Lev Vygotski - extrait - Langue étrangère et langue maternelle

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L'enfant assimile à l'école une langue étrangère tout autrement qu'il n'apprend sa langue maternelle. On peut dire que cette assimilation suit une voie directement opposée à celle qu'emprunte le développement de la langue maternelle. L'enfant ne commence jamais à assimiler sa langue maternelle par l'étude de l'alphabet, la lecture et l'écriture, la construction consciente et intentionnelle d'une phrase, la définition de la signification d'un mot, l'étude de la grammaire, toutes choses qui constituent habituellement le début de l'assimilation d'une langue étrangère. L'enfant assimile sa langue maternelle de manière non consciente et non intentionnelle alors que l'apprentissage d'une langue étrangère commence par la prise de conscience et l'existence d'une intention. C'est pourquoi on peut dire que le développement de la langue maternelle se fait de bas en haut, tandis que celui de la langue étrangère s'opère de haut en bas. Dans le premier cas ce sont d'abord les propriétés élémentaires, inférieures du langage qui apparaissent et c'est seulement plus tard que se développent ses formes complexes, liées à la prise de conscience de la structure phonétique de la langue, de ses formes grammaticales et à la construction volontaire du langage. Dans le second cas les propriétés supérieures, complexes du langage, liées à la prise de conscience et à l'existence d'une intention, se développent d'abord et plus tard seulement les propriétés plus élémentaires, liées au maniement spontané, aisé de la langue étrangère.

On peut dire à cet égard que les théories intellectualistes sur le développement du langage enfantin, telle celle de Stern, qui supposent que le développement du langage part dés le début de la maîtrise du principe de la langue, du rapport entre signes et signification, ne sont justes que dans le cas de l'assimilation d'une langue étrangère et ne sont applicables qu'à elle. Car l'assimilation d'une langue étrangère, son développement du haut vers le bas met précisément en évidence ce que nous avons découvert en étudiant les concepts: ce qui chez l'enfant fait la force de sa langue étrangère fait la faiblesse de sa langue maternelle et inversement ce qui apparaît comme le point fort de sa langue maternelle est le point faible de sa langue étrangère. Ainsi l’enfant emploie parfaitement et sans faute toutes les formes grammaticales de sa langue maternelle mais il n'en a pas conscience. Il décline et conjugue mais n'a pas conscience qu'il le fait. Souvent il ne sait pas déterminer le genre, le cas, la forme grammaticale qu'il applique correctement dans la phrase. Mais il distingue dès le début dans la langue étrangère les mots du genre masculin et ceux du genre féminin, il a conscience des déclinaisons et autres modifications grammaticales.

Il en est de même pour la phonétique. Bien que l’enfant utilise sans faute l'aspect phonétique de sa langue maternelle, il ne se rend pas compte des sons qu'il prononce. C'est pourquoi il a une grande peine, lorsqu'il écrit, à épeler le mot, à le décomposer en sons distincts. Avec une langue étrangère il le fait aisément. L'expression écrite de sa langue maternelle retarde considérablement sur son expression orale alors que l'on n'observe pas cet écart dans le cas de la langue étrangère où très souvent l'expression écrite devance l'expression orale. Ainsi les points faibles de la langue maternelle sont justement les points forts de la langue étrangère. Mais l'inverse est vrai aussi: les points forts de la langue maternelle sont les points faibles de la langue étrangère. Le maniement spontané de la phonétique, ce qu'on appelle la prononciation, constitue pour l'écolier qui assimile une langue étrangère la plus grande difficulté. Ce n'est qu'au terme même du développement qu'il parvient à grand-peine à un langage aisé, vivant, spontané avec un maniement rapide et correct des structures grammaticales. Si le développement de la langue maternelle commence par sa pratique spontanée et aisée et s'achève par la prise de conscience de ses formes verbales et leur maîtrise, le développement de la langue étrangère commence par la prise de conscience de la langue et sa maîtrise volontaire et s'achève par un discours aisé et spontané. Les deux voies vont en sens opposé.

Mais entre ces voies de sens opposé il existe une interdépendance réciproque, tout comme entre le développement des concepts scientifiques et celui des concepts spontanés. Cette assimilation consciente et intentionnelle d'une langue étrangère s'appuie de toute évidence sur un certain niveau de développement de la langue maternelle. Lorsque J'enfant assimile une langue étrangère, il dispose déjà dans sa langue maternelle d'un système de significations qu'il transfère dans l'autre langue. Mais inversement aussi l'assimilation d'une langue étrangère fraie la voie à la maîtrise des formes supérieures de la langue maternelle. Elle permet à l'enfant de concevoir sa langue maternelle comme un cas particulier du système linguistique et, par conséquent, lui donne la possibilité de généraliser les phénomènes propres à celle-ci, ce qui signifie aussi prendre conscience de ses propres opérations verbales et les maîtriser. De même que l'algèbre est une généralisation et donc une prise de conscience des opérations arithmétiques et leur maîtrise, le développement d'une langue étrangère sur la base de la langue maternelle signifie une généralisation des phénomènes linguistiques et une prise de conscience des opérations verbales, c'est-à-dire leur traduction sur le plan supérieur d'un langage devenu conscient et volontaire. C'est justement en ce sens qu'il faut comprendre l'aphorisme de Goethe: « Qui ne connaît aucune langue étrangère ne connaît pas à fond la sienne propre. »

 

Lev Vygotski, Pensée et langage, La Dispute, Paris, p. 374-376.