L’indestructible latin, bientôt plus personne pour le comprendre ?

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Ces mots latins […] spécialement conçus et forgés pour le bronze, les pierres maçonnées des arcs de triomphe, des aqueducs, des monuments, ces rangées de mots elles-mêmes comme maçonnées, semblables à ces murailles destinées à durer plus longtemps que le temps même […], à la façon de ces murs construits sans mortier, les mots se commandant les uns les autres, ajustés aussi par cette syntaxe impérieuse, inventée sans doute en prévision des mutilations futures, et à seule fin d’être reconstitués mille à deux mille ans plus tard, après avoir été dispersés, oubliés, enterrés, recouverts de ronces, submergés et redécouverts.

Claude Simon, L’Herbe[1]

 

À la lecture de l’ouvrage collectif Sans le latin… sous la direction de Cécilia Suzzoni et Hubert Aupetit[2], un vif mouvement nous tient d’emblée à distance, et ce dès son commencement, des procès qui ont eu cours et courent encore contre cet idiome culturel, scientifique, philosophique et religieux, qui a irrigué les langues et les cultures européennes, mais aussi toutes les langues romanes selon des méandres propres. À commencer par l’idée qu’il serait langue morte, tant l’invitation au voyage promise par ses points de suspension les laisse à quai, nous conduisant d’une escale à l’autre, enchantés par ce que le latin nous révèle sur le bel aujourd’hui qui doit se lire aussi à partir de ce qu’il y a déposé.

Langue morte, le latin ? Tant s’en faut, il est encore langue officielle au Vatican[3], si l’on entend le vivant d’une langue comme encore en usage, mais surtout vivant de mille et une manières avec et sous les mots de tous les jours, « le latin, c’était déjà du français en attente… », ainsi que le formule Michel Deguy dans ce recueil. Le français, langue à claire-voix du latin, et comment pourrait-il en être autrement ? Quand on en a fait l’expérience, la littérature, la pensée, ne se goûtent-t-elles pas pleinement dans son épaisseur et ses linéaments qu’avec cette possible traversée dans l’histoire de sa langue, notamment quand des passeurs nous y invitent, mieux encore avec quelques repères dans la pensée des grands textes antiques et classiques.

Jusqu’au XVIIème siècle, les auteurs pensent et écrivent entre les langues, le latin et la langue vernaculaire, ou vulgaire, comme le rappelle à propos Denis Kambouchner. D’autres textes plus contemporains, comme une certaine poésie, ne sauraient offrir leur « bouchée intelligible », selon la belle expression de Claudel, reprise dans cet ouvrage, sans ses lumières. Le latin vit aussi par la traduction, travail par lui-même infini, toujours à recommencer pour qu’il reste lisible, plus proche « du temps de notre réception », comme l’explique Frédéric Boyer, qui a cherché à traduire Les Confessions de Saint-Augustin, rebaptisé Les Aveux sous sa plume, « allégé de sa tradition de réception », plutôt ecclésiale, « […] pour retrouver un goût de ce texte et de cette langue », celle d’un jeune intellectuel, numide, qui traverse la Méditerranée, pour se rendre dans les grandes villes de l’Empire romain, afin de poursuivre sa conversion et sa formation d’homme lettré. Au-delà de la littérature, de la philologie, de la linguistique, ou encore des études classiques qui travaillent à cette mémoire et œuvrent par leur savoir-faire à la transmission de cet idiome et de la culture associée, ce qui englobe également le grec, le latin a innervé tous les champs du savoir : le droit, la médecine, la philosophie, l’histoire, et bien sûr la pensée sacrée religieuse... L’académie des Curieux de Nature[4], au XVIIe et XVIIIe siècles, qu’évoque Jackie Pigeaud dans son article « La traversée des savoirs », nous rappelle qu’une Europe des savants, grâce à « l’herméneute » latin, a existé et que cette pensée n’est désormais plus connue. « Le latin a connu dix-huit siècles de vie active dans toute l’Europe. Au terme de son évolution, il est devenu cette énorme machine à traduire qui a permis l’essor d’une culture intellectuelle et d’une identité littéraire sans frontières – et ce, alors même que notre continent ne cesse d’être divisé par les guerres. Ce statut de langue commune de la pensée a empêché qu’un quelconque pays, qu’une quelconque nation ne se l’approprie et ne le transforme en prison identitaire. […] » Et l’on se plaît à imaginer un latin du XXIème siècle qui réunirait les langues et les cultures plurielles des habitants de l’Europe, et par-delà pour les locuteurs de langues romanes, découvrant un socle vivant et en partage, une langue continuum entre hier et aujourd’hui, comme un compagnon de route pour mieux saisir nos liens et notre altérité sur les chemins sinueux, les rapports de savoir et de pouvoir, entre les pays, les institutions, les hommes qui s’y sont inscrits et ceux qui en poursuivent l’aventure. Si l’on veut bien se donner la peine de la considérer, elle existe déjà cette langue, dès que l’on pense la langue et le monde. Il convient bien souvent pour y voir clair de remonter dans la généalogie des signifiants, comme des concepts, jusqu’au latin et au grec, pour mieux comprendre le feuilleté sémantique d’un mot, mais aussi pour revivifier le sens d’un autre, quand ils ne s’imposent pas comme nécessaires pour comprendre la pensée d’un tel, ou de tel autre, qui se succèdent dans le temps ou disent autrement au même moment dans des lieux différents.

Où et comment bien rencontrer le latin et la culture latine s’ils ne sont plus enseignés ?

Pourquoi ce très bel et érudit plaidoyer pour le latin publié en 2012 aux éditions Milles et une Nuits, qui réunit seize contributions d’universitaires, poètes, écrivains, traducteurs, philosophes et un homme d’Église, qui reprend un certain nombre de conférences qui se sont tenues sur la langue et la littérature latines au lycée Henri-IV et Louis-le-Grand, et qui continuent encore de se tenir chaque année ? Il répond à un constat qui est posé en termes d’inquiétudes autant que de vifs regrets. À commencer parce que l’enseignement de la langue, comme il se pratique aujourd’hui, ne permet pas de manière progressive et continue de raisonner sur la langue avec les outils nécessaires pour le faire, à savoir l’enseignement des bases du latin et de la phonétique historique. Les auteurs en appellent à une discipline qui ne sépare pas « la culture française de la culture du français. » Tout à l’inverse, c’est le latin qui est évincé de l’école, et ce même dans les filières littéraires. Bien plus surprenant et gênant, il est tout bonnement absent du concours du Capes de lettres modernes dont l’objet est de former des professeurs de français. Et il est optionnel pour l’agrégation de cette même filière. On choisit le latin contre le grec, ou l’inverse, ce qui ravive une querelle stérile entre les deux langues, comme le souligne sous des éclairages différents et percutants les auteurs de cet ouvrage, fruit d’une idée cultivée visiblement par la philosophie allemande à l’époque romantique. Comme s’il y avait une hiérarchie dans l’intelligence, la beauté ou la capacité des langues à nous aider à penser le réel et autoriserait à établir que l’allemand ou le grec sont langues de philosophie plus que le latin. L’enfermement identitaire ou l’exaltation d’un patrimoine contre un autre ne peut être qu’une vision erronée. Un lettré d’aujourd’hui ne saurait soutenir sans la conscience de son parti pris de telles thèses hasardeuses, comme le démontrent avec autant d’habileté que d’érudition Vincent Descombes et Denis Kambouchner. L’un se demande pourquoi ne pas enseigner le latin qui est resté encore vivant pour les philosophes à partir de leurs textes, c’est-à-dire ceux qui ont pensé en latin, comme Descartes, Leibniz, ou les auteurs scolastiques du Moyen-Âge, opérant une distinction entre le latin des auteurs et celui des forts en thème de la fin du XIXe siècle, que représentent les thèses de Bergson et de Durkheim. Par ailleurs, jusqu’à une période qu’il situe entre le XVIe siècle et le XVIIe, il estime qu’un dictionnaire de langue technique de la philosophie serait essentiellement latine avec seulement quelques renvois au grec. Il reprend un article de Leo Spitzer, « Milieu et Ambiance », traduit dans la revue Conférence, pour montrer que la technique de la nominalisation d’une langue, qui autoriserait à penser que l’allemand et le grec auraient directement accès à l’abstraction par leur syntaxe, leur capacité à faire entrer en langue la notion de divin en le substantivant, « das Göttliche » ou « to théion », n’est pas possible en latin en raison de sa syntaxe. Leo Spitzer démontre que l’on peut inventer, dans les possibles et les contraintes d’une langue, une autre manière d’y faire, en combinant l’article grec et le nom latin par exemple, comme le fait Spinoza. Leibniz et Thomas d’Aquin feraient de même, en passant par l’ancien français pour le dernier. Pour l’auteur, c’est ainsi la preuve qu’une langue technique philosophique est toujours possible à partir de ses ressources et de la connaissance d’autres langues, ce qui invalide l’idée de langue à proprement parler philosophique comme leur hiérarchisation. Plus pertinent serait de prendre en compte les difficultés de traduction d’une langue à une autre, plutôt que d’exalter la puissance philosophique d’une langue contre l’autre. Il rappelle par la plume de Hannah Arendt qu’autorictas ne trouve pas d’équivalent en grec, ce qui est une invitation au travail, à en penser les causes. En outre, il y aurait des latinismes philosophiques à repérer dans toutes les langues qui ont des conséquences philosophiques non négligeables. Cogitare, nous explique-t-il, est transitif en latin, mais ne l’est habituellement pas en français. Ainsi l’utiliser avec la syntaxe transitive, c’est lui donner des résonnances philosophiques bien particulières. Enfin, rappelle-t-il, les Romains avaient une manière de faire de la philosophie plutôt pratique, à travers l’art du discours public, qui combinait des techniques oratoires et rhétoriques afin de toucher le sens commun. Ces techniques n’ont pas existé sous forme écrite. Pour Denis Kambouchner, se poser la question de savoir si le latin est une langue de philosophie est tout simplement intempestif. Elle est évidemment une langue de philosophie, elle a été la langue de la philosophie des siècles durant en Europe, ce n’est qu’à partir de la Renaissance italienne et jusqu’au XVIIIe siècle que les langues vernaculaires en philosophie viennent concurrencer et/ou provoquer la tradition scolastique en latin, et s’en émanciper. Et l’auteur d’égrener des noms de philosophes de la fin de la Renaissance à l’Âge classique, qui ont écrit en français et en latin ou encore ont traduit des œuvres du latin. Si le grand Ramus écrit dans les deux langues, Montaigne écrit en français, mails il traduit du latin la « Théologie naturelle ». Francis Bacon écrit en anglais, puis en latin, de même que Descartes et Hobbes écrivent en français et en anglais leurs grandes œuvres – le Discours de la méthode et le Léviathan – puis en latin. Spinoza écrit son Éthique en latin en 1670, langue qu’il a apprise à vingt et un ans, après avoir appris l’hébreu, en plus du portugais, de l’espagnol et du néerlandais. Le latin n’a donc pas disparu des travaux en philosophie. En Allemagne, même après la Réforme, le latin continue à être langue de la science. Au XVIIIe siècle, certains philosophes continuent de penser et écrire en latin : Christian Wolff et Kant sont de ceux-là.

Ce cheminement dans l’histoire de la philosophie et ses grandes œuvres jette un sort définitif à l’idée que le latin ne serait pas langue de philosophie. L’auteur nous offre à comprendre pourquoi le latin a été minoré en tant que langue de philosophie. « Ce thème prend son sens dans une sorte de métaphysique de l’histoire, par rapport à une certaine idée de la pensée, qui est aussi une certaine idée de la culture. » Les idéalistes allemands, bientôt suivis de Heidegger, ont contribué à l’idée selon laquelle la pensée grecque était supérieure, parce qu’elle est première. Qui plus est, il la convoque à un moment « d’efflorescence » de l’histoire de l’Allemagne, établissant ainsi un parallèle avec la pensée grecque. « L’idée qui vient de Vico et de Herder est donc qu’à la langue est associée la totalité d’une culture, laquelle a son moment d’efflorescence dans l’histoire, et que le moment est venu pour les Allemands d’expérimenter cette efflorescence qui rappellera l’épanouissement de la philosophie et de la culture en Grèce antique. » Or hiérarchiser la valeur philosophique d’une pensée en fonction de son ordre d’arrivée semble une étonnante manière de faire de la philosophie, l’historicité ordonnerait ainsi qu’une langue est supérieure philosophiquement par rapport à une autre. L’auteur nous invite à relire des auteurs comme Wilfried Stroh et son ouvrage Le latin est mort, vive le latin ! ou encore Antonio Gramsci, penseur marxiste, qui dans ses Carnets de prison montre à quel point l’histoire se comprend mieux avec l’aide du latin, et d’en appeler de ses vœux à « garder la mémoire du latin » notamment pour que nous puissions continuer à lire et à bien lire.

La poésie, rarement sans le latin

Une belle place est réservée à la poésie dans ce recueil. Deux poètes témoignent de leur lien particulier à cette langue. Dans l’article « Macte animo, generose puer… », qualifié de causerie, Michel Deguy rappelle qu’il n’est pas latiniste, comme peut l’être par exemple Pascal Quignard qui peut l’écrire et le lire, mais montre comment il a puisé dans son éducation classique pour « l’écrituration » de ses poèmes, grâce à cette translatio entre le grec et le latin qui anime la philosophie autant que « le phrasé ». Si l’ablatif absolu ne le séduit pas, c’est parce qu’il lui préfère la subordination, particulièrement « que ». Son goût de l’inchoatif se traduit par son intérêt pour les mots en –escence, qui chez Proust équivalent à l’essence, réminiscence, réviviscence… Il affectionne également l’adjectif verbal, marque profonde de la présence du latin dans les épithètes en –ible et –able. Dans une éducation catholique, rappelle-t-il, le latin s’entendait à l’Église jusqu’au concile de Vatican II. Que Les Psaumes de Claudel traduits en vulgate étaient alors d’un grand recours pour lui ! Et d’évoquer son « éducation civique » par un enseignement de la philosophie qui faisait l’impasse sur la scolastique médiévale. Dans cette causerie bouillonnante où le goût de la grammaire, de la philologie, de l’étymologie et de la théologie a nourri le sujet parlant et écrivant, il conclut en amoureux des mots : « cette jouissance poétique, j’ai suggéré que c’est l’éducation latine et grecque qui me l’a donnée, et c’est cette éducation latine que j’ai voulu ici raconter ».

Pour Yves Bonnefoy, l’enseignement du latin est nécessaire à la démocratie, pour lutter contre les idéologies et leur usage de la langue, peu ou prou en lutte contre le temps historique et l’épaisseur de la langue. Ce qui exclut toute pensée réductrice ou repliée sur elle-même. Il suggère de l’enseigner autrement que ce qu’il a connu à son époque. En effet, il estime qu’une place plus grande que celle qu’ils avaient à l’époque antique était accordée à certains auteurs, comme Tite-Live. Préférer les textes à l’exaltation de nos origines – le choix des textes est essentiel - et sanctionner les élèves qui n’ont pas distingué le bouclier long du rond, à savoir scutum de clipeus, est sans intérêt pour donner le goût du latin. « Déculpabiliser l’ignorance des formes. En revanche, mettre les superbes mots fondamentaux des langues classiques au centre de l’attention. Et pour cela aussi lire les poètes. »

Victor Hugo parlait le latin à ses enfants et petits-enfants, apprend-t-on de Romain Vignest dans « Victor Hugo, latiniste et poète ». Si l’enseignement du latin occupe une place prépondérante sous l’Empire et la Restauration, comme André Chervel le rappelle, « l’enseignement scolaire ne connaît jusqu’en 1880 qu’une seule “discipline” au sens plein du terme : la pratique est l’imitation des auteurs classiques, latins surtout.[6] » Il semblerait que l’appétit de Hugo pour le latin ait été quoi qu’il en soit singulièrement gargantuesque, nourri également contre une certaine tradition scolaire, qui dissocie la forme et le fond, ne propose que des extraits de textes caviardés de ce qui contrevenait à la bonne morale et la religion, et qui ne vise non la profondeur des textes mais le simple exercice rhétorique. Le poète nait de cette intimité particulière avec le latin qu’il rencontre très tôt à l’école, comme il le dit si bien dans « Ce qui se passait aux feuillantines vers 1813[7] » :

Dès lors en attendant la nuit, heure où l’étude
Rappelait ma pensée à la grave attitude,
Tout le jour, libre, heureux, seul sous le firmament,
Je pus errer à l’aise en ce jardin charmant.
Contemplant les fruits d’or, l’eau rapide stagnante,
L’étoile épanouie et la fleur rayonnante,
Et les près et les bois, que mon esprit le soir
Revoyait dans Virgile ainsi qu’en un miroir.

Juvénal, Horace, Lucrèce et Virgile lui offriront des « paradigmes poétiques » qui traverseront son œuvre comme sa vision de poète, et l’auteur de cet article de conclure que Victor Hugo devrait bien nous éclairer dans nos lectures des Anciens, puisqu’il garde la trace de sa culture latine qui informe sa poésie mais se décode également à partir de la connaissance de la poésie latine. Le latin circule entre les mains des poètes et Victor Hugo « représente un romantisme héritier de l’esprit et des pratiques de la Renaissance. »

Dans « le jeu du latin dans la poésie anglaise », Michael Edwards rappelle que l’anglais est né de la fusion entre la langue germanique des Anglo-Saxons et le français des Normands, qui ont longtemps cohabité. Il montre comment ce double fonds historique et linguistique offre à la poésie anglaise une vaste possibilité de jeu à la fois syntaxique et sémantique, par le partage qu’opère cette double origine de la langue anglaise, et par la singularité induite dans sa manière de dire le monde. « Le fonds germanique sert avant tout à désigner ce que l’on trouve autour de soi et en soi, à atteindre les assises familières et quotidiennes de l’être, alors que la réflexion sur le monde se fait le plus souvent avec des mots du franco-latin. » Ainsi le choix des mots jamais innocent colore-t-il la poésie anglaise d’une tension entre « les hauteurs de la spéculation » et « le poids des choses.»

Après le Royaume-Uni, un article de Jean Canavaggio nous conduit en Espagne, sur les traces de Don Quichotte de la Mancha, ce roman polyphonique aux accents modernes entre autres par sa construction, montre comment son auteur est un humaniste, non au sens d’une acception qui serait celle qui réfère à ceux qui étudient le grec et le latin à l’université, mais parce qu’il est avant tout lecteur des œuvres de son époque. Cervantès, dont il est difficile de cerner dans le détail l’influence réel d’Érasme sur son oeuvre, a lu les Évangiles, et n’utilise jamais par hasard la citation latine.

De Virgile à Freud, la traversée d’un vers de L’Énéide

Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo, telle est l’épigraphe choisie par Freud pour L’interprétation des rêves. Célèbre vers de l’Énéide de Virgile, « si je ne sais fléchir les dieux d’en haut, je saurai mouvoir l’Achéron », ainsi traduit par Perret dans les Belles-Lettres, extrait d’une tirade où Junon, ennemie des Troyens, exprime sa colère contre Énée, qui a réussi à atteindre l’Italie et se prépare à fonder Rome. Elle décide donc de convoquer les forces infernales pour retarder ce projet. En 1797, Goethe et Schiller élisent Acheronta movebo comme titre de l’un des épigrammes satiriques du recueil les Xénies. Le vers complet est adopté également comme épigraphe par Ferdinand Lassalle au début de son ouvrage, La guerre d’Italie et le Devoir de la Prusse. Et Bismarck d’emprunter également ce vers à Virgile quand il évoque sa politique d’unification nationale. À la fin de son ouvrage, Freud commente ainsi la citation choisie : « Le réprimé dans notre âme, qui dans la vie de veille […] fut empêché de s’exprimer et fut coupé de la perception interne, trouve dans la vie nocturne, et sous la domination des formations et compromis, des moyens et des voies pour s’imposer à la conscience. » Dans l’édition de 1909, il ajoute : « Or l’interprétation du rêve est la via regia menant à la connaissance de l’inconscient dans la vie d’âme. » Dans son article, « je mettrai en branle l’Achéron », Jacques le Rider propose une lecture du choix de Freud à travers deux ouvrages. Dans Vienne fin de siècle, Carl E. Schorske retrace brillamment, nous dit-il, l’itinéraire de ce vers de Schiller jusqu’à Freud, en passant par Lassalle et Bismarck. En effet, pour Schorske, il y a entre les deux hommes quelques passerelles : « la haine de la Rome catholique et de la dynastie des Habsbourg vues comme des bastions de la réaction, le lien entre Garibaldi et les nationalistes hongrois, agents politiques du libéralisme, et, comme dans l’affrontement rêvé de Freud avec le comte Thun [Schorske fait allusion à un rêve de Freud raconté et analysé dans L’interprétation des rêves], l’adhésion au nationalisme allemand contre l’Autriche aristocratique. Lassalle, lui aussi jouait avec les forces refoulées, en l’occurrence les forces révolutionnaires populaires. […] Dans un autre rêve raconté dans L’interprétation des rêves, “Autodidasker”, où intervient Lassalle, Freud confrontait la psychanalyse et la politique. » L’autre ouvrage qu’il nous invite à lire est celui de Jean Starobinski, « Acheronta movebo. Réflexion sur l’épigraphe de L’interprétation des rêves » qui analyse l’intertexte de Virgile présent dans l’ouvrage fondamental de Freud. L’auteur montre que Freud se réfère également à la descente aux enfers d’Énée avec la Sybille de Cumes, à sa katabasis. Pour Jacques le Rider, si on laisse le rapprochement politique entre Lassalle et Freud, ce vers est avant tout métaphorique de la psychanalyse, les dieux d’en haut et les forces d’en bas se trouvent réunis, en ce que d’un côté l’analyste interprète les idéaux et la culture de l’époque, et de l’autre il met en branle les forces refoulées de l’inconscient. Freud convoque à nouveau ce vers pour son ouvrage Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique en 1914 : «  Je ne puis pour conclure que formuler le souhait que le destin octroie une confortable remontée à tous ceux pour qui le séjour dans le monde souterrain de la psychanalyse est devenu cause de malaise. Puisse-t-il être accordé aux autres de conduire à leurs termes sans être importunés leurs travaux dans les profondeurs ! » Par ailleurs, un autre point commun est à souligner, la descente aux enfers d’Énée et l’auto-analyse de Freud leur ont permis de rencontrer leur père, l’un enseigne le chemin à son fils, le légitime, l’autre venge son père des humiliations nazies, le réhabilite symboliquement.

Remi Brague propose d’emprunter un temps « la voie romaine » pour y déclamer tout ce que nous lui devons : une belle littérature, une meilleure connaissance de l’orthographe des mots de la langue française, puisque ils en sont issus pour la plupart, son utilité pour l’apprentissage des langues romanes, au Moyen Âge, le latin représente notre socle commun européen, nous conviant à lire l’ouvrage de Curtius, La littérature européenne et le Moyen Âge latin, qui montrent que les littératures européennes puisent leurs sources dans les littératures antiques, par la transmission du Moyen Âge latin, et qu’il a été la langue des élites intellectuelles à cette époque, de liturgie jusqu’au concile du Vatican II. Il rappelle au passage que le programme Erasmus qui permet d’aller étudier dans toute l’Europe et au-delà, n’a rien de nouveau en soi, puisqu’au Moyen Âge il n’en allait pas autrement. Cependant, il quitte la voie romaine pour monter comment au XXI siècle, le véhiculaire international est désormais l’anglais, que peut-être le souci de ce passé ne concerne qu’un petit cénacle éclairé, que considérer les Romains comme nos seuls ancêtres, c’est en oublier d’autres, c’est mettre également de côté l’apport grec d’une grande vitalité philosophique, mathématique et politique. Finalement, il serait préférable de considérer les Anciens comme autres à nous-mêmes, auxquels nous avons choisi de nous référer, et que connaître une culture n’est pas donnée, mais un travail qui engage sur son chemin. À partir de là, il y a de nombreux autres desquels nous pouvons apprendre, au-delà de l’Antiquité classique et du Moyen-Âge, même s’ils ont commencé par nous en montrer le chemin, ce qui ne les exclut nullement.

John Scheid reprend l’idée d’altérité dans son article « les Dieux des Romains », en développant un autre point de vue, notamment en montrant que la divinité et la transcendance étaient autres. Et de conclure, que comme nous utilisons encore le vocabulaire et les concepts du latin, « pour cette raison […] la religion et la théologie romaines sont un excellent instrument et pour apprendre le respect de l’altérité. »

Quant à Monseigneur Turek, il explique l’évolution longue et complexe de l’usage du latin dans les documents de la Curie romaine jusqu’à aujourd’hui. Il s’inquiète de ce que deviendra l’usage du latin : « On a l’impression que la tendance générale est de réduire l’usage du latin à l’Église, où un nombre décroissant de religieux et de laïcs réussissent à comprendre et surtout à utiliser le sermo latinus. De fait l’édito typica des documents énumérés […] représente de plus en plus rarement une base d’étude pour la réflexion théorique, et encore moins pour la réflexion théologique. »

En négligeant « les avatars linguistiques et littéraires d’un français qui s’est édifié sous l’égide et la tutelle éclairée de la langue latine », c’est « le roman familial » qui est bradé plaide la co-responsable. Oui, il est vrai, même si cet ouvrage par son enthousiasme et son érudition soulève l’envie de refaire du latin simplement par goût. Et quelques mots encore, à propos d’une expérience récente, un jeune élève de collège qui décidément avait bien des difficultés pour s’orienter dans ses cours de français à l’école, commençait à trouver des points de repères solides grâce à ses cours de latin, ce qui l’avait considérablement aidé à être moins angoissé face au français.

 

Elise Clément

Sans le latin...sous la direction de Cécilia Suzzoni et Hubert Aupetit, Paris, Editions Mille et une nuits, coll. "Essais", 2012

 

 


[1] Toutes les références d’écrivains, de poètes ou philosophes citées sont extraites de l’ouvrage Sans le latin..., sous la direction de Cécilia Suzzoni et Hubert Aupetit, Paris, Editions Mille et une nuits, coll. "Essais", 2012.

[2] Cécilia Suzzoni est présidente de l’Association le Latin dans les Littératures Européennes – en sigle ALLE –, aujourd’hui elle est professeur honoraire de la Chaire supérieure au Lycée Henry-IV, Hubert Aupetit en est le secrétaire, il enseigne en classes préparatoires littéraires le français. Fondée au printemps 2008 par les professeurs des classes littéraires des lycées Henri-IV et Louis-le-Grand à Paris, « son but est de promouvoir la reconnaissance du latin comme lien constitutif avec le français et sa littérature ainsi que la part évidente et forte qu’il tient, à titre de substrat commun et nourricier, dans le patrimoine des littératures européennes. […]L’ALLE n’est pas une association disciplinaire : elle défend un latin œcuménique, au service de toutes les disciplines de la mémoire et du langage. » (https://sites.google.com/site/sanslelatin/)

[3] L’État de la Cité du Vatican est plurilingue. Le latin est la langue juridiquedu Saint-Siège et de l’Église Catholique romane, l’italien celle de l’État de la cité, le français celle de la diplomatie du Saint-Siège, et la langue allemande, celle de l’armée et des Gardes suisses.

[4] L’auteur précise qu’il faut entendre nature, comme curieux de la nature.

[6] Cf. André Chervel, Les auteurs français, latins et grecs au programme de l’enseignement français de 1800 à nos jours, INRP-Publications de la Sorbonne, 1986.

[7] Les Rayons et les Ombres, XIX, « Ce qui se passait aux Feuillantines cers 1813 » (le poème date de mai 1839, le recueil de mai 1840)

Commentaires

Schola Nova

L'immersion est une chose excellente, et dans l'école que j'ai fondée en Belgique en 1995 (Schola Nova), où on parle le latin européen, l'immersion facilite énormément la tâche.
85% de notre littérature occidentale est rédigée en latin. On l'ignore trop souvent à cause de la frustration de la Francie occidentale quant à sa participation à l'empire...
Je dois à la pratique du latin vivant non seulement la lecture mais la publication de mes traductions de textes anciens faites presque à la vitesse de la lecture. Cela m'aurait été impensable auparavant, malgré de bonnes études au collège.
C'est pourquoi j'invite tous ceux qui désirent s'intruire traditionnellement à venir me rejoindre (ou à rejoindre des écoles équivalentes, bien sûr!)

Pr Stéphane Feye
Schola Nova - Humanités Gréco-Latines et Artistiques
www.scholanova.be
www.concertschola.be
www.liberte-scolaire.com/.../schola-nova