Lev Vygotski - extrait - Concepts spontanés et concepts scientifiques

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Ainsi la prise de conscience repose sur une généralisation des processus psychiques propres, qui conduit à leur maîtrise. Dans ce processus, c'est avant tout l'apprentissage scolaire qui joue le rôle décisif. Les concepts scientifiques, avec leur tout autre rapport à l'objet, leur médiation par d'autres concepts, leur système interne hiérarchique de relations réciproques, sont le domaine où sans doute la prise de conscience des concepts, c'est-à-dire leur généralisation et leur maîtrise, se développe au premier chef. Une fois qu'elle est apparue dans une sphère de la pensée, la nouvelle structure de généralisation est, en tant que principe d'activité, transférée ensuite, comme toute structure, à tous les autres domaines de la pensée et aux autres concepts sans aucun apprentissage. Ainsi les concepts scientifiques ouvrent la porte à la prise de conscience.

Deux éléments dans la théorie de Piaget sont à cet égard remarquables. Le fait que les concepts spontanés ne soient pas conscients relève de leur nature même. Les enfants savent les manier spontanément mais n'en prennent pas conscience. Nous l'avons vu dans l'exemple du concept enfantin « parce que ». De toute évidence, le concept spontané est par nature nécessairement non conscient, car l'attention qu'il implique est toujours dirigée sur l'objet qu'il représente et non sur l'acte même de la pensée qui l'appréhende. L'idée que, appliqué aux concepts, spontané est synonyme de non conscient, idée qu'il n'exprime nulle part directement, court comme un fil rouge tout au long des pages de Piaget. Voilà pourquoi Piaget, qui limite l'histoire de la pensée enfantine au seul développement des concepts spontanés, ne peut justement comprendre comment, si ce n'est du dehors, les concepts conscients peuvent surgir dans le monde de la pensée spontanée enfantine.

 

Lev Vygotski, Pensée et langage, La Dispute, Chap. 6, p. 317.