Le Centre éducatif et culturel d’Yerres : Un modèle pour l’avenir ?, par Baptiste-Marrey

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  Le contraire de la réaction, ce n’est pas
la révolution, c’est la création.

Albert Camus

 

1. Considérations pas si inactuelles

Le lien entre la culture et l’éducation, entre l’art et l’école, entre l’artiste et l’enseignant, l’accès du plus grand nombre à la culture par le canal de l’école, les rapports entre la pratique amateur et les professionnels patentés – autant de sujets difficiles au cœur des discours ministériels depuis 1958, sans que, au-delà de quelques avancées (les classes de théâtre dans les lycées, par exemple), le statu-quo ait été vraiment modifié.

Depuis 2012, et particulièrement depuis la loi sur la refondation de l’école de 2013 et, particulièrement après les attentats de janvier 2015 (curieux ricochets), gouvernement et ministres se sont attelés à ce problème complexe, mais essentiel pour notre avenir : coordonner l’action de la Culture et de l’Education « à tous les échelons du territoire »[1] (Malraux promettait une Maison de la Culture par département !), afin que « notre politique change d’échelle pour aboutir à l’accès de tous les jeunes à la culture », « grâce au pratiques artistiques collectives dès le plus jeune âge sur les temps scolaire et périscolaire »[2].

Que ce plan ambitieux soit plutôt centré sur les médias, que le responsable de la résidence artistique de Clichy-Montfermeil « soit placé auprès du cabinet de la ministre », que la Ministre de l’Education ait choisi Ajaccio (dont l’absence de toute vie culturelle est un des charmes les plus évidents) pour lancer sa « réserve citoyenne » censée promouvoir « la grande mobilisation de l’école pour les valeurs de la République », grâce au ciel (laïc) « aucun réserviste ne sera laissé seul en classe, il sera toujours sous l’œil de l’enseignant »[3] : tout cela ne laisse pas d’inquiéter. Personnellement malgré 60 ans d’expériences, je ne me sens pas du tout réserviste et je me méfie malgré mon jacobinisme retardataire, de toute forme de culture « officielle » : une des caractéristiques désastreuses de notre Vème République.

C’est pourquoi ces avancées et ces interrogations m’ont incité à rappeler ce que fut le Centre Educatif et Culturel d’Yerres (Essonne), non seulement pour saluer le courage et les intuitions visionnaires de leurs initiateurs mais parce que je reste persuadé que cette utopie, détruite au bulldozer, peut aujourd’hui servir de modèle (à actualiser) pour ceux qui considèrent les rapports de l’art et de l’école comme le plus riche ferment d’une société s’efforçant d’être plus juste et plus ouverte.

2. Une idée neuve

Le CEC d’Yerres à 25 kilomètres au sud-est de Paris, a pu voir le jour grâce à plusieurs « pères fondateurs », pour la plupart hauts fonctionnaires engagés dans le renouveau social et pédagogique. Mais il est sûr qu’il n’aurait jamais été réalisé si, à la base, Paul Chaslin et Geep-Industries d’un côté, Augustin Girard, responsable alors du très modeste Service des Etudes du ministère des Affaires Culturelles de l’autre, et leur profonde complicité, n’avaient conçu, puis mené à bien la construction puis le fonctionnement d’un outil culturel si original qu’il reste, à ce jour, un prototype unique en son genre.

Ce pari reposait sur une double constatation : la première, étayée à partir de pratiques anglo-saxonnes, était que dans une France encore sous-équipée culturellement, notamment en banlieue, les écoles et collèges avec leurs annexes, (cantines, salles de sport, etc) étaient les seuls équipements répartis sur tout le territoire, qu’ils étaient fermés au reste de la population et que leurs portes étaient closes pour leurs élèves dès 5 heures de l’après-midi, les samedis et dimanches, ainsi que toutes les vacances scolaires, soit près de la moitié de l’année.

La seconde idée était qu’il fallait profiter du « collège unique » pour « exposer à la culture » sous toutes ses formes, dans le lieu même de la fréquentation obligatoire, la totalité d’une classe d’âge, en ignorant délibérément les ségrégations sociales et les différences socio-culturelles.

Le remue-ménage de mai 68 correspondait sans doute à un moment historiquement opportun. Un premier voyage collectif en Angleterre, organisé par  Chaslin et Girard permit d’explorer les écoles primaires britanniques transformées après 5 heures en maisons de quartier. Puis un « charter culturel », payé par la Fondation pour le développement culturel, emmena, avant l’ouverture du CEC, une centaine d’élus, de fonctionnaires, d’architectes, d’enseignants, d’animateurs et de journalistes (rien que ce mélange était en soi une nouveauté) visiter, dans une ville nouvelle des Pays-Bas construite sur un polder, à une trentaine de kilomètres d’Amsterdam, un équipement inconnu en France. Il s’agissait d’une grande halle couverte qui contenait un gymnase pouvant faire soit terrain de basket,  soit salle de spectacle, soit lieu de culte (protestant ou musulman), un restaurant « bourgeois » (moquette, rideaux rouges, verres de cristal, bouquets de fleurs), et un centre social. L’ensemble fonctionnait, successivement ou en parallèle, sans trop de problème, nous avait-il semblé, grâce à la cohésion sociale et à la discipline des Hollandais à cette époque.

C’était en somme l’avant-programme du CEC, alors  en construction ! Il avait pris forme à Yerres, grâce au déménagement dans cette commune de Geep-Industries (entreprise spécialisée dans les constructions métalliques industrielles, notamment pour l’Education Nationale). Son fondateur-animateur était Paul Chaslin, par ailleurs, adjoint au maire de cette ville-dortoir de moins de 20.000 habitants (elle en a aujourd’hui 30.000).

3. Un outil extra-ordinaire

Sur un terrain municipal au centre de la commune, le CEC comprenait :

- un collège d’enseignement secondaire standard, construit, comme l’ensemble du CEC par Geep-Industries ;

- un bâtiment comprenant quelques appartements pour loger le personnel de l’Education Nationale (présent 24h sur 24) ;

- un restaurant « panoramique » aux cuisines équipées pour servir les repas scolaires mais aussi accueillir le dimanche ou avant les spectacles le public du CEC, ce qui, faute de moyens, ne put jamais fonctionner – sauf pour trois réveillons-spectacles dont un avec la participation de Raymond Devos ;

- un gymnase doté d’un plancher réglementaire pour matchs de basket (fragile et peu compatible avec l’implantation de décors) devenant salle de spectacles : 700 places en gradins, très vaste espace de jeu, acoustique traitée (chauffage à air pulsé un peu bruyant), occultation impossible, loges dans les vestiaires sportifs, accès du public par la cour à l’opposé du CES et par un escalier-sculpture de Marino di Teana (détruit). Vue sur les activités, sportives et culturelles, du gymnase depuis les coursives du collège.

(Pour la petite histoire, un rond-de-cuir de Jeunesse et Sports fut long à comprendre qu’il n’avait à payer que deux murs du dit gymnase puisque les deux autres étaient ceux du CES, déjà payés par l’Education Nationale).

- un centre sportif, utilisant le gymnase et les locaux du collège ;

- un centre social (municipal) accueillant le bureau d’aide sociale, le planning familial, la promotion sociale et même une bourse aux vêtements ;

- une bibliothèque au rez-de-chaussée en bordure de l’Yerres, pour laquelle j’avais incité très imprudemment à recruter un libraire, Pierre Jonquières, et plus imprudemment encore à la baptiser « librairie publique ». La Direction des bibliothèques remit rapidement tout cela dans le droit chemin ;

- une Maison pour tous dans l’esprit de la célèbre Maison pour tous de la Mouffe à Paris (dont  Chaslin était membre actif) avec foyer, salles pour ateliers et lieux d’exposition ;

- un centre culturel, dit Atelier d’animation artistique (les Trois A) ayant à sa disposition une salle de spectacles-cinéma de 209 places ; scène manquant de dégagements, excellente acoustique, loges dans les bureaux voisins.

Jamais construit, mais longuement étudié, piliers en béton forés, un théâtre de 700 places avec une vraie scène, cintres, etc, confié à l’imagination de Paul Chemetov.

En somme, un outil extra-ordinaire, prêt  accueillir des publics de nature et d’origine diverses. Trop extra-ordinaire et lourd pour une première expérience. De plus, implanté dans une commune sans ressources financières autres que Geep-Industries, les communes avoisinantes (un bassin de 100.000 habitants sans aucun équipement) refusant de participer au budget de fonctionnement du CEC.

La population se levait tôt pour travailler à Paris ou dans d’autres banlieues. Il n’était donc possible d’organiser des manifestations que le vendredi et le samedi soir, ou ce qui était encore le jeudi après-midi pour les plus jeunes.

Difficulté supplémentaire : aucun média pour toucher ces publics, sinon le bulletin du CEC tiré à 8.000 exemplaires : ni presse, ni radio, ni télévision à l’échelon départemental. Un problème toujours mal résolu.

4. Financeurs et pouvoirs

Ce qu’on a appelé les centres intégrés ont souffert du cloisonnement administratif national et local, de querelles de pouvoir, de la difficulté de collaborer (chacun défendant son pré carré) et de l’absence d’une ligne budgétaire interministérielle permettant le financement global de l’entreprise.

Les parties prenantes à Yerres étaient :

- la commune : (CES, centre social, Maison pour Tous, bibliothèque) dont les maires successifs considérèrent que le CEC par sa globalité même était une sorte de mairie bis qui leur portait ombrage ;

- les deux directions de la Jeunesse et des Sports (centre sportif et Maison pour Tous) ;

- les Affaires culturelles à travers les Trois A, reconnu comme un Centre d’action culturelle (deuxième vague des Maisons de la culture) qui avait à sa disposition le studio, dit 209  parce qu’il avait 209 places et, entre les matchs de basket – le gymnase. Il animait aussi le cinéma, un très actif ciné-club et l’Ecole municipale de musique ;

- enfin, l’Education Nationale qui, par tradition, ne verse jamais de subvention, mais octroie des postes et des dérogations. Méfiante, l’Education Nationale coiffait et gérait le tout (on ne se protège jamais assez des artistes) grâce à la présence d’un intendant universitaire : essayer de lui expliquer que Iannis Kokkos, le décorateur d’un des spectacles, ayant acheté six casques de C.R.S aux Puces, il lui était impossible de fournir une facture pro forma en trois exemplaires avec le bon d’achat correspondant comme l’exige le règlement, tenait de la mission impossible.

L’Education Nationale avait également détaché un proviseur, Jean Estève, ancien déporté, commissaire des Eclaireurs de France (il y avait beaucoup d’Eclaireurs autour du CEC) qui faisait fonction de directeur général et supervisait le tout (le Collège ayant son propre principal) en présidant notamment le conseil de direction qui réunissait les responsables de chaque équipement.

Ceux-ci avaient chacun leur directeur animateur, leur personnel (peu nombreux), un budget autonome, avec participation aux frais généraux, leur calendrier de manifestations (à harmoniser avec celui des voisins), leur programme double face : l’un destiné au public d’Yerres et des communes voisines, Montgeron, Brunoy, Crosnes, absentes de la structure ; l’autre aux élèves du Collège et à leurs enseignants, lesquels – concession majeure de l’Education Nationale – étaient tous, ou presque, volontaires. D’où un nombre anormal d’agrégés au mètre-carré (14 heures d’enseignement par semaine) et, immédiatement après mai 68, un certain nombres d’exaltés (un ancien séminariste agrégé de lettres devenu par la suite acteur porno) et exaltées, certes enthousiastes, mais difficiles à canaliser et manifestant quelques ressentiments à l’égard de Paul Chaslin, accusé d’utiliser le CEC comme vitrine pour son entreprise (capitaliste). Mais également un travail passionnant, de proximité, quasi quotidien, avec la communauté enseignante en classe et en dehors des classes.

Juridiquement, cette structure, lourde à manœuvrer, reposait sur une association loi de 1901 dont les usagers étaient adhérents (près de 3.000 après les premières saisons) ayant à sa tête un conseil d’administration. Il était composé du maire d’Yerres et de son adjoint (Chaslin diplomatiquement en retrait), des ministères financeurs représentés par des hauts fonctionnaires des administrations centrales (Grosborne, Renard, Girard, personnellement impliqués), des directeurs-animateurs (avec voix consultative), le tout sous la présidence, (non du maire – Chaslin à la manœuvre) mais de Paul Teitgen, maître des requêtes au Conseil d’Etat.

En plein chantier, le CEC s’est entrouvert au public le 9 février 1969. Sa première saison a réellement commencé en octobre 1969.

5. Trois utopistes à la tâche

Quand j’ai rencontré pour la première fois Paul Chaslin (était-ce avant ou juste après mai 68 ?), il avait environ 45 ans, soit à peine quelques années de plus que moi. Et pourtant, quelle différence ! Il pouvait être un patron au sens romain (il avait à sa botte deux ou trois familles marocaines, depuis la campagne d’Italie en 1943 ?) et mécène discret, de Vilar ou de Rocard (grâce à sa Fondation) : je n’ai jamais su s’il était un gaulliste-rocardien ou rocardien- gaulliste. Toujours sous pression, incapable d’une pause (il déboulait chez vous le dimanche après-midi pour exposer sa dernière idée), follement orgueilleux et pourtant modeste, surtout à l’égard des artistes ou considérés comme tels. Il était animé par deux passions : celle d’entreprendre et celle de construire. Il était un véritable entrepreneur, c’est-à-dire un tacticien visionnaire dont l’appât du gain était loin d’être le motif essentiel : cela lui était indifférent et même la superbe « maison Caillebotte » où il demeurait, séparée du CEC par la largeur de la rivière, lui semblait un luxe excessif. La possibilité de faire et, pour cela, de convaincre, de galvaniser et par-dessus tout, d’imaginer, d’innover, de rompre avec la routine – en somme de prévoir était ses vrais stimulants. Nul ne peut connaître le véritable Chaslin qui ne l’a vu conduire, pataugeant dans la boue, le chantier de Vincennes (réalisé en trois mois).

Chaslin aurait dû être architecte. Il en avait toutes les qualités et quelques-uns des défauts, dont le caractère insupportable. C’est lui le vrai architecte du CEC d’Yerres comme de feue l’université de Vincennes : j’ai vu les plans de Vincennes achevés, expédiés par avion à l’architecte DPLG en vacances en Tunisie qui n’avait plus qu’à apposer son indispensable signature : la seule chose qui manquât.

*

Augustin Girard, décédé deux ans avant Chaslin a été lié étroitement au projet du CEC. D’abord en raison de leur amitié, née de la Résistance, puis de leur collaboration quasi quotidienne à la conception et à la réalisation du premier équipement intégré : il devait être le prototype d’une série nationale capable de prolonger ou de se substituer aux Maisons de la culture. Qui a entraîné l’autre ? Je ne sais. Augustin, plus intellectuel, plus rêveur, plus sceptique, fumeur de pipes et rongeur d’ongles, sybarite et amateur de randonnées, le regard perdu au-dessus de l’horizon, interrogeait l’avenir, plus détendu, et supportant parfois en rechignant le harcèlement de Paul. Il a apporté à l’entreprise son réseau d’experts, de chercheurs, de sociologues ainsi que ses nombreux contacts aux Affaires culturelles ou à l’Unesco. C’était lui le lien avec Pierre Moinot et Paul Teitgen.

Girard a soupçonné, très longtemps à l’avance (je le raillais là-dessus, à tort) que le numérique allait balayer toutes nos certitudes. Construire des équipements serait-il encore nécessaire quand magiquement, CD, DVD, Internet (alors encore à venir), télévision, apporteraient directement la culture à domicile, et même sur portable en déambulant !

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Paul Teitgen était le troisième homme de cet étonnant trio. Il venait d’être le rapporteur (assisté par Girard) de la commission Culture du IVe plan. Rien que d’écrire le mot aujourd’hui paraît saugrenu. Jacques Delors était alors au cabinet de Chaban-Delmas, Premier ministre, le protecteur haut placé des centres intégrés. Résistant, torturé par la Gestapo, déporté à Dachau, énarque de la préfectorale, héros de l’opposition aux méthodes de Massu lors de la bataille d’Alger (sans lui, il n’y aurait pas eu d’affaire Audin), Teitgen présida avec autorité et doigté le conseil d’administration du CEC, contint fermement l’imbécillité municipale (elle s’est vengée depuis), négocia avec les administrations la fameuse ligne budgétaire spécifique aux centres intégrés, sans laquelle chaque direction se serait défaussée sur sa voisine, puisque la nature même du CEC ne correspondait pas, et pour cause, à ses critères.

6.  Une singulière aventure

Avec le recul et le bénéfice (parfois douloureux) d’autres expériences, les points positifs particuliers à la tentative audacieuse du CEC d’Yerres, me paraissent toujours être :

- l’abolition de l’effet de seuil : un théâtre, une salle de concert, un musée et même une bibliothèque intimident les plus modestes et notamment les plus jeunes : c’est le fameux « ce n’est pas pour nous ». A Yerres, les enfants, dès dix ans, les adolescents et leurs parents vont naturellement, et même obligatoirement au collège qui est aussi le théâtre, la salle de concert ou d’exposition. Il y a ainsi, par la force des choses, un brassage des publics, une initiation aux savoirs académiques comme aux pratiques culturelles pour tous, avant que ne tombe le couperet de l’entrée au lycée qui laisse les plus pauvres sur le carreau.

- l’organisation en parallèle, et si possible en complémentarité, de ce qu’il est convenu d’appeler le « socio-culturel », représenté longtemps par les Maisons des jeunes et de la culture avec la création artistique « au plus haut niveau ». Malgré les inévitables tensions, cette coexistence, difficile et revendiquée , fut l’un des acquis du CEC (toujours le refus de la ségrégation).

Parallèlement on assistait, sous les moqueries des « cultureux », à l’effondrement de ce réseau de Maisons des jeunes. Le ver était dans le fruit dès la séparation en 1945 des deux administrations, celle de la Jeunesse et celle de la Culture (on disait alors Beaux-Arts). Mais dès les années Lang, la disparition d’une politique de la jeunesse, la désertification culturelle des quartiers et des cités, le manque d’imagination dans la mise en œuvre d’espaces adaptés à la jeunesse d’aujourd’hui, les ratés de l’enseignement artistiques en primaire (malgré quelques notables réussites en secondaire) expliquent, pour une part, les lenteurs de la démocratisation culturelle (en dépit de réels progrès) et peut-être le mal-être des cités.

A Yerres, un pas en avant avait été fait : le CEC apportait la preuve « en vraie grandeur » que l’initiation à l’école est la clef de tout, et qu’elle bénéficiait aux élèves autant qu’aux enseignants. Un des paris du CEC avait été de donner aux professeurs les moyens et la liberté de pratiquer leur enseignement autrement, et ainsi d’éviter la fuite des meilleurs et des plus dynamiques hors du carcan de l’Education Nationale vers d’autres horizons (un des soucis majeurs de Chaslin).

Implanter une équipe de création (théâtrale, musicale, chorégraphique, littéraire) dans un établissement d’enseignement ou une université, devrait être le fondement d’une politique de réelle démocratisation culturelle – qui ne doit pas être seulement un élargissement de la consommation culturelle, mais une ouverture à la vie, à la pensée et à l’autonomie : ce qui fut réalisé quelques années à Yerres où, selon le souhait de Bachelard, « l’Ecole ne devait pas être faite pour la société, mais la société pour l’Ecole ».

Ces avancées, aisément constatables, ont évidemment leurs revers. La polyvalence des lieux (et leur réappropriation sournoise), la coexistence d’équipes soumises à des règles, des horaires, des hiérarchies différentes, un matériel parfois fragile, utilisé par des mains diverses, souvent inexpertes, des problèmes bêtes mais insolubles, de serrures, de fermetures, d’accès, de nettoyage etc, et les négociations qui s’ensuivent, rendent épuisantes la vie quotidienne d’un équipement intégré.

Plus grave, le refus d’une ligne budgétaire globale – impossible à réaliser, peut-être même à concevoir par l’administration française – a non seulement paralysé le prototype d’Yerres, mais a entraîné la fermeture progressive des autres CEC qui ont pendant une courte période fonctionné dans les villes nouvelles : l’Agora à Evry, l’Arlequin à Grenoble, Istres, etc. Ils se sont trouvés à la merci de tyranneaux locaux (élus, inspecteurs d’académie, clubs sportifs) ayant hâte de reconquérir leur indépendance et de régner seuls sur leur territoire.

Enfin, il faut constater que le « vivre ensemble « dans un espace ouvert est  particulièrement fragile dans notre pays et à la merci de quelques loulous décidés à se les approprier, au besoin par la violence. Il y faut une discipline collective, une ouverture aux autres, difficile à vivre chez nous et peut-être partout. Le repli sur des publics segmentés, spécialisés, dans des bâtiments n’ouvrant qu’à heures fixes pour les manifestations, qu’il s’agisse d’écoles ou de théâtres, et même de la Cartoucherie de Vincennes, est devenu la règle.

Les premières Maisons de la culture, à la polyvalence tant vantée, sont maintenant l’équivalent des théâtres municipaux d’antan. Même les chiottes pouvaient être déplacés dans la première version de Beaubourg, « chef-d’œuvre de Piano et Rogers ». Après trois coûteux remaniements architecturaux, plus rien ne bouge et chaque institution travaille dans son coin sans se soucier de sa voisine tandis que le bienheureux plan Vigipirate permet aux agents de sécurité d’interdire l’entrée du « forum » aux SDF. 

Cet exemple, peut-être anecdotique, tend à montrer que le monde culturel a beaucoup changé sous la pression des médias qui concentrent leurs feux sur les stars (du patinage artistique ou des godasses mises en tas). La recherche de l’excellence, peut-être l’augmentation des budgets et des personnels l’a conduit à se rigidifier, à se refermer sur lui-même et, apothéose suprême, à se professionnaliser. Il n’est pas sûr que ce soit au bénéfice du plus grand nombre.

7.  La revanche de la réaction

Lors d’un de mes passages à Yerres – c’était en octobre 2007 – un bulldozer attaquait le monumental et remarquable escalier-sculpture de di Teana – l’emblème en quelque sorte du CEC. Il s’activait à l’abri d’une palissade métallique sur laquelle était écrit fièrement : « Ici, on reconstruit un CEC plus beau qu’avant ».

En fait, après une nouvelle visite, le 3 avril 2012, j’ai constaté que le Centre éducatif et culturel de Paul Chaslin, a été entièrement mis à bas. Du bâtiment initial, il reste le collège (des briques, m’a-t-il semblé, ont remplacé les panneaux métalliques) devenu départemental, et sa cantine scolaire, ornée de quelques éléments nouveaux à prétention décorative en béton blanc. Le tout isolé par des grillages : une école fermée est une école sûre.

Sur la façade opposée, la cour a été comblée et abrite en sous-sol la nouvelle médiathèque municipale. Le parvis ainsi constitué conduit à l’entrée assez élégante d’un théâtre de 900 places relevant du Syndicat des communes du Val d’Yerres, présidé par le député-maire d’Yerres, qui ne craint pas les cumuls. Sa gestion est déléguée à un agent artistique privé. Au programme : Véronique Sanson, Roumanof, théâtre de boulevard… : place de 28 à 35 euros, tarif légèrement préférentiel pour les habitants du Val d’Yerres (contre 8 à 12 francs pour le vieux CEC). Sur le côté droit de ce parvis, un café restaurant plutôt « cosy », un cinéma commercial, le « Paradisio » et le commissariat de la police municipale remplacent le studio théâtral 209. Sur la gauche, le long de l’Yerres, une salle de danse a pris la place de l’éphémère « librairie publique », devenue ensuite bibliothèque.

Traduction sur le site municipal : « A partir de 1995, la nouvelle municipalité prend les rênes d’un projet ambitieux qui comprend les restaurations, les travaux sur le parc et l’animation culturelle qui se poursuivent aujourd’hui ». Maire et imprésario doivent avoir une confiance limitée dans leur public, car le porteur de billet (de théâtre !) « reconnaît expressément avoir pris connaissance de la charte du spectateur (sic) et l’accepter sans réserve ».[4]

La « Maison Caillebotte » et ses 11 hectares de parc ont été vendus  - on peut dire donnés – à la commune pour 1 franc symbolique par Paul Chaslin. Traduction sur le site municipal : « La commune acquiert la propriété Caillebotte en 1973 ». La parc est bien entretenu – tout à Yerres est helvétiquement entretenu. Il est ouvert à la population aux heures habituelles, mais les chaises ne doivent pas quitter les allées, les jeux de ballon sont interdits et, près du porche d’entrée, trône cette étonnante pancarte : « Le public doit conserver une tenue décente et un comportement conforme aux bonnes mœurs et à  l’ordre public. Arrêté municipal du 22 octobre 1996 »

Le Député-Maire d’Yerres, et président du Val d’Yerres est aujourd’hui M. Nicolas Dupont-Aignan, énarque et perpétuel candidat de la droite souverainiste à la Présidence de la République. En somme, il a soigneusement, méthodiquement, séparé, cloisonné, ce que les « pères fondateurs » s’étaient évertués à rassembler. A 35 euros le fauteuil, les enfants ou les petits-enfants de nos loulous de 1970 ne viendront pas perturber les spectacles sans pensée du Théâtre du Val d’Yerres, ni chahuter leurs copines sur les pelouses irréprochables de la Maison Caillebotte.

Au fait, elle est où la jeunesse du Val d’Yerres aujourd’hui ?

8.  Debout la culture !

« Que ceux qui ne voudraient pas courir les risques de la liberté ou la nierait elle-même à plus ou moins long terme pour les besoins d’une cause se gardent de parler de culture », écrivait Paul Teitgen. On voit bien comment l’idéologie démocratique s’est traduite par une certaine architecture et comment l’idéologie libérale, hostile à l’esprit d’ouverture, se traduit par une autre architecture.

On voit aussi comment la société française a évolué et s’est « libéralisée », dans la pire acception du terme. Il serait encore plus utopique en 2015 qu’en 1969, de refonder un nouveau centre éducatif et culturel, même sous une forme allégée. En revanche, la mise en place de prototypes – non pas pour les mieux étouffer s’ils réussissent – mais pour tester de nouvelles pratiques, avant généralisation, seraient une mesure opportune. Deux propositions – directement issues de l’expérience d’Yerres – pourraient être étudiées et mises en œuvre par des équipes volontaires :

- l’ouverture d’équipements scolaires, en clair, des écoles ou des lycées, à la population, principalement dans les cités de nos banlieues et en zones rurales (pour des réunions, des activités, des ateliers (conduits) par des « professionnels » et des enseignants volontaires ayant une pratique personnelle des disciplines artistiques en question. La Suède a une longue pratique de cette ouverture permanente qui ne pose aucun problème de cohabitation.

- la politique des « visiteurs » (ce qui se fait dans les classes théâtre ou cinéma de nombreux lycées) prônée par nos ministres est une politique au rabais : le passage éphémère d’un « professionnel » (acteur, metteur en scène, réalisateur, peintre, compositeur, écrivain – et pourquoi pas poète) ou d’un « réserviste » dans une classe, peut soutenir l’enseignant, lui ouvrir quelques perspectives et éclairer les orientations de certains élèves (heureux d’échapper à un cours). La présence et la pratique, dans les murs, (collège, lycée, université), d’une discipline artistique (danse, théâtre, cinéma, peinture, création littéraire et éditoriale) a un tout autre impact – aussi bien auprès des enseignants qui y trouvent un complément de formation que ne leur donne pas leur cursus universitaire – qu’auprès des élèves à qui on n’enseigne plus seulement l’histoire de la musique ou du théâtre mais qui enfin font de la musique ou du théâtre.

Les établissements intégrés  - sous une forme nouvelle – pourraient ainsi retrouver une nouvelle légitimité : le principe de faire coexister dans le même lieu (point fondamental) des artistes et une école, quel que soit son niveau, du primaire à l’université, l’apprentissage des savoirs, au premier chef l’apprentissage de la langue et la pratique de disciplines artistiques qui supposent un autre regard, d’autres apprentissages (de la main, de l’oreille, du corps) dans un contexte différent de celui proprement scolaire, restent un moyen privilégié d’accéder à l’univers culturel – celui d’hier et celui en train de se faire – aussi bien pour les enseignés que pour les enseignants.

En somme, mille fleurs et pas trop de pèlerins.

 

Baptiste-Marrey, écrivain

Premier directeur de l’Atelier d’Animation Artistique du CEC d’Yerres (1969-1972) Février 2015

 

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QUELQUES ÉVÈNEMENTS MÉMORABLES[5]

Expositions[6] : Bram van Velde, Jean Messagier,  Edouard Boubat.

Concerts : orchestre de Paris : Lombard. Ciccolini (Prokofiev) ; Giulïni (G. Mahler) ;

Philharmonique ORTF (Messaien[7], Turangalila);

Orchestre de Dresde (Kurt Masur, Brahms).

Théâtre : textes de Marivaux, Vassilikos[8],  Akhmatova, Corneille, Dylan Thomas, etc.

Spectacles de Jacques Lecoq, Avon, Evrard, F. Soleri (Piccolo Teatro), S. Meldegg, Marceau, G. Guillaumat, etc.

Chansons : Mouloudji, Ferré, Barbara, Nougaro, Catherine Sauvage, R. Devos, B. Ibanez, F . Leclerc, Moustaki, Frères Jacques, etc.



[1] Le Monde des 13 et 19 février 2015

[2] Idem

[3] Idem

[4] Programme de la saison culturelle du Val d’Yerres 2011/2012.

[5] Sur trois saisons.

[6] En présence de l’artiste.

[7] En présence de l’artiste.

[8] En présence de l’artiste.

Commentaires

Le CEC !!! Que de souvenirs !!

je me souviens du CEC, et de ces concerts dans les années 70, quand j'étais ado ... Béranger, Imago, Renaud, et des concerts de jazz ( Confluence, et d'autres groupes que j''ai oublié) ...et des concerts de rock dans les années 80 (les Innocents) .... c'était un véritable espace culturel .... c'est curieux de voir ce lieux évoqué ici , merci pour ces souvenirs....