Ménon en STG - De la méconnaissance adaptée, par Victor Petit

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Ménon  était lycéen, c’était un élève de Terminale STG handicapé moteur. Durant une année scolaire, j’étais sa main pour les devoirs. L’origine de ce petit billet est dans le souvenir de ma stupéfaction devant ces dits devoirs.

Je me souviendrai toujours de ce jour où mon élève Ménon peinait à apprendre une définition par cœur, jusqu’au moment où je lui fis comprendre qu’il savait déjà ce qu’il tentait d’apprendre. Célèbre paradoxe, mais le savoir désormais ne se nomme plus « mathématique » mais « mercatique »[1]. Ce que Ménon savait déjà c’était quelque chose du genre : « une collectivité est un groupe d’individus », ou « une offre adaptée est une offre qui s’adapte à la demande », etc.

Questionnons d’abord le nom de la filière que Ménon avait choisi (vers laquelle il avait été conduit). Chacun sait que ces filières dites « technologiques » sont supposées inférieures aux filières dites « générales ». Elles préparent essentiellement à un BTS, soit un Brevet de technicien supérieur. Il y aurait beaucoup à dire sur cet usage de la technê dans l’éducation nationale ; elle a de quoi surprendre ceux qui pensait que technique ne s’oppose plus à scientifique, pas plus que la science ne s’oppose aux humanités. Les filières technologiques croissent, mais la culture technique[2] stagne, voire régresse. Sur le site d’un lycée nous lisons : « Le bac STG prépare à l'ensemble des activités tertiaires impliquées dans le fonctionnement d'une entreprise ou d'une administration. Il est destiné à ceux qui s'intéressent aux nouvelles techniques de la communication et de gestion, à la comptabilité et à la finance, au commerce ». Les nouvelles techniques de communication et gestion, sont une manière de nommer ce que Bernard Stiegler appelle les « psychotechnologies », ou ce qu’Edward Bernays nommait « propagande ». STG signifie donc Sciences et Technologies de la Gestion. « Gestion » est l’autre nom du « management ». Un élève de Terminale en STG voit son savoir compartimenté entre des cours dits généraux, c’est-à-dire communs (deux langues vivantes étrangères, mathématiques, philosophie, histoire et géographie, éducation physique et sportive) et des spécialités, générales (management des organisations, droit et économie), et particulières (une spécialité de 8h à choisir parmi « Gestion des systèmes d’information », « Comptabilité et finance d’entreprise », « Communication et gestion des ressources humaines », « Mercatique (marketing) », etc.[3]). Un élève en STG a ceci de singulier qu’il ne fait rien de « technique », ni pratique, ni stage, mais le but avoué est d’en faire le technologue des temps modernes, celui qui détient le savoir sur les techniques de gestion et de communication. STG : en guise de scientificité, un savoir prémâché, dont la langue est de bois ; en guise de technicité, des définitions absconses qui intimident l’élève avec une rhétorique creuse ; en guise de gestion, le tout venant du discours entrepreneurial. Bref, l’élève est invité à consommer le savoir sur la consommation.

Nous sommes dans un lycée parisien, un lycée dit « populaire », en l’occurrence un lycée où le niveau est faible. Ménon était riche, mais il n’appartenait pourtant pas à ceux qu’on oppose ordinairement à « populaire ». C’était un élève médiocre, mais plus curieux que la moyenne. Il était le genre d’élève qui, curieux des livres que je lisais, pouvait demander, avec une naïveté troublante, s’il n’existait pas un livre sur le monde aujourd’hui… Ceci a son importance, car Ménon avait beau être curieux, il n’avait jamais lu de livres[4]. Ses manuels scolaires étaient donc ses seuls livres. Autant de manuels, autant de cours, et Ménon, perdu au milieu de ses savoirs compartimentés, savait que sa réussite scolaire passait par l’apprentissage de ces dits « manuels »[5].

Ménon m’avait donc demandé s’il existait un livre sur le monde d’aujourd’hui. Je lui répondis que le monde d’aujourd’hui était assez bien représenté par ses manuels de Terminale STG (dont les titres sont par exemple « Management des organisations », « Marketing », « Communication et GRH », etc.). Ménon avait du mal à comprendre un article de journal, mais on lui apprenait à parler la « mercatique ». Ménon voulait travailler dans le tourisme et avait l’illusion de croire que ces manuels l’y aideraient. Certes, parler la mercatique est utile dans le monde d’aujourd’hui, aussi utile que de parler la novlangue dans le monde d’Orwell… Management, Marketing, Communication, Gestion des Hommes-Ressources… tout cela faisait beaucoup pour le jeune Ménon.

Je me souviens d’une soirée, où en guise de devoir Ménon le lycéen devait commenter un article sur Jessica S., directrice marketing chez l’Oréal. Au bout de cet article, il y avait quatre questions (dites de compréhension) qui invitaient l’élève à répéter ce qu’il venait de lire : de quoi parle cet article ? de Jessica S. ; et que fait Jessica S. ? elle est directrice de marketing chez l’Oréal, etc., etc. Puisque, somme toute on ne demande à l’élève que de savoir lire (i.e savoir comprendre ce qu’on lit), pourquoi, me demandais-je, ne pas lui donner des textes qui invitent à réfléchir. Mon rôle de professeur consista alors à lui montrer qu’il n’avait pas besoin du cours pour faire les exercices, car les exercices lui demandaient juste de savoir lire. Et, j’ose espérer aussi que je parvins à lui montrer qu’il y avait plus d’intelligence en lui que dans ses manuels de marketing.  On demandait à Ménon d’apprendre par cœur des définitions qu’il savait déjà, mais formulées avec une rhétorique choisie de telle sorte à les intimider par ce savoir qui n’en est pas. Car c’est bien là le problème : je n’ai pas digéré le fait que Ménon puisse être intimidé par son manuel ; je le pensais plus intelligent que lui.

Deux attitudes sont possibles. La première consisterait à faire une analyse critique du contenu de ces savoirs, des manuels scolaires. J’y ai renoncé, car ceci demanderait d’en faire l’histoire et la philosophie, ceci demanderait un livre donc, et non un billet. En outre, ceci demanderait d’en faire autant pour les autres disciplines, afin de départager ce qui relève en propre de ces supposés savoirs et ce qui n’est que le reflet d’une nullité éditoriale générale[6]. Cela demanderait beaucoup de travail que de prendre cette analyse critique au sérieux, mais ce billet n’est pas le fruit d’un travail, il adopte la seconde attitude qui est ici interprétation d’une expérience ou d’une humeur, devenue souvenir. De cette expérience d’enseignement, nous avons donc retenu deux impressions : l’idéologie gestionnaire de l’adaptation et la méconnaissance scolaire du savoir.

Adaptation. Ménon m’a donc enseigné ceci que c’est un bon exercice, lorsqu’on pense à une institution telle que l’école de se demander : quelle est l’idée d’adaptation qui la sous-tend ?[7] Le but de l’école, pour ne parler que d’elle, n’est pas d’adapter l’homme au marché du travail, même si, le cas échéant, elle le permet. Le risque d’une école adaptée à l’emploi, c’est qu’en temps de chômage, elle n’est plus du tout adaptée… Comme le chômage n’a pas l’air de vouloir baisser, c’est peut-être en modifiant la conception de l’école qu’on modifiera la conception du travail : comment peut-on travailler sans emploi ?

Ménon n’était pas adapté[8], mais plus que nul autre, il savait qu’il faut lutter pour se faire une place. Ménon croyait dur comme fer à l’idéologie de l’adaptation, il avait intégré la vision adaptationniste de la norme[9]. Peut-être était-ce là la finalité, à peine cachée, de son enseignement ? Un langage qui adapte au marché, un langage qui fait de l’adaptation une valeur, la valeur.  Ménon n’était pas adapté, mais on lui apprenait toute la journée à parler le langage de l’adaptation.

Mon propos n’est pas tant de dire « la gestion c’est pour les cons », que de dire que la manière dont on leur apprend fabrique des cons. Si les manuels STG fabriquent des cons, c’est que face à un tel manuel, le sapere aude est étouffé. « L'officier dit : ne raisonnez pas mais faites des manœuvres ! Le conseiller au département du fisc dit : ne raisonnez pas mais payez ! Le prêtre dit : ne raisonnez pas mais croyez ! ». Aujourd’hui, Kant aurait ajouté : « le Gestionnaire dit : ne raisonnez pas mais adaptez vous ! ». De tels manuels sont symptomatiques de l’idée qu’on se fait de l’école, et de l’éducation en général. Une conception de l’école fondée sur l’idée de l’adaptation au monde du travail conduit à la construction d’élèves qui apprennent par cœur et sans cœur à parler pour ne rien dire, qui s’adaptent à la novlange du management.

Méconnaissance. La singularité du Ménon que j’ai connu, par rapport à son illustre prédécesseur géomètre, est qu’il ignorait qu’il savait ce non savoir qu’est le Management mercatique. Ce que Ménon ignorait c’est qu’il n’y avait rien à savoir dans ces définitions, et c’est précisément lorsque Ménon s’aperçut de cela qu’il comprit qu’il savait déjà définir les termes qu’il devait apprendre. Méconnaître n’est pas ignorer que l’on sait, c’est ignorer que notre savoir ne connaît pas. La méconnaissance n’est pas seulement l’ignorance de ce que c’est que connaître, elle est l’apprentissage de cette ignorance sous couvert de savoir. Lorsque Pierre Legendre s’adresse à la jeunesse désireuse de savoir il rappelle ceci que « la réalité crève les yeux : il est possible de fabriquer de l’ignorance avec de la science et de produire sous la référence scientifique les régressions de l’esprit »[10]. Ailleurs, il rappelle que : « l'an dernier, le PDG du groupe Vivendi a dit : "Le temps politique classique est dépassé ; il faut que le consommateur et les industriels prennent le leadership." »[11]. Est-ce que le PDG de Vivendi a fait une filière STG ? Une chose est sûre, il y enseigne !

 

Victor Petit

ATER en philosophie à l'UTC de Compiègne



[1]On parle de mercatique pour ne pas parler de marketing. Lorsqu’une langue, qu’on ne sait plus parler, ne retrouve son identité que dans ces réflexes stupidement protectionnistes, on peut craindre le pire.

[2]Celle qu’appelait de ses vœux Gilbert Simondon

[3]Il y a deux pôles qui se dessinent en classe de première, Gestion ou Communication : le premier pôle ouvrant aux deux premières spécialités, le second aux deux dernières, dans la liste ci-dessus.

[4]Il avait certes parcouru ceux que le bac français l’avait amené à lire.

[5]Encore un mot qui mériterait qu’on s’y arrête. Depuis quand nomme-t-on « manuel » l’exercice de la lecture ?

[6]Il faudrait, par exemple, prendre le temps de critiquer ce qui sert de manuel de philosophie à nos STG.

[7]Cette question se pose à propos de toutes les institutions, telles que l’hôpital, la prison, l’usine, etc. Certains ont excellemment menés cet exercice – nous pensons à Friedmann, Canguilhem, Foucault, etc. –

[8]Nous l’avons dit, Ménon, en l’occurence, était lourdement handicapé.

[9]Nous nommons ainsi toute vision selon laquelle la norme (biologique ou sociale) est posée indépendamment du vivant qui la réalise. 

[10]La Balafre, pp. 13-14.

[11]Entretien avec Pierre Legendre : "Nous assistons à une escalade de l'obscurantisme" ; http://sauv.free.fr/archives2/0,9187,3230--236120,00...