Lev Vygotski - extrait - Développement et apprentissage scolaire

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Toute notre discussion avec Piaget en la matière se résume à ceci: les concepts systématisés évincent-ils les concepts non systématisés et prennent-ils leur place selon le principe de la substitution ou, se développant sur la base des concepts non systématisés, transforment-ils par la suite ces derniers à leur image, créant pour la première fois dans la sphère des concepts enfantins un système déterminé? Le système est donc le point central autour duquel, comme autour d'un pivot, tourne toute l'histoire du développement des concepts à l'âge scolaire. C'est la chose nouvelle qui apparaît dans la pensée de l'enfant avec le développement de ses concepts scientifiques et qui le fait progresser à un échelon intellectuel supérieur.

Si l'on prend en considération cette signification centrale que revêt le système apporté dans la pensée de l'enfant par le développement des concepts scientifiques, la question théorique générale des rapports entre le développement de la pensée et l'acquisition des connaissances, entre l'apprentissage scolaire et le développement s'éclaire du même coup. Piaget, comme on sait, dissocie l'un et l'autre; les concepts assimilés par l'enfant à l'école ne présentent à ses yeux aucun intérêt pour l'étude des particularités de la pensée enfantine car celles-ci se sont alors dissoutes dans les particularités de la pensée mûre. C'est pourquoi il construit son étude de la pensée en excluant les processus de l'apprentissage scolaire. Il part du principe que tout ce qui apparaît chez l'enfant dans ce processus est dénué d'intérêt pour l'analyse du développement de la pensée. L'apprentissage scolaire et le développement sont pour lui des processus qui n'ont aucune commune mesure. Ils sont indépendants l'un de l'autre. Le fait que l'enfant apprend et le fait qu'il se développe n'ont pas de rapport entre eux.

 

Lev Vygotski, Pensée et langage, Chap. 6, La Dispute, p. 404.