Modes langagières, par Frédéric Dumont

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Anne Procoudine - Nus rouges - 2015

Circule aujourd'hui, dans l'espace public, celui des médias et du monde politique, et aussi celui de l'école, une façon de parler, d'écrire, qui s'apparente plus à un code qu'à une langue. Reviennent constamment les mêmes mots, les mêmes expressions, aux dépens de ce que cherche une langue : essayer de dire la réalité singulière des êtres, des événements, tenter d'éclaircir le sens du monde comme il va. Les modes langagières ont toujours rassuré, en ce qu'elles effacent l'irréductibilité des êtres et des choses en les pliant à un schéma simple. Le recours systématique à une série limitée de formules et expressions traduit la volonté d'une domestication de la réalité. Nommer de façon univoque, enfermer dans une formule, donne l'illusion de la puissance, en esquivant la complexité. La réalité est dominée parce que simplifiée. Or en ces temps d'inquiétudes, de confusion, le besoin de schémas simples s'accroît considérablement, et cela se traduit par la propagation d'une langue réduite, dessinant une route étroite bordée de glissières de sécurité.

Pour y échapper, il faut retrouver l'esprit du Dictionnaire des Idées reçues de Flaubert. Ce dernier avait la hantise de la banalité, du cliché et surtout de la bêtise langagière, qui finit par engloutir la pensée. La prolifération des clichés conduit à l'asphyxie. A la fin de  Bouvard et Pécuchet , les deux héros renoncent à comprendre et reviennent à la copie, leur premier métier. Copier, répéter, c'est se soumettre à une langue morte. Mais les modes langagières qui aujourd'hui s'imposent ne relèvent pas simplement d'une démission de la pensée. Il nous semble en effet que ces modes, portées par les flux médiatiques, traduisent aussi une sourde inquiétude face à un monde en constante mutation, inquiétude qu'avive l'hystérie de l'information en continu. Or l'imitation, donc la mode, est source d'apaisement parce qu'elle délivre l'individu qui la suit du supplice du choix et de la responsabilité. La mode répond finalement plus au besoin de l'individu d'être soutenu par la société, de faire corps, de parler la même langue que les autres, qu'à celui de se différencier. Face à la complexité, toute formule fait fonction de solution.
A cela s'ajoute un phénomène particulier : déferle sur nous, creusé par le monde politique et le monde médiatique, une vague de moralisme. On ne cesse, et c'est significatif, de dénoncer les « dérapages », d'inscrire sur la « liste noire » les mots, propos, comportements inadéquats... Le manichéisme masque l'angoisse que fait naître la fluctuation des vérités humaines, celle des croyances, des idéologies, des mœurs. Il s'est du coup installé une spirale de la réduction, conséquence de l'incapacité, ou du refus, d'affronter, encore une fois, la complexité. La prolifération des règles, de vie, d'hygiène, de sécurité, de langage et pensée, tant dans la vie publique que dans la sphère privée, la multiplication des formules comminatoires, signent le besoin de chasser l'incertitude. Ce moralisme tatillon fonctionne comme un escamotage du conflit, de la tragédie, du doute. Ce juridisme est une réponse pathétique à la montée d' une insécurité psychique profonde. Déferle aussi sur nous une émotivité paralysante que les médias exacerbent jusqu'à l'hystérie, de telle sorte que raison et questions sont disqualifiées, suspectes. L'indignation s'impose comme réponse ultime.
Résumons nous : se conjuguent aujourd'hui d'une part une vieille tendance humaine, la volonté ou plutôt l'illusion de dominer les êtres et les choses en les enfermant dans des formulations réductrices, et, d'autre part, un désarroi propre à notre époque, auquel l'on voudrait échapper en revenant au seul combat d'un bien et d'un mal aisément discernables par tous . Paraît rassurant un monde où l'on peut juger avant de comprendre. Le temps est aux procureurs et dénonciateurs qui encombrent médias et réseaux sociaux. De cette conjonction, atavisme ancien et désarroi moderne, naît le goût de formules qui sont comme autant de signaux de reconnaissance, de ralliement, qui sont aussi des balises que l'on allume dans la brume pour tenter de rassurer. La classe politique ne cesse ainsi de faire clignoter des mots, en nombre relativement limité, censés éclairer présent et avenir. Ils ont la particularité, ces mots, d'apparaître comme indiscutables, définitifs. Nous pensons particulièrement au mot de « réforme » qui provoque, immédiatement, un assentiment fiévreux. C'est là l'un des résultats de la communication, de la vogue des fameux éléments de langage, qui font que cette langue réduite ne vise plus la communication : elle la joue... Tout est dit, sans rien signifier. Le 11 janvier, à la matinale de France-Inter, le philosophe Marcel Gauchet expliquait : « Aujourd'hui les débats symboliques, donc les signes, comptent autant que les réalités ». Il y a péril en la demeure, à partir du moment où montent l'insignifiance et l'enrôlement langagier.
Ce que nous voudrions examiner, c'est ce que pourrait être, à l'école, la mise en place d'une parade pour résister à cet enrôlement. Encore faut-il, évidemment, et la partie est très loin d'être gagnée, que l' école résiste à tous ceux qui la conçoivent non pas comme le lieu de l'apprentissage de l'art de questionner, mais comme un lieu où l'on édicte les bonnes réponses et attitudes. Dérisoire, mais aussi pathétique, à ce propos, le retour ému à l'instruction civique. A l'instruction civique, il faut évidemment préférer l'instruction critique. En ces temps d'embrigadement, de soumission, sur fond de théorie du complot, l'accent doit être mis sur la mise à distance, l'autonomie de la pensée, que l'on trouve au cœur de la Philosophie des Lumières que l'on ne cesse par ailleurs d'invoquer. Et les professeurs, pour autant qu'on ne les bride pas en multipliant les consignes, peuvent mener ce combat. Deux stratégies complémentaires s'offrent à eux. L'une consistera à interroger le sens des mots et formules qui constamment circulent. L'autre pourra s'attacher à faire lire textes et œuvres qui accordent à la « sagesse de l'incertitude », formule chère à Milan Kundera, une place essentielle. Quelques exemples éclaireront ces deux stratégies, étant entendu que notre propos, bien loin de se vouloir exhaustif, ne vise qu'à éclairer l'esprit d'une démarche qui nous paraît indispensable. Nous commencerons par la stratégie qui vise à rendre vie aux mots et liberté à ceux qui les emploient.
Récemment, une joute a opposé un journaliste en vue et un essayiste connu, sur l'emploi du mot « race ». Rappelons qu'il fut récemment question d'exclure, par la loi, l'emploi de ce mot. A l'imprudent essayiste qui faisait valoir que ce mot circulait pour ne désigner commodément qu'une différence extérieure, le journaliste catégorique opposa le verdict de la science : ce mot, fallacieux, est non seulement dénué de sens, mais, pire encore, il est contaminé. Il faut donc l'éradiquer. On notera, au passage, la fascination qu'exercent sur certains la métaphore chirurgicale, le vocabulaire de l'épidémie, de la décontamination. Redoutable hygiénisme, redoutable culte de la pureté et, en définitive, du conformisme. Il me paraîtrait bien plus judicieux, et riche d'enseignements, de partir avec les élèves à la recherche de l'histoire de ce mot, histoire fort bien décrite par le Dictionnaire historique de la langue française (Robert). On y découvrirait que ce mot a d'abord désigné ascendants et descendants. On y verrait comment et pourquoi, au milieu du XIXème siécle, les théories de Gobineau, celles aussi Darwin, et de bien d'autres encore, vont faire basculer ce mot, et comment naissent, à cette époque, les dérivés « racisme » et « raciste ». Le recours à l'épuration linguistique nous prive de l'indispensable réflexion sur les mots que nous employons et leur évolution. Il faut aller plus loin, et, avec les élèves, poursuivre « l'enquête » : nous insistons sur la pertinence de ce terme, pour désigner la démarche qui s'impose. Que signifie «  se sentir obligé » par son nom, son ascendance ? En Afrique francophone, ne vit-on pas dans la crainte de « gâter son nom », c'est-à-dire de ternir la réputation de sa famille ? Et que signifiait exactement l'expression d' « âme bien née » que l'on entend chez Corneille ? Nous voilà confrontés à la morale aristocratique : mais la noblesse est-elle la propriété exclusive d'une classe ou d'une caste ? S'ouvre un nouveau champ de questions portées par les mots de famille, caste, classe, race, apparaît une nouvelle galaxie qu'il faut explorer. On l'aura compris : l'essentiel est de faire en sorte que l'élève, par ces investigations, redevienne actif, sorte de la soumission face à la langue. Grammaire et sémantique doivent retrouver leur place à part entière, pour que soit donnée l'opportunité d'examiner le fonctionnement de la langue : la mise à distance est un préalable à l'interrogation, à la liberté de parler et penser. La langue redevient une ressource pour dire et penser quand on sait l'interroger, la fouiller, la soupeser. Pour cela, il faut apprendre à enquêter sur la naissance des formules qui s'imposent et que l'on nous impose, apprendre à mesurer l'impact qu'elles ont sur nos croyances.
Autre exemple : le désormais fameux « vivre-ensemble », prononcé si possible avec une componction sacerdotale. Il n'est pas inutile, loin de là, de s'arrêter sur le ton employé pour dire une formule, surtout quand elle est de toute évidence théâtralisée... D'emblée, ici, l'article défini chasse l'équivoque : on ne peut ignorer ce que 'porte' cette formule, et le consensus, cela va sans dire, s'impose. Mais sur quoi, sur quel sens accordé à ces mots ? En fait, on s'accorde sur le flou de cette expression. « Vivre-ensemble », en effet, permet, subrepticement, d'évacuer d'autres mots, plus précis, donc plus contraignants, qui disent ce qui lie, comme les mots d'amitié, de solidarité, ou de fraternité. Et si l'on reparlait de la philia chère à Aristote ? Une question se pose : pourquoi ces mots doivent-ils être évités ? La préférence donnée au « vivre-ensemble » ne masque-t-elle le regret, non avoué, de voir se développer une société où, de plus en plus, les individus vivent, au mieux,côte à côte, non point unis, mais juxtaposés ? Ne veut-on pas occulter le fait que cette cohabitation a cessé d'être paisible, que la société se fragmente en minorités, autre mot en vogue, chacune revendiquant ses droits ? Parler de « vivre-ensemble », c'est pratiquer l'art de l'esquive, c'est louvoyer entre reconnaissance et déni de l'affaiblissement du « nous ». C'est aussi, et peut-être surtout, par le recours à un artifice langagier, vouloir conjurer la violence d'une société fondée sur la concurrence. Vivre ensemble : oui, mais pour quoi faire ensemble, à part simplement exister ? Qu'est-ce que vivre ? Consommer, sans trop s'agresser les uns les autres ? Se supporter les uns les autres ? Chercher le plus petit commun dénominateur ?
Nous osons à peine évoquer, pour terminer, le mot qui caracole en tête dans le langage médiatico-politique : « valeurs », toujours employé au pluriel, et immanquablement précédé du possessif « nos ». L'exploration s'annonce difficile, complexe, mais elle peut être menée à plusieurs niveaux, en plusieurs étapes. Le but n'est pas ici de dessiner ce que pourrait être être un cours, ou plusieurs, portant sur ces mots. Une première question s'imposerait cependant : à quoi, à qui renvoie le possessif « nos » ? Il s'agit bien des valeurs de l'Occident. Mais quelles sont-elles ? En quoi sont-elles différentes d'autres valeurs ? Sont-elles universelles ? Sont-ce les seules à se prétendre universelles ? Le mot valeur n'a pas seulement cours dans le domaine philosophique. Valeur se conjugue, comme le note le Dictionnaire culturel (Robert) avec jugements et normes, mais aussi avec économie... Et l'argent est une valeur qui classe, et déclasse ceux qui n'en n'ont pas. A quoi une société accorde-t-elle le plus de valeur, qui reconnaît-elle ? On peut aussi interroger d'autres mots, appartenant à la même constellation, comme celui d' « obligation ». Simone Weil, dans le premier chapitre de L'Enracinement, confronte de façon rigoureuse les mots suivants, et les rapports qu'ils entretiennent entre eux : droits, devoirs, obligations, principes. C'est, on le voit, un écheveau de significations et d'interrogations que l'on fait surgir dès que l'on prend le temps de s'arrêter sur ces mots et les relations qu'ils entretiennent entre eux. C'est à cette condition que l'on peut espérer cesser de se payer de mots...
Envisageons à présent le deuxième axe stratégique : l'appel aux textes, philosophiques, historiques, littéraires, toujours pour lutter contre la tentation de renoncer à véritablement parler et penser. Ici aussi, l'exhaustivité n'est pas recherchée, c'est un éclairage particulier que nous voudrions donner. Nous partirons d'un phénomène, inquiétant à notre sens, observé après les attentats du 7 janvier 2015. On a brandi, contre cette atteinte à la liberté d'expression, les écrits des philosophes du XVIIIème siècle. Mais on l'a fait, et c'est le résultat de la mise en scène permanente qui sévit, comme s'il s'agissait d'un corpus de textes sacrés, nés d'une Révélation. Voltaire apparut comme un prophète, le nôtre, porteur d'une parole définitive. Cette dérive est inquiétante, en cela qu'elle nous conduit à imiter ceux qui combattent la liberté de penser. L'on a vu ainsi Le Traité sur la Tolérance, nouveau missel, envahir les gondoles : Voltaire méritait-il ce destin évangéliste ? Il faut sortir d'une complaisante théâtralité. Revenons au XVIIIème siècle, en ne perdant pas de vue ce qui en fait la force : l'abandon d'un monde clos, où les valeurs, les normes, les significations ont été données une fois pour toutes. Ce qu'il faudra chercher donc, ce ne sont pas seulement les réponses, mais les questions que ce siècle a posées, sa recherche de l'autonomie individuelle et sociale, de la liberté, de l'égalité. Voltaire, que Flaubert admirait, a su casser modes de parler et de penser :  Candide  en est un exemple parfait, et le personnage de Pangloss, ancêtre du pharmacien Homais, est d'une aide précieuse pour aider à comprendre le piège d'une langue qui fige la réalité, qui la nie et ne propose qu'une réponse, le slogan : tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Et si nous étions, nous aussi, des Pangloss, puisque comme lui nous nous laissons aller à répéter les mêmes formules ? Mais n'en restons pas seulement à Voltaire, qui succombe trop souvent à la simplification. Belle occasion, d'ailleurs, d'oser interroger les ambiguïtés de la caricature, ne serait-ce qu'en faisant relire les commentaires peu inspirés et... caricaturaux de Voltaire sur Pascal, sur Rousseau. Ce dernier, justement, met remarquablement « en scène » cette sagesse de l'incertitude dont nous parlions, dans  L'Emile , et plus particulièrement dans  La Profession du Vicaire savoyard où il montre la difficulté de passer de l'amour de soi à la justice, de la liberté et des lois naturelles à la liberté et aux lois morales. Difficile résolution de contradictions, que l'on retrouvera chez Diderot. Avec Jacques le Fataliste , c'est Cervantès que l'on rejoint : romans de la route, de la confrontation avec le monde et les représentations que l'on s'en fait, qui constamment se défont. Les ressources ne manquent pas, pour justement interroger ces représentations que nous voudrions définitives. Il ne s'agit pas de glisser vers la facilité du scepticisme, mais, au contraire, de toujours étendre, approfondir l'autonomie.

Il faut donc, au sens propre de l'expression, reprendre la parole, de façon à reconquérir ou préserver ce qui paraît être au cœur du projet éducatif, l'autonomie. Il s'agit, on le sait, d'un mot clef des fameuses instructions officielles. Comme on l'a vu dans les lignes qui précèdent, la démarche proposée pour remettre l'autonomie au cœur de l'éducation paraît faire la part belle à l'improvisation, à la déambulation, à l'association de mots et d'idées. Nous le revendiquons, car il nous paraît indispensable de ne pas engager les élèves dans une voie préalablement et strictement balisée : il leur revient par exemple de faire le relevé des mots et des idées qui ne cessent de circuler. C'est un premier pas vers la distanciation. Il est bon qu'ils apprennent à ouvrir un dossier, à l'instruire, à refuser que la fin, donnée par d'autres, éclaire a priori le cheminement de la pensée. Avec les élèves, on ouvre des dossiers, on ne les clôt pas. La bêtise, disait Flaubert, c'est de vouloir conclure. Et rien n'est pire que les dossiers livrés clefs en main. Le professeur n'est pas celle ou celui à qui a été fournie une batterie de réponses, de solutions calibrées qu'il devrait inculquer aux élèves. Il est celui qui installe une culture de la réflexion, de la mise à distance, de la vigilance.

 

Frédéric Dumont

Récemment retraité, Frédéric Dumont, professeur de lettres, ayant occupé différentes fonctions, en France et à l'étranger, (dans l'enseignement, la formation des maîtres, les services de coopération culturelle), interroge la nature de l'institution à laquelle il a « appartenu ».