/20 c'est que tu ne savais pas ta leçon) et qu'au contraire, un 18 ou un 20, ils le méritent aussi. Maintenant, ils m'apportent toute satisfaction au niveau scolaire, pourvu que ça dure, l'adolescence est un passage difficile à négocier et j'espère qu'ils ne lâcheront pas prise, ils sont bien partis. Je précise que je ne suis pas une nantie, je suis fille d'O.S. (donc ouvrier non qualifié) et d'une femme de ménage. Je suis moi-même ouvrière et à 51 ans, je suis toujours en cours pour me maintenir à niveau et ne pas me laisser dépasser par les événements.