Maîtriser une langue vivante : Quelques pistes de réflexion, par Michel Luciani

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Au commencement était le son — Oui, mais quel son ?

Une langue vivante, saisie dans la réalité quotidienne de son énonciation, de son usage entre locuteurs communiquant verbalement, c’est un ensemble de sons. Cette lapalissade liminaire a pour but de mettre l’accent sur ce qui nous semble essentiel : ce qui se dit en parlant, et d’éviter ainsi de se perdre dans la maquis de considérations linguistiques ressortissant à des domaines de recherche universitaire allant quasiment à l’infini.

Donc des locuteurs enchaînent des sons, produits grâce à des organes phonatoires qui permettent d’expulser de l’air (ou de le retenir) et de le moduler en faisant jouer différentes parties de notre anatomie : poumons, cordes vocales, larynx, glotte, luette, langue, voile du palais (ou palais mou), palais dur, alvéoles, dents, lèvres. Et ces sons ont (le plus souvent) un sens, condition de la compréhension d’autrui. Quand il y a homophonie (deux sens différents pour un seul son), ce qui existe dans toutes les langues, le contexte permet de trancher. Si un touriste dit en Alsace : « Je vois le Rhin », on comprend aussitôt qu’il ne s’agit pas du rein.

Il faut introduire ici une notion capitale : celui de la pertinence du son : quand le son a un sens précis, on parle de phonème : le phonème /f/ permet de distinguer faut de vaut. Si en revanche on prononce Rhin/rein en roulant les « r » ou pas, cela ne change rien au sens. Dans l’apprentissage d’une langue vivante, on se rend vite compte, par la difficulté à les prononcer, que certains sons n’existent pas en français. Le the anglais, le ach allemand, par exemple. Si l’on n’apprend pas à les prononcer comme un natif, trois cas de figure peuvent se présenter : 1) le locuteur natif nous comprend malgré tout, il reconnaît le phonème tant bien que mal ; 2) le locuteur natif comprend autre chose, il saisit un autre phonème ; 3) il ne nous comprend pas.

Voici des exemples : « Wo ist das Bett/Beet ? » : Selon que l’on prononce un è bref pour Bett ou un é long dans Beet, on demandera où se trouve soit le lit, soit la plate-bande, le massif de fleurs. Le mot allemand : « Junge » (le garçon), comporte quatre sons, et un seul est connu du français : le /y/ ; le /U/, le /ng/, le /e/ ni ouvert ni fermé sont inconnus.

En anglais, chacun comprendra l’intérêt de prononcer un i long dans beach (comme en français dans « fille ») dans la question : Where is the beach? ... afin d‘éviter des confusions scabreuses avec un mot moins respectable...

Que se passe-t-il si la phrase dite comporte plusieurs sons inconnus que l’on doit dire d’affilée ? Le risque de malentendu augmente, cela va de soi. Dans la phrase : « Hoffentlich hat sich der Junge im Rücken keine Brandwunde zugezogen » (espérons que le garçon ne s’est pas fait une brûlure dans le dos), 17 sons (dont 5 répétés) sont inconnus du français. Les voici soulignés : Hoffentlich hat sich der Junge im Rücken keine Brandwunde zugezogen

Voici pour les germanistes (avec mes sincères excuses aux anglicistes) les 20 sons allemands inconnus du français :

- les 3 diphtongues : ai (mein), eu/äu (Beute), au (Bauer)

- les consonnes soufflées : P (peinlich), t (Tafel), k (Kasten), et le h (Haus)

- le Ach-Laut (son « ach ») dans machen

- le Ich-Laut (dicht, ich)

- le i bref dans Piste, nicht, Kiste

- le u bref dans muss, Kruste

- le ü bref dans müsste, wüsste, Küsse

- le e ni fermé ni ouvert dans Küsse ou lange, à mi-chemin entre le e de voeu et celui de boeuf

- le en dans Wagen, Kasten, machen, où le e est presque « étouffé »

- le ng dans singen, Junge, Bank

- le sp de sprechen

- le st de Stein

- le ts dans Zeit

- le r dans Bern, bar, prononcé avec friction de la langue sur le palais mou (différent du français r dans rare ou l'allemand Rat : le r initial allemand est le même que le français, ouf)

- le r qui est presque toujours un a comme dans Tiger, Mutter, Kloster (les manuels allemands de phonétique ont longtemps hésité au fil du temps entre une description de variante de « r » (car il peut y avoir parfois un légère friction de l’air sur le voile du palais) et un « a » qui demande à ouvrir grand la bouche).

N’est pas compris le « r » apical roulé, qui existe dans certains dialectes allemands, tout comme en France.

Accent de phrase, mélodie de phrase

Un autre élément propre à donner des migraines à l’apprenant s’ajoute à l’expression en langue étrangère : Certaines phrases ne seront pas comprises non plus si la modulation de la phrase, les accents indispensables n’y sont pas, ou ailleurs que sur les sons adéquats.

Dans la phrase : Ein Freund ist gekommen (un ami est venu), trois accents sont possibles et changent le sens. Accent sur gekommen : Il y a eu une visite et c’est un ami. Accent sur Freund : C’est un ami qui est venu (on attendait peut-être un adversaire ?) ; accent sur ein : Un seul ami est venu !

Dans le bloc « Wollen Sie den Wagen#den wagen ? », vous demandez dans le premier cas si l’on veut la voiture (accent sur Wa), dans le second cas si l’on veut tenter quelque chose de plus ou moins risqué, den accentué étant le démonstratif d’un mot masculin tel que le combat (Kampf), la dispute (Streit), la rupture (Bruch), wagen signifiant oser, tenter.

La publicité joue aussi de cela ; exemple : « X (un produit) macht natürlich schlank » : Si l’on accentue schlank, la phrase signifie : « X rend mince, bien sûr » ; si l’on accentue natürlich, le sens est : « X rend mince de façon naturelle ».

Il faut donc, après avoir pris conscience de tous ces éléments : a) disposer d’enseignants et/ou de méthodes permettant d’identifier ces sons inconnus et b) apprendre à les reproduire. Des séjours répétés dans le pays de la langue à apprendre sont indispensables, tout comme une patience et une ténacité à toute épreuve. Mais il faut bien avoir conscience que c’est une langue seconde : un apprentissage tel que celui de la langue maternelle n’est plus possible, le terrain n’est plus vierge ; en effet, les sons familiers de la langue maternelle viennent spontanément remplacer ceux, inconnus dans la seconde langue, et dont ils sont plus ou moins proches : Ainsi, on aura tendance à prononcer « bar » au lieu de « bach », avec le Ach-Laut guttural. Le son /ng/ dans singen (chanter) sera inconsciemment décomposé en sin-gen par le locuteur français, il rajoutera un son /g/ qui n’existe pas. Puis on passera à la maîtrise de l’accent de mot et de phrase.

On objectera peut-être, concernant les sons inconnus évoqués, que c’est là prendre une bien grande peine et quasiment inutile, les étrangers nous comprenant quand même malgré notre « fort accent étranger ». Cette objection ne rend pas justice à la réalité des langues. Car ne pas respecter/considérer la prononciation authentique et ignorer les sons inconnus, c’est : a) courir le risque de ne pas se faire comprendre, cela a déjà été dit ; b) avoir du mal à prononcer certains mots et des ensembles complexes ; c) ne pas avoir de langue fluide ; d) mémoriser avec difficulté les mots et expressions.

Sommes-nous égaux devant les sons inconnus des langues étrangères ?

La réponse est clairement : non. Il y a bien sûr des capacités variables d’acuité auditive ; de même, si un système phonétique de langue maternelle ne comporte qu’un nombre de variations limitées (cela se voit dans certains dialectes), l’apprentissage de sons nouveaux étrangers en sera rendu plus difficile. Une troisième caractéristique, moins connue, est déterminante : Le caractère stable ou instable du système phonétique personnel. En effet, l’expérience montre qu’un certain nombre de personnes ont une tendance quasi naturelle à prendre l’accent et les intonations d’un groupe linguistique autre que le milieu familial dans lequel elles sont plongées assez longtemps (20% ?) ; d’autres infléchiront leur accent natif, d’autres encore n‘y changeront presque rien. Il va de soi qu’il n’y a là aucun jugement de valeur à porter, et que les Marseillais ne sont pas moins intelligents avec l’accent du sud que les Parisiens, qui s’estiment souvent plus raffinés (en quoi ?). Nous ne parlons pas de ceux qui vont se forcer à « perdre leur accent », pression sociale oblige.

Si par exemple la chance nous conduit dans un lycée climatique du sud de la France, lycée qui reçoit des internes de la France entière, nous pourrons constater que certains petits « nordistes » de 10 ou 11  ans vont prendre, sans aucune pression exercée, l’accent du sud au bout d’un an environ, ils ont un système phonétique instable ; d’autres garderont quasiment intégralement leur accent d’origine, ils ont un système phonétique stable. Les premiers auront nettement moins de difficultés à apprendre une langue étrangère en sixième, et leur accent dans cette nouvelle langue sera très bon (nous supposons certes que les enseignants sont de grande qualité !), ce ne sera pas le cas des seconds. Il semblerait que ces derniers entendent moins bien les sons que les premiers, or ce n’est pas le cas.

Il y a certes tout un groupe de systèmes phonétiques intermédiaires plus ou moins stables, et en outre, la volonté et l’entraînement jouent un grand rôle. Mais on ne peut nier ces inégalités. Quoi qu’il en soit, la saisie de sons nouveaux, leur répétition indispensable, parfois approximative, parfois parfaite, souvent améliorable, implique un effort soutenu et une patience qui répond d’emblée à la question si souvent posée : « Va-t-on s’améliorer nettement en regardant des films en langue originale ? » On ne va conforter que les sons étrangers qu’on a déjà quasiment assimilés par son travail, les autres ne seront même pas perçus. Du point de vue de la langue entendue, celle de la radio, par son articulation et sa clarté, est très souvent supérieure à celle d’une chaîne de télévision.

Et le lexique de la langue vivante ?

En même temps que l’assimilation progressive des sons et des accents évoqués — qui ne saurait signifier perfection, terme qui relève d’un réflexe normatif, rarement opérationnel en langues vivantes — doit s’effectuer l’acquisition du vocabulaire important de la langue vivante. Que signifie « important » appliqué à une langue vivante ? Le vocabulaire le plus souvent employé de la langue, soit les 5000, 8000 ou 15000 mots et expressions les plus fréquents, selon le degré de maîtrise ambitionné. Peuvent s’y ajouter les 800, 2000 ou 3000 termes spécialisés (et donc moins fréquents) des domaines qui nous intéressent dans ladite langue vivante. Fixons les idées : On sait qu’en possédant 5000 mots, on comprend environ 80% d’un article courant de journal. Ce qui peut sembler beaucoup ; en fait, les 20% inconnus sont trop souvent redhibitoires à une compréhension véritable de l’article.

La didactique des langues vivantes nous enseigne que dans ce domaine le quantitatif devient du qualitatif : un mot ne prend pleinement son sens, son poids, sa qualité, que grâce à sa délimitation d’avec les autres termes de la langue, dès qu’on les connaît. On cerne ainsi, en français, parfaitement le mot bois quand on l’entend, parce que nous savons que le locuteur aurait pu employer aussi les termes de buissons, taillis, futaie, forêt, prairie, pré arboré... mis à part le fait, certes, non négligeable, que chacun a vu des bois dans la réalité. L’Allemand, de son côté, sait « instinctivement » que le mot de Wald (forêt) correspond souvent à celui de montagne portant une forêt : Schwarzwald, Odenwald... ; pour le pré, il ne le distinguera pas par la taille, comme le français prairie, mais par le fait qu’il a ou non un cours d’eau en son bord : Wiese versus Aue. Il gardera le terme de Prärie pour la grande prairie américaine.

Il reste à évoquer une grande difficulté d’emploi du vocabulaire étranger, celle liée à la collocation. Il ne s’agit pas de la cohabitation d’humains (auquel cas un seul « l » aurait suffi au milieu du terme) mais de mots : Quel termes vont ensemble dans la langue étrangère ? Il faudra ainsi apprendre, entre autres, qu’on dit une « faim de loup » en français, mais une faim d’ours (Bärenhunger) en allemand ; une « nuit noire » en français, mais une nuit noire comme la poix (pechschwarze Nacht) en allemand. Une « explication sera « lumineuse » en français, « claire comme du cristal » (kristallklar) en allemand...

Comment peut-on procéder pour cet apprentissage de la langue étrangère ? Les voies sont multiples, on s’en doute, depuis l’écoute d’une interview jusqu’à l’étude d’un texte avec sa (bonne) traduction française en regard, en passant par les échanges dans le pays ou sur le Net et la lecture des journaux (à un stade avancé, car la presse, dans son but de frapper le lecteur et d’accrocher son regard, ne se limite pas souvent aux 5000 ou 6000 premiers mots de la langue, on l’a dit). Il sera utile de tenir un cahier ou carnet de vocabulaire, chaque mot ou expression étant lu(e) et relu(e) à haute voix (et de préférence numéroté(e)), jusqu’à plus soif.

Quand on débute, il faut une méthode progressive et bien adaptée, qui saura doser la phonétique, le lexique, la grammaire, le tout dans un ensemble vivant et authentique. Enseigner une langue vivante est un métier très technique et exigeant : posséder (à peu près) la langue à enseigner n’est qu’un préalable, ce que l’on comprend vite à voir la difficulté de locuteurs natifs à enseigner leur langue maternelle. Donc enseigner une langue doit s’apprendre, l’idéal étant de plus de posséder la langue maternelle de l’apprenant : Car il s’agit de faire assimiler d’abord ce qui est commun avant  de se lancer, peu à peu, dans ce qui est totalement étranger, en phonétique, lexique ou grammaire, c’est une question de simple bon sens. On pourra ainsi apprendre très rapidement à un Français l’expression allemande : « das lässt mich kalt » : cela me laisse froid :  l’expression est parallèle, et seuls 3  sons sont nouveaux : le /I/ de mich, le /ç/ de mich et le /k/ soufflé de kalt. Cette considération permet de répondre non à la question : Une méthode d’apprentissage peut-elle être optimale pour tous les pays ?

La récompense ultime : le bilinguisme via la familiarité avec la langue vivante

A partir d’un certain degré de familiarité à la fois dans les sons et le lexique, la langue seconde va devenir autonome, donc se passer de mettre en jeu une traduction de français, et ce, au point de pouvoir, autonome, interférer la langue dite maternelle, voire de la supplanter (le terme étranger vient plus vite à l’esprit que le terme correspondant français).

Au bout d’un apprentissage complexe, quand certains domaines du savoir ne seront défrichés que dans une langue, certains concepts ne seront connus et familiers que dans la langue étrangère. Sur le plan phonétique, on connaît des cas de locuteurs français d’origine, qui au bout de longues années passées dans un autre pays et en immersion linguistique totale, finissent par parler leur français de langue maternelle avec l’accent étranger du pays adopté !

Les méthodes d’investigation neurologiques permettent de déceler, dans le cas de deux langues possédées quasiment au même niveau, l’activation de deux aires cérébrales distinctes quand le sujet parle dans l’une ou l’autre langue. Ce qui permet de définir le bilinguisme de façon simple : C’est le mécanisme de familiarité avec une langue étrangère qui est en mesure de produire de la pensée et de l’expression directement dans cette langue, donc de court-circuiter la langue maternelle. De ce fait, il peut y avoir (début de) bilinguisme même pour des énoncés brefs, ceux-ci venant spontanément à l’esprit et sur la langue sans aucune traduction.

 

Michel Luciani

Agrégé d'allemand après des études de germanistique, linguistique et de phonétique à l'université d'Aix en Provence et un passage à l'ISIT (Institut Supérieur d'Interprétariat et de Traduction) de Paris, aujourd’hui retraité, Michel Luciani a enseigné l’allemand en classes préparatoires aux Grandes Ecoles pendant presque 30 ans. Il est l'auteur de manuels destinés aux classes préparatoires et à l'université, édités aux éditions Ellipses : "Wort und Sinn" (1995), "Allemand : le verbe et l'idée" (1997), "In Wort und Schrift : L'expression écrite en allemand" (2004).

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L'article "Maîtriser une langue vivante

Un grand merci à Michel Luciani pour cet article qui fait le point de manière extrêmement précise sur l'importance de la phonétique en langue étrangère. Qu'il me soit à ce propos permis de raconter une anecdote assez ancienne puisqu'elle remonte à l'époque où j'étais étudiant germaniste à Heidelberg, mais parfaitement authentique : ayant besoin de talc, je regardai la traduction dans mon dictionnaire (Talkum). "Bon", me dis-je, "cela va être du gâteau". Mais je me trompais lourdement : l'employée qui devait me servir ne m'a pas compris et les autres non plus. Ne pouvant croire que ceux-ci ne saisissent pas une information aussi simple, je me mis à répéter le mot, sans doute de plus en plus fort, l'énervement aidant. Tant et si bien que je finis par faire sortir le directeur de son bureau ; dans un premier temps, celui-ci ne me comprit d'ailleurs pas non plus. Assez vite, pourtant, il devina que j'avais prononcé le nom "à la française", sans l'indispensable accent tonique, et reprit en se frappant le front : "Ach so, 'TALkum!" Peut-être le fait que je me sois autant appesanti dans mon enseignement sur la précision de la prononciation est-il dû à ce souvenir...?