La société en réseau : une société d’insectes ?

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Julien Vignikin - Croix IV (2010) - toile marouflée sur bois, 100x100

 

Les réseaux sont aujourd’hui partout, tant par leur présence matérielle que par leur présence idéologique, dans les faits comme dans les discours. Les XIXe et XXe siècles industriels ont vu se développer à grande vitesse les réseaux de transports (ferrés, maritimes et routiers), les réseaux d’énergie (pétrole, gaz, électricité), les réseaux de communication (poste, télégraphe, téléphone), les réseaux électroniques et informatiques enfin, eux-mêmes supports du « réseau des réseaux » (l’Internet) et bientôt d’une interconnexion généralisée des objets (l’Internet des objets). Du côté des représentations, et en particulier depuis la deuxième moitié du XXe, la notion, le schème du « réseau » a envahi les discours et tend à devenir le modèle implicite ou explicite pour penser et organiser l’ensemble des rapports sociaux : le quartier, la ville, l’entreprise, l’école, et finalement la société toute entière sont conçus essentiellement comme des réseaux, et même sommés de fonctionner « en réseau », de manière fluide et décentralisée, en interconnexion permanente, comme sur la toile du Web. Il y a ainsi un imaginaire dominant, essentiellement positif, des réseaux, une idéologie des réseaux[1], dont les racines remontent au moins au XIXe siècle, et associée à un certain progressisme. Car, en gros, le réseau est ce qui se distingue de la structure et de l’institution, voire s’y oppose : à la rigidité, à la verticalité et au centralisme des institutions, s’opposeraient la mobilité, l’horizontalité et la distributivité des réseaux. Ainsi, l’image du réseau est devenue porteuse d’une conception du social et du politique, d’une utopie techno-sociale ou techno-politique : la société tend à y être conçue comme un « réseau de réseaux », un tissu mobile de relations entre individus, en constante évolution. De leur côté, les techniques de réseau tendent à devenir les moyens prédominants d’une sorte d’ingénierie sociale se substituant peu à peu à l’action proprement politique, soutenant l’idée d’une transformation sociale continue assurée par le développement de dispositifs techniques[2].

Or, il faut le reconnaître, cette réalité et cet imaginaire sont profondément ambivalents. D’un côté, leur développement est souvent associé au progrès et à la liberté, à la circulation accélérée, fluidifiée et généralisée des hommes, des marchandises, des messages et des idées, sur la base d’une conception qui se veut libertaire du réseau comme dispositif décentralisé, égalitaire et mobile. Mais on peut aussi les voir comme porteurs d’une nouvelle forme de tyrannie, de domination, d’une logique d’exploitation et de contrôle à tendance totalitaire, étroitement associée aux impératifs socio-économiques du capitalisme contemporain. Faut-il voir dans le règne croissant des réseaux la réalisation heureuse d’une utopie libertaire ou plutôt le sinistre accomplissement de la réalité néo-libérale ? Sans doute potentiellement les deux, s’il est vrai que les tendances à l’œuvre ne sont pas encore clairement dessinées : mais cet article s’attachera surtout à développer une critique de l’idéologie dominante des réseaux.

L’ambivalence réticulaire[3], c’est ce qu’indique déjà l’étymologie même du mot « réseau » et son analyse sémantique. En français, le terme appartient à la même famille que « rets », qui désigne un filet pour attraper des oiseaux, des poissons ou du gibier. De même l’anglais « network » dérive de « net » qui renvoie à tout type de filet. Ainsi le sens propre et concret de « réseau », c’est d’abord celui d’un tissu, ou mieux, d’un maillage, d’un entrelacs servant de dispositif de capture, d’où le sens figuré, attesté en français dès le XIVe siècle, d’un ensemble d’artifices par lesquels on s’empare de quelqu’un ou de son esprit. Plus généralement, un réseau désigne un ensemble de lignes entrelacées, et même un ensemble de relations, de points ou d’éléments – de nœuds - reliés systématiquement les uns aux autres. Ainsi, le réseau c’est d’une part ce qui fait tenir ensemble, ce qui relie, ce qui associe, ce qui tisse des liens de manière relativement souple et adaptable, mais c’est aussi, d’autre part, ce qui enserre, ce qui attrape, ce qui interdit de s’échapper.

A cette première description de la configuration réticulaire, il faut ajouter une dimension dynamique, celle du flux : le réseau est un espace relationnel essentiellement mobile et fluide, qui se transforme et vit, pour ainsi dire, des multiples échanges et circulations qu’il permet. Essentiellement changeant, élastique, il est lui-même l’espace du déplacement incessant et de l’interaction généralisée : une sorte d’organisme vivant fait d’innombrables relations croisées, en évolution permanente. Mais par là apparaît également la dimension « totalisante » voire « totalitaire » du dispositif réticulaire. Il tend d’une part à se constituer en totalité spatiale intégrale. Sans limite a priori, il peut s’étendre indéfiniment et tend à absorber toute chose dans son dispositif de maillage : plus il est étendu, plus il est inclusif, plus il est efficace, et inversement, ce qui n’y appartient pas tend à devenir invisible ; pour exister, il faut en être, il faut y être intégré. Il tend d’autre part à se constituer en totalité temporelle : en son sein, les flux d’échanges et d’informations doivent être aussi nombreux, fréquents et rapides que possible, sans délai ni coupure, tout événement doit immédiatement se répercuter à l’échelle du réseau tout entier. Bref, dans le réseau tout est et doit être relié à tout, tout doit interagir constamment avec tout : et c’est pourquoi la figure du réseau constitue une métaphore possible et même à première vue séduisante du social.

Mais de quel type de société cette extension et cette omniprésence des réseaux sont-elles porteuses ? De quelles évolutions socio-politiques sont-elles révélatrices ? Quelle conception des relations humaines est-elle ici en jeu ?

Le développement des réseaux est d’abord à replacer à l’intérieur de l’histoire de la modernité industrielle et capitaliste, dont l’aboutissement actuel constitue ce que certains appellent « l’âge de l’accès »[4], « l’ère de l’information »[5] ou encore le « capitalisme cognitif »[6]. La fin du XIXe siècle et les trois premiers quarts du XXe siècle ont vu se développer, en une centaine d’années à peine, l’essentiel des grandes infrastructures matérielles, qui depuis lors structurent les territoires du monde entier, ou presque, en vastes réseaux de distribution et d’échange : réseaux de transports de biens et de personnes (routiers, maritimes, ferroviaires, aériens), réseaux de distribution d’eau et d’énergie (gaz, électricité), réseaux d’échange d’informations (poste, télégraphe, téléphone, etc.). La construction de ces infrastructures n’a pas seulement été le résultat du développement de la production industrielle, elle a aussi et d’abord été un moyen essentiel de ce développement, et plus généralement le moteur de l’essor du capitalisme industriel à la fin du XIXe siècle : elle a été essentielle à l’accumulation capitaliste, à la fois en tant qu’opportunité gigantesque d’investissement des capitaux, d’exploitation massive de travailleurs, et comme moyen d’assurer la circulation étendue et accélérée des marchandises. Autrement dit, le capitalisme avait besoin de ces réseaux pour s’étendre et se consolider, pour accroître son emprise.

La fin du XXe siècle se caractérise quant à elle par la troisième révolution industrielle, celle de la micro-électronique et de l’informatique, qui tout à la fois prolonge et transforme le monde industriel antérieur. Le capitalisme a trouvé en effet dans celle-ci les moyens de son propre renouvellement, en particulier après l’essoufflement de la période fordiste dite des « Trente glorieuses ». Alors que les taux de croissance et de profit commençaient à stagner dangereusement, le développement de l’informatique a été perçu comme l’occasion d’une formidable relance économique, obligeant le vieil ordre économique à se reconfigurer en profondeur et ouvrant la voie à une New Economy, fondée sur la « connaissance », l’innovation et la production de biens « immatériels ». Au sein de ce nouveau paradigme, l’électronique et les réseaux informatiques jouent en effet un rôle central. Tout d’abord, en tant que nouvelles marchandises, biens et services de masse à produire et à vendre : l’ordinateur de bureau puis personnel, les téléphones portables devenus smartphones, les tablettes, les serveurs et autres périphériques, ainsi que l’ensemble des logicielset des services qui y sont liés (abonnements internet, etc.), constituent désormais un gigantesque marché d’échelle planétaire et qui représente une part croissante du PIB mondial[7]. Plus profondément, la diffusion des technologies de l’information et de la communication (TIC) a entraîné de nouvelles manières de produire et de distribuer les biens et les services, dans l’ensemble des secteurs économiques, rendues possibles par la souplesse de l’infrastructure informatique et réticulaire. Au service de la libéralisation et de la mondialisation des échanges, leur développement a permis la désintégration verticale du processus de production (sous-traitance, entreprises en réseau, production à flux tendus), des transformations profondes de l’organisation du travail (travail en réseau et sur « projets », flexibilité et adaptabilité), de la logistique et de la distribution des biens (livraison just in time et en continu), ainsi que l’intensification des flux financiers.

Mais au delà de la production des biens informatiques et de l’utilisation productive et financière des TIC, c’est l’information elle-même, sous toutes ses formes, qui est devenue une ressource et une marchandise décisives d’un point de vue économique. Le capitalisme contemporain n’est pas seulement basé sur l’utilisation des technologies de l’information, ni tiré par leur diffusion marchande, il assoit ses profits, il produit de la valeur en exploitant les informations et leurs échanges : l’information, c’est-à-dire en fin de compte l’activité cognitive et symbolique des hommes, est devenue pour ainsi dire sa matière première. Le modèle économique des géants du numérique consiste à tirer un maximum de profits dérivés de l’intensification des échanges d’informations et des possibilités de traitements automatisés ultrasophistiqués qu’on peut leur appliquer pour les monétiser : tels des apiculteurs d’un nouveau genre, ces industriels font pour ainsi dire leur miel à partir de l’activité informationnelle de la multitude humaine, telle que celle-ci est à la fois intensifiée et normalisée par le développement des TIC.

En effet, le développement progressif mais rapide du réseau mondial de télécommunication et d’information tend à faire du Web, réseau des réseaux, une sorte de ruche géante, en tant qu’il fournit l’infrastructure essentielle d’une interaction des cerveaux, généralisée et de grande ampleur : aujourd’hui, ce sont près de deux milliards d’humains, en particulier en Asie, en Europe et aux Etats-Unis, qui sont de fait interconnectés et échangent en permanence de grandes quantités de données et d’informations, à leur travail comme à leur domicile. L’évolution récente du Web,  notamment le développement du « Web 2.0 », couplée à la diffusion massive de terminaux en tout genre (ordinateurs, smartphones, consoles, tablettes, etc.) a consisté principalement à développer ces moyens d’échange, pour tendre à constituer l’Internet en une sorte de « réseau social » mondial, dont les réseaux sociaux privés tels que Facebook ou Twitter sont les fers de lance. De ce point de vue, il est intéressant de se pencher sur la stratégie d’un géant américain comme Google, qui consiste à organiser cette collaboration en réseau afin d’en capter une part de la valeur à des fins commerciales. C’est ainsi que Google multiplie les services en ligne gratuits, afin d’accroître au maximum les échanges d’information, sur lesquels il exerce une activité d’étroite surveillance et de récolte de données monnayables, issues du profiling des utilisateurs. Google exploite ainsi la « pollinisation » humaine sur le web, en en multipliant les possibilités. La collecte d'informations sur les pages web et sur les choix des utilisateurs du moteur constitue le « capital » que Google commercialise auprès de ses clients annonceurs : ainsi, plus le réseau est actif, plus Google peut vendre des publicités ciblées. Chaque recherche, chaque page publiée, chaque message échangé sur la toile, et même chaque mot électroniquement émis ou reçu, rapporte de la valeur à Google[8]. C’est pourquoi l’idéal et le but des grandes firmes de l’économie de la connaissance est la connectivité universelle et permanente, la mise en réseau généralisée et ininterrompue : car étendre toujours plus l’espace et l’intensité de l’activité réticulaire est la condition d’une production massive de data exploitables, via des algorithmes, à des fins commerciales.

A ces enjeux économiques portés par la prolifération des réseaux numériques et de l’activité informationnelle s’ajoutent des dimensions politiques : l’âge de la cybernétique – mot dont la racine grecque, du verbe kubernein, signifie « gouverner » – est aussi l’âge d’un nouveau gouvernement des choses et des hommes, d’une nouvelle « gouvernementalité algorithmique » comme l’appelle la philosophe et juriste belge Antoinette Rouvroy[9]. En effet, la collecte massive et en réseau de data et leur traitement algorithmique ne sont pas réservés aux firmes commerciales, et n’ont pas seulement des buts commerciaux : les Etats, les institutions publiques (collectivités locales, administrations) les services de sécurité (privés et publics), des entreprises et des organisations de toute nature développent et exploitent des dispositifs du même genre, à des fins de surveillance, de contrôle, de profilage, de prédiction des comportements, et de prise de décisions. A l’époque du numérique, toutes nos actions sont susceptibles de générer des traces informatiquement exploitables : nos recherches et nos messages sur le Net, mais aussi nos achats (via nos opérations bancaires et nos cartes de paiement), nos déplacements (via nos GPS), et beaucoup d’autres de nos actes sociaux et même privés, chaque fois qu’ils peuvent faire l’objet d’un enregistrement numérique dans une base de données. A partir de ces innombrables données, il devient alors tendanciellement possible de cartographier, et presque en temps réel, l’ensemble du corps social, de le modéliser en le calculant, pour mieux en anticiper et même en orienter les comportements.

D’un côté, il est vrai que les sociétés numériques et réticulaires tendent à mettre fin aux sociétés « disciplinaires » telles que les avaient nommées Michel Foucault : dans celles-ci, le pouvoir s’exerçait de manière explicite et visible, à travers des institutions hiérarchiques et centralisées, qui imposaient d’en haut, verticalement, certaines normes et prescriptions (Etat, Ecole, Usine, Eglise). Mais d’un autre côté, comme l’avait déjà entrevu Gilles Deleuze, et contrairement à la position utopique et naïve de Michel Serres dans plusieurs de ses ouvrages récents[10], la fin des sociétés disciplinaires ne signifie pas pour autant la fin de toute domination. Elle marque bien plutôt le développement d’un nouveau type de domination : celui des « sociétés de contrôle »[11]. Dans ce nouveau régime de domination, les incitations et les stimulations comportementales remplacent les injonctions, les individus s’inter-évaluent et s’auto-évaluent, de manière apparemment autonome et égalitaire, et s’exerce un « soft power » d’autant plus efficace qu’il est quasiment invisible, largement consenti (dans une forme de servitude volontaire), et paré des vertus et promesses du « progrès » : une nouvelle gouvernementalité ayant substitué à la logique visible, directe et centralisée de l’emprise disciplinaire sur les masses, celle du contrôle instantané et continu, disséminé et réticulaire, exercé de manière quasi imperceptible sur une multitude d’individus atomisés et réduits à leurs « données »[12]. Or, la mise en réseau généralisée des traces et des actions humaines est évidemment la condition de possibilité et d’efficacité de ces nouvelles sociétés de contrôle.

Ainsi, et pour forcer quelque peu le trait à des fins critiques, la société réticulaire tend à ressembler de plus en plus à une société d’insectes, c’est-à-dire à un mega-organisme au fonctionnement frénétique et étroitement synchronisé, fondé sur l’échange incessant d’informations : une « société automatique » selon l’expression de Bernard Stiegler[13]. Une machine sociale à la fois aussi intégrée et fluidifiée que possible, dans laquelle d’innombrables liens se tissent et se retissent en permanence téléguidés par des procédures algorithmiques anonymes et quasi-autonomes : une société « liquide »[14] en cours de robotisation intégrale, et qui peut être vue comme l’aboutissement ou l’accomplissement de l’atomisation sociale capitaliste. On ne peut guère imaginer pire dystopie.

 

Julien Gautier

 



[1] Ce que le philosophe Pierre Musso nomme la « rétiologie ».

[2] « Ainsi le réseau technique devient-il la fin et le moyen pour penser et réaliser la transformation sociale, voire les révolutions de notre temps. L’idéologie triomphante du réseau est une façon de faire l’économie des utopies de la transformation sociale, d’opérer un transfert au sens psychanalytique, du politique sur la technique », Pierre Musso, L’Humanité, 25 mars 2003.

[3] L’adjectif « réticulaire », attesté depuis le XVIIIe siècle, est formé à partir de la racine latine du mot « réseau » : retis, is, le filet.

[4] Selon la formule de Jérémy Rifkin.

[5] Selon la formule de Manuel Castells.

[6] Selon la formule de Yann Moulier Boutang.

[7] Selon l’Institut Idate, le marché mondial du numérique devrait croitre en 2016 comme en 2015 de 3,9% et atteindre 3 978 milliards € à la fin de l’année, soit environ 6% du PIB mondial.

[8] A ce sujet, Frédéric Kaplan a parlé de « capitalisme lingusitique », dans son article « Quand les mots valent de l’or » (Monde Diplomatique, nov. 2011), dont voici un extrait significatif : « Google a réussi à étendre le domaine du capitalisme à la langue elle-même, à faire des mots une marchandise, à fonder un modèle commercial incroyablement profitable sur la spéculation linguistique. L’ensemble de ses autres projets et innovations technologiques — qu’il s’agisse de gérer le courrier électronique de millions d’usagers ou de numériser l’ensemble des livres jamais publiés sur la planète — peuvent être analysés à travers ce prisme. ». cf. https://www.monde-diplomatique.fr/2011/11/KAPLAN/46925

[9] D’Antoinette Rouvroy, on peut lire, entre autres, la transcription de son intervention lors d’une séance du séminaire « Digital Studies » qui s’est tenue le 7 octobre 2014 au Centre Georges-Pompidou, à l’invitation de Bernard Stiegler : https://socio.revues.org/1251

[10] Voir en particulier sa Petite poucette (Le Pommier, 2012), et la critique que j’en ai proposée pour la revue Skhole.fr : http://skhole.fr/petite-poucette-la-douteuse-fable-de-michel-serres

[11] Cf. en particulier l’article de G. Deleuze, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », in L’autre journal, n° l, mai 1990.

[12] « une mise en nombres de la vie même, les individus étant considérés comme agrégats temporaires de données exploitables en masse à l’échelle industrielle », comme l’écrit A. Rouvroy, ibid.

[13] Bernard Stiegler, La Société automatique : 1. L'avenir du travail, Fayard, mars 2015.

[14] Selon l’expression du sociologue Zigmunt Bauman.