Le manuel d’histoire franco-allemand de terminale : une approche critique, par Renaud Quillet

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Résultant d’une commande officielle des pouvoirs publics français et allemands, le manuel d’histoire franco-allemand – du moins un premier tome destiné à nos classes de Terminale générale et traitant de la période de 1945 à nos jours[1] – a été présenté avec force solennités le 4 mai 2006 par M. Gilles de Robien, alors ministre de l’Education nationale, dans le cadre très symbolique de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne. Dans les médias français, l’accueil fait à cette publication de longtemps évoquée a été, dans l’ensemble, très bienveillant, avec souvent cette pointe de lyrisme qui caractérise, de ce côté-ci du Rhin, l’évocation des rapports franco-allemands[2]. N’ayant pas pour ambition de nous livrer à une étude approfondie de la réception médiatique et critique de ce manuel, mais à une analyse de l’objet en lui-même, nous nous bornerons à prendre en compte le jugement émis par Historiens & Géographes, revue trimestrielle de l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie (APHG)[3]. Cette publication, tout en déplorant que l’APHG ait été tenue à l’écart de cette entreprise, alors qu’elle possède une longue et régulière expérience du dialogue et de la coopération  avec les enseignants et les chercheurs étrangers, et spécialement allemands, depuis l’Entre-deux-guerres[4], a ainsi proposé un compte rendu nuancé et dans l’ensemble assez nettement positif de ce manuel. Ses principales réserves ont porté sur la tentation éventuelle des pouvoirs publics d’en faire à terme un manuel quasi obligatoire, vecteur d’une historiographie en quelque sorte officielle, portant ainsi atteinte à la liberté pédagogique et au pluralisme intellectuel et éditorial. Le Ministère de l’Education nationale s’est au demeurant empressé de conjurer énergiquement cette crainte, que la multiplication des « lois mémorielles » contribue néanmoins quelque peu à nourrir chez les professeurs d’histoire.

     Que dire donc d’un tel ouvrage, de notre place de professeur d’histoire et d’usager et de (relativement) bon connaisseur de la littérature pédagogique ?

    

          On relèvera en premier lieu que l’avant-propos de ce manuel présente une vision passablement idyllique – commune, il est vrai, dans les médias français – de la coopération franco-allemande depuis ses origines, alors que celle-ci est loin d’avoir été un fleuve tranquille et sans arrière-pensées ni malentendus depuis 1950, et même 1963[5]. D’ailleurs, il suffira de se reporter plus loin au chapitre ad hoc du manuel pour que ces propos d’ouverture soient en partie contredits. Suit l’affirmation de la plus-value à la fois scientifique et historique d’un tel ouvrage, sans que cela aille au-delà de la profession de foi.L’entreprise est aussi justifiée par la nécessité d’initier les élèves à « unmonde complexe ». La « complexité » spécifique du monde actuel est, on le sait, un lieu commun de notre temps, pas plus solidement argumenté ici qu’ailleurs. Puis on en vient à affirmer que « les deux versions française et allemande du manuel sont identiques », pour reconnaître immédiatement après que cela n’est pas vraiment le cas (notamment car « les mots en apparence équivalents sur le simple plan de la traduction n’ont pas la même signification d’un pays à l’autre »)… Enfin, l’on pose fièrement que « [jamais] la jeunesse en France, jamais la jeunesse en Allemagne n’aura été autant exposée à l’histoire de l’autre […] : comment pourrait-il en être autrement dans le monde d’après 1945 ? » Ce truisme apparent d’une connaissance réciproque sans précédent des histoires respectives de nos jours est-il pourtant si clairement vérifié, alors qu’à bien des égards, la connaissance réciproque des langues et des cultures de part et d’autre du Rhin ne suit pas franchement, ces dernières décennies, une trajectoire clairement ascendante ? Elargissant le propos, le Comité scientifique du manuel, auteur de l’avant-propos, se réfère à « une ambition civique, celle d’éclairer une conscience européenne historiquement fondée sur les valeurs universelles des droits de l’homme et de la démocratie », ambition, conscience et valeurs qui renvoient à autant de choix politiques et idéologiques délibérés, qui semblent pourtant pour lui aller de soi et ne sont nullement justifiés. Ledit Comité, au surplus, envisage que soit dans l’avenir « élargie, transposée à d’autres pays, à d’autres cultures, à d’autres régions du monde, cette expérience unique de l’écriture commune d’une histoire complexe et plurielle. » A la réflexion, un tel projet intrigue un peu, puisqu’il propose que soit érigée en démarche standard et universelle ce qu’il décrit simultanément comme une « expérience unique » dont la finalité est de mettre en évidence la spécificité de l’identité européenne (laquelle, il est vrai, ce qui ne simplifie pas a priori son cas, repose sur des « valeurs universelles »). De ce Comité scientifique, on relèvera sans surprise ni objection qu’il est binational. Il est en revanche plus singulier – même si la publication de la liste et des attributions de ses membres peut être saluée comme une louable marque d’honnêteté, de « transparence » – qu’il mêle indistinctement à des universitaires des hauts fonctionnaires, représentant souvent assez directement leurs autorités ministérielles respectives. Une telle promiscuité sous le même label scientifique entre savants et commanditaires politiques n’est pas sans poser question sur le statut de l’ouvrage : manuel d’enseignement de l’histoire ou outil de propagande ? Certes, on peut arguer qu’au temps du magistère universitaire, éditorial et civique d’ErnestLavisse, on n’hésita pas à utiliser les cours et les manuels d’histoire pour conforter l’idée républicaine et la patrie française[6], et que ce qui a valu pour celles-ci peut bien valoir pour la conscience européenne. Mais, outre qu’il n’est pas sûr que l’on puisse assimiler l’Europe des années 2000 à la France des années 1880, et transposer sans inconvénient les manières de faire de l’une à l’autre[7], il n’est pas évident que l’on soit allé alors aussi loin et de manière si délibérée et organisée dans le mélange des genres et des compétences[8]. D’ailleurs, Lavisse lui-même, dans les Instructions officielles de 1890, posait que l’enseignement de l’histoire, avant toute chose, « est une recherche de la vérité » sur laquelle « [le] patriotisme ne [prévaut] point »[9].  

     De ce que la validité scientifique de ce manuel ait été quelque peu contrainte par des présupposés politiques et idéologiques, on peut d’ailleurs le vérifier à la lecture de certaines formulations assez téléologiques du cahier des charges de l’ouvrage, dont on a d’ailleurs eu là encore la probité de publier des extraits significatifs dans celui-ci : quand en effet ce cahier des charges invite à traiter de la problématique « Quelle mondialisation de la culture ? », ou à insister sur « la coopération binationale et ses progrès » et « le rapprochement des sociétés civiles [malgré] les spécificités persistantes », ce n’est pas faire preuve de mauvais esprit que de constater que certaines réponses du manuel étaient contenues dans les questions.

     Alors que l’on aurait pu attendre une élaboration par des binômes franco-allemands de chaque chapitre, il apparaît que les différentes subdivisions de l’ouvrage ont été réparties entre Français et Allemands. Certes, un auteur de l’autre nationalité a suivi la rédaction de chaque chapitre[10], mais on aurait pu supposer, compte tenu de la nature du projet et de la démarche, une méthode de travail plus résolument transnationale. Celle-ci, toutefois, eut-elle été vraiment praticable ? On peut à cet égard méditer l’expérience récente de la transposition allemande des Lieux de Mémoire, dont un quart des notices a été confié à des auteurs non allemands[11], ce qui, au demeurant, n’épuise pas la question.

   

          Cela étant, le Manuel franco-allemand offre sur tout un éventail de sujets sensibles, parfois brûlants, des points de vue honnêtes, et, à l’occasion, courageux. C’est ainsi qu’on y trouvera une vision assez équilibrée du conflit au Proche-Orient[12], de même que de l’opposition entre « pro » et « altermondialistes ». On découvrira aussi une vision nuancée  de la culture de masse mondialisée et marchandisée, vision que prolonge une évocation sans complaisance du concept de « société de l’information » au nom d’une distinction explicite entre information et savoir et dans la perspective d’une « société du savoir », et même, « de sociétés du savoir » qui favorisent la diversité culturelle.

     On peut également mettre au crédit de l’ouvrage l’initiation à des aspects significatifs de la société et de la culture du voisin, souvent si méconnues, par exemple à travers un tableau comparatif aussi complet que pédagogique des partis politiques en France et en Allemagne depuis un demi-siècle, ou, à l’occasion de l’évocation, dans l’analyse des transformations économiques depuis 1945, de la notion spécifiquement allemande de « Strukturwandel », traduite par « mutations sectorielles »[13].

     Enfin, d’autres passages du manuel n’hésitent pas à bousculer des tabous et des mythologies liés au « couple » franco-allemand ou enracinés dans l’identité allemande ou sa représentation française. Sont ainsi clairement évoquées les tentations révisionnistes (au sens non négationniste) de l’historiographie des années 1920 à 1940 en Allemagne et au Japon. De même reconnaît-on clairement que, durant la Seconde Guerre mondiale, « [les] pays occupés sont systématiquement spoliés et exploités », cependant que le débat allemand sur la culpabilité nationale à l’égard des crimes hitlériens est l’objet d’une présentation nuancée et problématisée. Par ailleurs, quelques éclairages crus sont aussi portés sur certains aspects de l’Allemagne contemporaine mal connus ou appréciés de la majorité des Français, tels le vif atlantisme de sa politique extérieure (sauf en 2003 sur l’Irak), ou, plus encore, le constat des problèmes sérieux que connaît le système éducatif allemand. A ce dernier égard, l’évocation des traditions pédagogiques respectives des universités allemandes et françaises donne lieu à un bilan très balancé. Il n’est d’autre part pas non plus indifférent de découvrir dans ces pages une vision assez positive de l’action de Mikhaïl Gorbatchev à la tête de l’URSS. Le tout ménage la voie à quelques considérations passablement iconoclastes sur l’axe Paris-Berlin, qui, du constat de la différence de perception entre Français et Allemands du communisme, et, en regard, des Etats-Unis, à celui de l’aggravation régulière de la méconnaissance linguistique mutuelle, en passant par la notation d’un très inégal intérêt d’un pays à l’autre pour la survie du cinéma national et européen, conduit à la reconnaissance que, de part et d’autre du Rhin, les attentes relatives au « partenariat franco-allemand » sont souvent sensiblement divergentes.

 

          Pour autant, des choix, conscients ou non, mais qui vont bien au-delà de l’anecdote, concernant aussi bien le propos que les documents qui l’accompagnent, posent question. Ainsi, sans chercher par trop malice, de la sélection, pour la double page d’ouverture du bilan de la Seconde Guerre mondiale, d’une photo d’Hiroshima pour résumer toute l’horreur et la dimension apocalyptique du conflit. Ainsi aussi d’une certaine atténuation de la différence entre la Shoah et les bombardements des villes allemandes par les Alliés, ou de la manière assez floue dont sont évoquées les causes de l’exode des réfugiés allemands après la guerre. En regard, on peut noter une vision un peu sommaire et orientée de la difficulté à prendre conscience de la Shoah après 1945, insistant sur la mauvaise volonté et l’indifférence des populations, notamment française, et pouvant induire une dilution des responsabilités du massacre. De même, une vision très convenue du « syndrome de Vichy » s’en prend au mythe que l’on aurait cultivé jusqu’aux années 1970 d’une France unanimement résistante et laisse dans un flou relatif les responsabilités de l’Occupant, alors que rien n’est dit de l’enjolivement prolongé en Allemagne de l’Ouest de l’attitude des catholiques et des conservateurs sous Hitler. Quant à la reproduction d’un texte de l’écrivain allemand Martin Walser dénonçant une repentance par trop obsessionnelle des crimes perpétrés par des Allemands de 1939 à 1945, elle n’a pas son pendant français.

     A un autre égard, le manuel se livre à une opposition assez franchement caricaturale entre les décolonisations britannique et française. Le CD-Rom qui lui est joint propose en revanche un assez bon chapitre sur la colonisation, qui surestime toutefois les bénéfices, notamment économiques, de celle-ci pour les populations métropolitaines, et ne fait pratiquement pas de distinction entre les mobiles et les opinions publiques des différentes puissances coloniales. Revenant au manuel, on ne peut qu’être frappé que la Guerre d’Algérie soit fort promptement expédiée, ce qui est singulier pour un ouvrage se voulant résolument en phase avec les besoins de notre époque. Le passé franco-allemand primerait-il systématiquement et de manière écrasante sur l’héritage colonial, la connaissance des origines de tant de Français d’aujourd’hui et de demain, nos rapports avec le Sud, et spécialement avec nos voisins méditerranéens, la francophonie enfin[14] ? Cette évocation elliptique du drame algérien ne risque-t-elle pas d’égarer un peu les usagers français du manuel, et de compromettre la compréhension de la France actuelle par les jeunes Allemands ?

     Cela étant, diverses approches et prises de parti plus ou moins explicites que l’on peut contester sont peu différentes de celles que l’on trouve dans les manuels français équivalents : citons entre autres l’évocation du projet d’« Etat fédéral » de Briand et Coudenhove-Kalergi, dont la portée n’est pas historiquement contextualisée, évocation qui prépare un jugement implicitement positif sur le choix d’une Europe fédérale et une vision assez lisse et idyllique de la construction européenne depuis 1950. Dans le même ordre, on relèvera ce questionnement impératif : « Comment le sentiment d’appartenir à l’Europe peut-il se développer ? » Et le remède tout aussi impérieux au déficit démocratique de l’Union par la citoyenneté européenne officialisée par le Traité de Maastricht et le renforcement du Parlement européen. Les notices biographiques réunies à la fin de l’ouvrage ne sont là encore guère éloignées de celles d’un manuel français (peut-être d’ailleurs sont-elles dues à la plume de nos compatriotes ?). On y regrettera l’emploi (dans la notice « Carter ») du terme « politicien » pour « homme politique », un « franglais » qui, hélas, se répand, ainsi qu’une notice un peu complaisante pour Eltsine. Le lexique qui clôt le manuel ne tranche guère non plus avec la production française, malgré quelques inflexions atlantistes. La définition de la social-démocratie qu’on y trouve entre autres est, sans grande surprise, un peu courte et convenue.

     Effet de la traduction française, francocentrisme inconscient du lecteur ou réalité, il apparaît cependant que de nombreux passages du manuel reflètent un point de vue nettement allemand, ou, en tout cas, plus marqué que dans les ouvrages français équivalents par la doxa de certains milieux dirigeants ou médiatiques actuels. 

     La double page d’ouverture du chapitre sur la construction européenne adopte ainsi un ton relativement enthousiaste, avec à l’appui deux documents iconographiques ouest-allemands. Dans l’exposé de la généalogie de la construction européenne est ensuite défendue l’idée que les grands courants artistiques, intellectuels et scientifiques ont traversé l’Europe sans tenir compte des frontières nationales : idée assez commune que contredit pourtant en partie, on l’a vu, l’avant-propos du manuel, et que nuancent pour le moins certains travaux récents[15]. La construction européenne est classiquement légitimée par les précédents de Charles Quint et Napoléon, l’analogie, comme on s’en doute, n’étant pas étendue à Hitler ou Staline, ni, plus surprenant, à Charlemagne. Le rôle des Etats-Unis dans son lancement est fortement mis en avant. Un « Dossier » présentant de manière assez idyllique l’euro ouvre la voie à un tableau nettement positif du modèle de l’Union européenne, cependant que rien n’est dit du risque de décrochage démographique, économique et scientifique de celle-ci, par rapport aux Etats-Unis notamment. Les considérations sur l’état de la conscience européenne et de l’adhésion des Européens à la vie institutionnelle de l’Union mêlent à la description et à l’analyse une robuste dose de professions de foi, telle l’idée présentée comme une évidence que l’identité européenne progresse inéluctablement chez les jeunes[16]. Le propos en vient à prendre une dimension quasi téléologique : « La « génération Erasmus » sera sans doute la première à se sentir pleinement européenne. » Aussi ne sera-t-on pas surpris que les concepts de « citoyenneté européenne » et de « déficit démocratique » de l’Union, évoqués, ne soient guère interrogés. Et de fait, malgré la reconnaissance de certains grippages, l’adéquation entre Europe communautaire et démocratie semble aller de soi : la démocratie en Europe est ainsi le « résultat d’un long processus, aujourd’hui renforcé par l’Union européenne. » Le tableau de la crise de la démocratie en Europe abonde dans ce sens : les peuples n’aspirent qu’à voir donner plus de pouvoir à la société civile par rapport aux Etats, l’opposition à une Europe intégrée est largement assimilée au populisme extrémiste, et l’on conclut sur l’éloge d’une « cybercitoyenneté » à développer dans le cadre communautaire. Détail qui mériterait réflexion de cette fresque de la démocratie en Europe, alors que la Russie est reléguée parmi les « pays en voie de démocratisation », la Pologne est rangée apparemment sans hésitation parmi les démocraties libérales.

     Lorsque, par ailleurs, on s’évade du cadre communautaire, on rencontre une vision quelque peu manichéenne de la division Est/Ouest de l’Europe entre 1945 et 1989, notamment sur le plan économique, en suggérant une Europe occidentale tout uniment capitaliste libérale. Cette relative mais nette simplification de la réalité est redoublée par une tendance à surestimer la supériorité militaire du bloc de l’Est au début des années 1980, et à justifier ainsi tant soit peu la « petite guerre froide » de cette époque. Telle photo, montrant des étudiants européens brisant une barrière frontalière franco-allemande en août 1950, ne relève pas la similitude de la scène avec le bris par la Wehrmacht des frontières autrichiennes et tchèques en 1938-1939, et, à travers elle, l’ambivalence d’un certain militantisme « européen » allemand sur lequel s’est transférée une part des aspirations pangermanistes. Le « Dossier » sur la réunification allemande, quant à lui, se montre très elliptique : les réticences françaises et britanniques sont évoquées, mais non l’action à la hussarde d’Helmut Kohl et les controverses intra-allemandes. L’histoire récente de l’Europe centrale fait la part assez belle aux thèses allemandes, tout en s’efforçant de ménager ponctuellement des sensibilités plus françaises. Ainsi la scission de la Tchécoslovaquie est-elle présentée comme sans drame ni inconvénient. Le « Dossier » sur l’éclatement de la Yougoslavie, qui insiste sur le rôle pionnier de l’Allemagne dans la reconnaissance des indépendances slovènes et croates, sans supposer de responsabilité de celle-ci dans la conflagration, tend implicitement à faire reposer les charges les plus lourdes sur la Serbie, et justifie ainsi globalement la Guerre du Kosovo. Sur un plan un peu différent, la question de l’adhésion turque à l’Union européenne est abordée comme si les auteurs craignaient de paraître trancher, même si la balance penche plutôt vers l’adhésion. Plus largement, les débats sur l’élargissement de l’Union ne sont pas masqués, mais traités exclusivement avec des documents favorables à cet élargissement.

     A l’échelle planétaire, si l’on peut notamment relever une vue balancée entre un point de vue plutôt français et un point de vue plutôt allemand du rôle actuel des Etats-Unis dans le monde, le constat de la mondialisation et des fragmentations planétaires qui lui font contrepoint amène un nouvel impératif qui redouble ceux qui ont été édictés dans le cadre européen : « il faut inventer une « gouvernance globale » ». Dans cette perspective, le manuel porte une appréciation plutôt négative des identités religieuses, nationales et linguistiques stimulées par la fin de la Guerre froide et la mondialisation et qui « se prêtent à toutes les manipulations politiques. » Il estime pouvoir en conclure que la communauté internationale est passive vis-à-vis des conflits intra-étatiques « quand le droit international reste fondé sur la souveraineté nationale », ce qui le conduit à mettre en cause de manière répétée cette dernière. En réponse, il appelle explicitement à l’affirmation d’une « gouvernance globale » et d’une société civile planétaire capables de tenir la dragée haute aux Etats, et invoque enfin la nécessité de réformer l’ONU pour la sauver, ce qui ne peut pour lui que passer par le développement du droit d’ingérence.

     En ce qui concerne plus spécifiquement les grands traits de l’économie mondiale, la  croissance du commerce international est désignée comme le premier facteur de la grande expansion des années 1945-1973. Les racines de la mondialisation sont situées sans hésitation dans la création du GATT en 1947, l’accélération actuelle de ce phénomène ne se voyant pas en elle-même assigner de motif clair. De même, la baisse du taux de croissance depuis les années 1970 apparaît comme un phénomène allant de soi, et la contrainte économique extérieure est présentée comme sans alternative. Tandis que le modèle économique soviétique est vu comme une application fidèle du marxisme, le rôle de l’économie mixte durant la Grande Expansion est sous-évalué par rapport à l’« économie de marché ». D’une manière générale, le rôle de l’Etat comme l’un des moteurs essentiels de la grande croissance de l’Europe occidentale est passé sous silence, ce qui aboutit à minorer la place et les succès du modèle économique français de 1945 à 1974. N’est de fait évoqué comme modèle économique ouest-européen que l’« économie sociale de marché » à la mode ouest-allemande, et plus à travers le mythe forgé sur ce plan par Erhard et ses thuriféraires qu’à travers une vue tant soit peu critique. 

     Revenant vers l’Europe, et plus spécialement vers la France et l’Allemagne, le manuel offre quelques considérations sur les grands traits de l’évolution récente de ces sociétés, qui trahissent à la fois des sensibilités différentes d’un pays à l’autre et le souci de neutraliser quelque peu les sujets de divergence, non sans ambiguïtés ni déformations. La neutralité religieuse est ainsi présentée comme caractéristique commune des Etats européens, ce qui se traduit notamment par une évocation très elliptique de la laïcité à la française. Plus singulier et regrettable, même s’il ne faut sans doute pas y voir malice, les juifs sont absents du tableau des obédiences religieuses en Europe. Sur un plan plus général, une double page est titrée « Vers une « culture monde » », titre toutefois immédiatement nuancé par le sous-titre : « Faut-il redouter l’émergence d’une « culture globale » ? » Dans un même souci d’équilibre, une vision plutôt positive du métissage de nos sociétés se trouve balancée par le souci de la diversité linguistique et culturelle.

     On ne saurait achever ce tour d’horizon sans examiner la manière dont sont traités les rapports franco-allemands et les deux nations concernées. Nous nous appesantirons plus sur le regard porté sur la France, peut-être car c’est un biais un peu forcé compte tenu de la nationalité et de la culture d’origine de l’auteur de ces lignes, peut-être aussi car c’est le regard sur ce pays qui paraît – effet trompeur de la subjectivité d’une lecture française ? – le plus marqué par la démarche et les finalités de cet ouvrage. Lorsque le manuel considère ainsi simultanément les sociétés française et allemande, c’est pour affirmer qu’elles « se ressemblent plus que jamais », ce qui peut prêter à discussion et ce que contredit entre autres un graphique qu’il reproduit sur leurs pratiques culturelles respectives. Au-delà des caractéristiques propres à chaque nation, on retrouve un souci déjà relevé de désamorcer certains sujets polémiques. Le « Dossier » sur le budget communautaire, par exemple, minimise quelque peu la question du budget agricole. Plus généralement, le manuel admet des divergences franco-allemandes après le Traité de l’Elysée et jusqu’en 1974, mais sans insister sur la responsabilité du préambule (pourtant reproduit en partie) imposé audit traité par le Bundestag. De même fait-il pour l’essentiel silence sur les ambiguïtés des rapports franco-allemands depuis 1974. Ainsi traite-t-il de façon très elliptique les craintes françaises quant à la réunification allemande, cependant que les relations franco-allemandes aujourd’hui sont définies à travers un sondage d’opinion binational plutôt conformiste et lénifiant de janvier 2003. Enfin, la chaîne Arte est décrite comme une chaîne résolument européenne dans ses programmes, alors même que ceux-ci s’évadent fréquemment du Vieux Continent, dans leurs thèmes, mais aussi dans les créations diffusées, et que, sur un plan tant quantitatif que qualitatif, leur audience reste fortement clivée entre les deux pays[17]. L’impression qui se dégage des pages plus spécialement consacrées à la France – dues a priori, ne l’oublions pas, à des plumes françaises – est passablement iconoclaste par rapport à une certaine idée que ce pays se fait souvent de lui-même, et paraît implicitement lui assigner l’Allemagne comme modèle à suivre. En témoigne nous semble-t-il le traitement réservé à De Gaulle : celui-ci ne figure pas parmi les personnages clés du monde bipolaire entre 1949 et 1989 (de même que d’ailleurs, le choix des personnalités pour symboliser les transformations techniques, économiques, sociales et culturelles depuis 1945 se limite à Keynes, Erhard, Margaret Thatcher), tandis que le « Dossier » « L’Europe et la défense » ne fait nulle allusion aux initiatives gaulliennes pour tracer une alternative à l’OTAN, et, qu’avant même qu’un autre « Dossier » sur Mai 68 présente un De Gaulle dépassé par les événements, le bilan politique du Général est expédié sans être vu très positivement. Nous retrouvons aussi une tendance à estomper l’originalité et les succès du modèle français, notamment sur le plan économique, alors que, on l’a vu, l’« économie sociale de marché » du Dr Erhard est volontiers exaltée. Aussi y a-t-il une certaine logique à peindre sous un jour favorable les évolutions de la France qui semblent la rapprocher de l’Allemagne, telle la décentralisation développée depuis 1982, qui « assure une plus grande proximité des décisions et redonne à la société civile sa place aux côtés de l’Etat. » De même, l’impératif « Un modèle social à réformer » est-il éclairé d’un jour plutôt « rhénan », avec les points de vue exclusifs de Jacques Delors et Angela Merkel, cependant qu’il n’est pas indifférent que le syndicalisme français soit abordé à travers une interview de Nicole Notat qu’on intitule « Le syndicalisme français, dernier de la classe européenne ». Par ailleurs, la présentation sans commentaire des sociétés française et allemande comme désormais irrévocablement « multiculturelles », le choix d’une photo de mosquée renvoyant à la nécessité de faire place aux immigrés, peuvent résonner comme une critique, consciente ou non, du modèle français de laïcité. Plus clairement encore, bien qu’il soit ensuite nuancé par l’idée que si les Français craignent plutôt la mondialisation sur le plan culturel, les Allemands la redoutent plutôt sur le plan économique, un « Dossier » intitulé « Faut-il protéger les langues nationales ? » traite avec quelque ironie de la volonté des Français de défendre l’usage de leur langue. Un certain sentiment d’inégalité de traitement peut aussi être ressenti dans le lexique de fin d’ouvrage, qui pointe que le scrutin majoritaire à la française écrase les petits partis, mais tait que le mode d’élection du Bundestag, à sa manière, verrouille passablement le jeu électoral et même politique.

 

          Par delà les connaissances et le corpus documentaire qu’il déploie, le Manuel d’Histoire franco-allemand propose aux élèves de nombreuses activités pédagogiques qui sollicitent des prises de position politique. Les lycéens sont ainsi entre autres appelés successivement à  proposer une réforme du Conseil de Sécurité de l’ONU « adaptée à notre époque », formuler un jugement moral sur la Shoah, discuter les idées de Sartre sur la littérature engagée, déterminer si les droits de l’Homme sont une valeur occidentale ou universelle, présenter en détail un projet de « gouvernance globale » pour le monde, discuter les arguments en faveur du droit à l’avortement,  suggérer enfin un lieu pour célébrer les 50 ans du Traité de l’Elysée.

     Sont également proposées, quoiqu’en moins grand nombre, des rédactions sur des sujets d’imagination tels qu’imaginer un dialogue entre deux intellectuels sur la mondialisation comme risque ou chance pour la culture, ou simuler un débat entre un député vert et un député CDU dans les années 1980.

     Ces suggestions pédagogiques ont toutes chances de surprendre, voire de choquer en France – où l’on sera tenté de crier à la confusion de l’histoire avec la politique, la morale, la philosophie ou la critique littéraire[18] –, alors qu’elles troubleront bien moins les esprits outre-Rhin, tant elles reflètent une certaine conception allemande de l’histoire et de son enseignement, à la fois anciennement enracinée et approfondie dans les dernières décennies. Cette conception incline de longtemps à ce que tout enseignement historique soit porteur d’une leçon de morale, cependant que la pédagogie allemande contemporaine accorde une large place au débat et à l’expression de la libre opinion de chacun, spécialement en cours d’histoire[19]. Avant même de délibérer s’il convient de préférer l’une ou l’autre de ces approches, française ou allemande[20], de l’enseignement de l’histoire, ce qui pose franchement question à cet égard, c’est  qu’il n’y ait semble-t-il pas eu une réflexion en amont sur la conception de la discipline historique et de sa transmission qui soutiendrait explicitement la conception et la forme de ce manuel.

     D’autre part, nonobstant les affirmations de ses concepteurs[21], on a dans l’ensemble le sentiment que le point de vue que propose cet ouvrage sur le monde contemporain n’est pas plus large et approfondi, politiquement et géopolitiquement, que celui de nos manuels nationaux. De même, sa forme, du point de vue de la maquette, de la pagination ou de l’articulation entre texte et appareil documentaire, est assez peu innovante par rapport à des types répandus en France depuis les années 1980[22]. En témoigne, entre autres, la comparaison avec le manuel d’histoire que pratiqua comme lycéen l’auteur de ces lignes[23]. Il est vrai qu’avec le recul, les ouvrages que nous étrennions alors ont marqué en France, en rupture avec les plus tardives moutures du Malet et Isaac et leurs succédanés, « la naissance du manuel actuel »[24]. Ces manuels se sont caractérisés, outre l’intégration à plus ou moins haute dose de « dossiers » thématiques ou méthodologiques, par un recul sensible du récit textuel, celui-ci étant en outre plus fractionné chronologiquement et typographiquement, et, corrélativement et plus encore, par la profusion des « documents », l’étude de documents prenant – ou étant censée prendre – une place centrale dans la pédagogie et dans l’usage en classe du manuel[25]. Il nous souvient que, professeur stagiaire en 1991-1992, nous avons pu entendre tel formateur en Histoire-Géographie de notre IUFM, par ailleurs professeur en lycée, exalter l’étude de document[26] et appeler de ses vœux des manuels scolaires qui se borneraient strictement à être des recueils de documents. Quoi qu’il en soit, les résultats d’une pratique qui s’est sans doute accusée depuis nos déjà lointaines années lycéennes semblent être là : des échanges informels entre collègues du secondaire et du supérieur ainsi que l’observation empirique d’étudiants en IUFM depuis une douzaine d’années nous suggèrent l’existence chez les générations nouvelles de lycéens et d’étudiants, rapportées à ce que fut la nôtre, une plus grande et plus précoce familiarité avec le document « original » et son commentaire, et, à l’inverse, une moins grande aisance dans l’assimilation et le maniement de la rhétorique et des idées générales. Reste à savoir si cette mutation intellectuelle et méthodologique, dont il nous paraît peu contestable qu’au moins pour sa partie apparemment positive, elle a été voulue par les autorités ministérielles et les concepteurs de manuel, est pertinente pour la formations de futurs acteurs impliqués de la Cité : ne sommes-nous pas plus souvent amenés à fonder notre opinion et notre position, plutôt que sur la consultation des documents bruts, des sources originelles, sur l’audition des commentaires et des discours des journalistes, hommes publics et autres supposés experts ? Partant, la ressource la plus précieuse pour le citoyen éclairé ne serait-elle pas, plutôt que la capacité à critiquer des pièces qui lui sont rarement accessibles en temps utile, l’aptitude à évaluer la cohérence et la crédibilité des argumentations et des démonstrations véhiculées par le flux médiatique ?            

 

          Sans doute les réserves que nous croyons pouvoir porter sur le Manuel franco-allemand sont-elles à mettre en relation avec les défis et les chausse-trapes de toute histoire comparée (ce même si toute histoire, impliquant une certaine distance à son objet, est comparative), plus encore quand elle est menée collectivement : difficulté de circonscrire des espaces et des champs pertinents et d’élaborer un cadre méthodologique et conceptuel cohérent, limites du regard de l’historien qui s’ouvre à d’autres pays, mais les observe du sien, et n’a pas constamment conscience de la singularité de son point de vue, tant il tend à aller de soi…[27]

     Au demeurant, les critiques qu’il nous semble possible d’adresser à ce manuel ne sont pas sans rapport avec les problèmes épistémologiques, didactiques, et, pour tout dire, déontologiques, que nous paraît poser l’enseignement de l’histoire en langue étrangère – donc dans une langue différente du français dans lequel les contenus sont pensés par les auteurs des programmes et les enseignants eux-mêmes – dans les sections européennes et internationales de nos lycées. Problèmes qu’à notre connaissance, on s’est jusqu’à présent peu empressé – non pas de résoudre ! – mais d’étudier[28], tout comme les finalités et les modalités de la transmission demeurent un impensé du manuel qui nous a ici intéressé.

     Ainsi, si l’on peut discerner la tentation de pratiquer une apologie – certes discrète et quelque peu nuancée – du modèle politique et social allemand et si l’engagement des auteurs en faveur de l’intégration européenne est, en dépit des dénégations de ceux-ci, transparent, ce manuel ne nous apparaît pas tout uniment comme une entreprise machiavélique de conditionnement néopangermaniste ou « européiste »[29]. En revanche, en dépit de l’ambition revendiquée d’une « mise à distance des clichés, [d’une] relativisation de certaines habitudes de pensée »[30], il n’échappe pas à un certain conformisme intellectuel et rhétorique et à un prosélytisme sans doute pour partie inconscient. L’erreur de ses concepteurs – qui nous renvoie au constat précédent d’une dose dommageable d’impensé axiologique et méthodologique – ne serait-elle pas d’avoir cru qu’il serait préservé sui generis de ces défauts ?

 

Renaud Quillet, Agrégé d’histoire, Docteur en histoire contemporaine de l’Université de Picardie Jules Verne.

 


[1] Peter GEISS et Guillaume LE QUINTREC (dir.) : Histoire/Geschichte. L’Europe et le monde depuis 1945. Manuel d’Histoire franco-allemand. Terminales L/ES/S, Paris, Nathan et Klett, 2006, 336 p. et un CD-Rom. Un tome pour les classes de Première est paru depuis, et un pour les classes de Seconde est à venir.

[2] Ne visant pas ici2 à analyser la perception du partenariat franco-allemand chez chacun des deux peuples, nous nous permettons de renvoyer le lecteur intéressé aux travaux très informés et suggestifs d’Edouard Husson, et, sous un angle plus polémique, d’Yvonne Bollmann.

[3] Cf. Historiens & Géographes n° 395, juillet-août 2006, pp. 17-19 et 379-380.

[4] Au début des années 1930, une délégation d’historiens français, conduite par Jules Isaac, a travaillé avec des homologues allemands à réduire les antagonismes franco-allemands dans l’enseignement de l’histoire, notamment sur les points litigieux (question d’Alsace-Lorraine, causes de la Grande Guerre, etc.). Pour des précisions, simplifiant peut-être un peu l’impact de la longue durée, sur la genèse historique du manuel franco-allemand, on consultera avec profit « Entre histoire croisée et histoire dénationalisée. Le manuel franco-allemand d’histoire », article d’Emmanuel DROIT, professeur au Lycée international des Pontonniers de Strasbourg, in Annie BRUTER (dir.) : Pédagogies de l’histoire, XVIIIème-XXIème siècles, n° spécial 114 d’Histoire de l’Education, mai 2007, pp. 151-162, texte qui présente par ailleurs une version nous semble-t-il quelque peu irénique de la conception et de la portée dudit manuel.       

[5] A cet égard, notons que le Manuel franco-allemand, présente une originalité – exceptionnelle, nous le verrons plus loin – par rapport à ses contemporains français, celui de rester fidèle à un avant-propos justifiant sa philosophie et sa conception, au lieu de se contenter d’un mode d’emploi du manuel. Ce fait a été bien repéré par Marie-Christine BAQUÈS dans son article « L’évolution des manuels d’histoire du lycée des années 1960 aux manuels actuels » in BRUTER (dir.), op. cit., pp. 131-133.  Nous pouvons attester cette remarque par l’examen de divers manuels récents.  

[6] Encore d’ailleurs que Lavisse était plus nuancé quant à la dimension patriotique de l’enseignement de l’histoire dans le secondaire, comme en témoignent les Instructions officielles de 1890 dont il est l’auteur (cf. Patrick GARCIA et Jean LEDUC, L’enseignement de l’histoire en France de l’Ancien Régime à nos jours, Paris, Armand Colin, 2003, p. 55).Ces Instructions n’ignorent d’ailleurs pas les nombreuses influences culturelles et ethniques étrangères qu’a connues la France dans son histoire (ibid., p. 57), ce qui légitime une certaine ouverture à l’histoire universelle (ibid., pp. 119 et 275). On peut au demeurant aussi relever les hésitations récurrentes, dès l’époque de Lavisse, à enseigner l’histoire très contemporaine, devant le risque (assumé par celui-ci) de verser dans la profession de foi politique (ibid., pp. 99 et 142), ainsi que le fait que les manuels du secondaire d’alors soient déjà prudents et nuancés sur le terrain politique et patriotique (ibid., p. 123). « Depuis 1830, ce n’est plus de l’histoire, c’est de la politique », notait ainsi un maître de Marc Bloch (cf. Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, Paris, Armand Colin, 1949, rééd. 1997, p. 59). Seignobos lui-même, dont on sait l’influence qu’il a lui aussi eu dans l’enseignement de l’histoire en France, condamne dès 1898, dans son Introduction aux études historiques, l’usage patriotique ou partisan de l’histoire, pointant « ce qu’il y aurait d’illogique à tirer d’une même science des applications opposées suivant les pays ou les partis » (appendice I, p. 267), même si, par la suite, les Instructions officielles n’excluent pas la culture du sentiment patriotique des buts du cours d’histoire, mais affirment la primauté de la recherche de la vérité (cf. GARCIA et LEDUC, op. cit., p. 147). La dimension patriotique de l’enseignement historique disparaît d’ailleurs dans les Instructions officielles de 1938 (ibid., pp. 149-150).  

[7] La mise en évidence du patrimoine commun des Européens est valorisée par les Instructions officielles depuis le milieu des années 1990, en écho à l’article 126.1 du Traité de Maastricht (cf. GARCIA et LEDUC, op. cit., pp. 268-269). Au demeurant, les programmes scolaires français sont depuis assez longtemps plutôt moins centrés sur l’espace national que ceux des autres Etats européens (ibid., pp. 269-270, et Guillaume LE QUINTREC : « Le manuel franco-allemand, une écriture commune de l’histoire » in Histoire@Politique, Politique, Culture, Société, n° 2, septembre-octobre 2007). 

[8] Cf. Pierre NORA : « Lavisse, instituteur national » in Pierre NORA (dir.) : Les lieux de mémoire. La République, Paris, Gallimard, 1984, rééd. Coll. Quarto, 1997, vol. 1, p. 240, et « L’« Histoire de France » de Lavisse », ibid.. La Nation, 1986, rééd. Coll. Quarto, 1997, vol.1, pp. 855-857.

[9] Cité in GARCIA et LEDUC, op. cit., p. 106.

[10] Cf. LE QUINTREC, op. cit..

[11] Cf. sa traduction française abrégée : Etienne FRANÇOIS et Hagen SCHULZE (dir.) : Mémoires allemandes, Paris, Gallimard, Coll. Bibliothèque illustrée des histoires, 2007, 796 p.. Ce choix a été souligné et revendiqué par Etienne François lors du VIIIème Congrès de l’Association pour le Développement de l’Histoire culturelle, à Paris, le 29 septembre 2007. 

[12] On regrettera que dans cette version française, le terme de « Moyen-Orient », traduction littérale de l’anglais, soit préféré au plus français « Proche-Orient », mais cette contamination est si répandue en France même…

[13] Ne vaudrait-il d’ailleurs pas mieux traduire par « mutations structurelles » ? 

[14] Même s’il est vrai que la tendance à privilégier l’espace européen par rapport au reste du monde est ancienne dans les programmes et les manuels français eux-mêmes, et confortée par l’accent mis récemment sur l’identité européenne à valoriser (cf. GARCIA et LEDUC, op. cit., p. 269).

[15] Cf. notamment Pierre-Yves BEAUREPAIRE : Le mythe de l’Europe française au XVIIIème siècle. Diplomatie, culture et sociabilités au temps des Lumières, Paris, Autrement, 2007, 304 p.

[16] Idée qui demanderait à être sérieusement nuancée, au moins en ce qui concerne les jeunes Français, au vu de leur attitude lors du référendum sur le Traité constitutionnel européen du 29 mai 2005 et des élections européennes du 7 juin 2009.

[17] Un communiqué de la direction d’Arte mentionnée par l’AFP le 27 août 2007 précise que la part d’audience moyenne de la chaîne a été de janvier à août 2007 de 3,4 % en France contre seulement 0,9 % en Allemagne.

[18] Des épreuves hybrides, mi-devoir d’histoire mi-composition littéraire, ont certes existé jadis au baccalauréat en France, mais elles ont définitivement disparu avec la grande réforme des lycées de 1902 (cf. GARCIA et LEDUC, op. cit., pp. 96-98). D’autre part, les Instructions officielles de 1890 pour l’enseignement de l’histoire dans le secondaire, dues, on l’a vu, à Lavisse, doutaient déjà que l’histoire n’offre directement des leçons de morale, et voyait la valeur morale de son enseignement avant tout dans sa dimension de recherche scrupuleuse de la vérité (cf. extrait cité in ibid., pp. 118-119).    

[19] Au demeurant, en France même, l’invitation à une participation active des lycéens en cours d’histoire est récurrente depuis les Instructions de 1890, même si elle a mis du temps à s’inscrire largement et partout dans les faits (ibid., pp. 120 et 280). L’étude de documents tenait semble-t-il dans les années 1990 sensiblement plus de place dans les cours d’histoire en France que dans beaucoup de pays européens (ibid., p. 281).

[20] Une enquête internationale de 1995 suggérait que les collégiens et lycéens français avaient majoritairement une version plutôt positive de l’enseignement de l’histoire et que leurs connaissances factuelles étaient meilleures que celles de leurs homologues européens (ibid., p. 283).

[21] Cf. LE QUINTREC, op. cit..

[22] Nonobstant la présence du CD-Rom déjà signalé, outil qui pose la question de l’évolution possible à venir des manuels. Cf. BAQUÈS, art. cit., p. 149.

[23] Denis FRANÇOIS (dir.) : Histoire de 1939 à nos jours. Classes terminales, Paris, Fernand Nathan, 1983, 392 p.. De même avec le contemporain La Guerre des Mondes (1939 à nos jours), Jacques DUPÂQUIER (dir.), Paris, Magnard, 1983, 498 p.. Une légère tendance, sensiblement plus accusée dans les versions exclusivement destinées à la série S, à la réduction de la pagination et/ou du grammage du papier utilisé, paraît pouvoir être relevée depuis les années 1990. Le Manuel franco-allemand se maintient sur ce point dans une honnête moyenne. 

[24]Cf. BAQUÈS, art. cit., p. 123.  

[25] Comme cela est bien mis en avant par Mme BAQUÈS, art. cit., p. 125.

[26] Ainsi que la « problématique » qui devait guider chacun de nos cours, mais c’est un autre sujet, quoique…

[27] Nous nous appuyons ici sur les témoignages et réflexions d’historiens rompus aux comparaisons entre France et Allemagne. Cf. Stéphane AUDOIN-ROUZEAU : La guerre des enfants, 1914-1918, Paris, Armand Colin, 1993, rééd. 2004, Préface de la nouvelle édition 2004, p. 7 ; Stéphane AUDOIN-ROUZEAU et Jean-Jacques BECKER (dir.) : Encyclopédie de la Grande Guerre, 1914-1918, Paris, Bayard, 2004, Introduction, p. 15, et Conclusion par John Horne, p. 1246 ; Antoine PROST et Jay WINTER : Penser la Grande Guerre. Un essai d’historiographie, Paris, Le Seuil, 2004, pp. 264 et 266.

[28] Notons toutefois l’article récent  de Marc VIGIÉ in Historiens & Géographes, n° 409, janvier-février 2010, « L’Histoire-Géographie et l’enseignement bilingue en France : un tournant critique », pp. 41-48, qui ouvre d’utiles pistes de réflexion, mais, malgré une tonalité volontariste sur le plan rhétorique, présente des conclusions circonscrites et balancées. 

[29] Ce qui est par exemple la thèse du mensuel « souverainiste de gauche » Bastille, République, Nations (cf. son n° 28, février 2007, p. 8-9), il est vrai appuyée sur une lecture attentive et référencée de l’ouvrage.

[30] LE QUINTREC, op. cit..