J.G. Fichte - extrait - L'attachement à la patrie

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Par conséquent, si l’homme supérieur croit ainsi à la pérennité de son activité, même sur cette terre, c’est qu’il espère que le peuple dont il est lui-même sorti ne cessera jamais d’exister avec toute son individualité, par application de cette loi cachée, sans qu’un élément hétérogène, étranger à l’ensemble de cette législation, puisse jamais s’y introduire pour le corrompre. Cette individualité est le principe éternel auquel il confie l’éternité de son moi et de activité ; c’est l’éternel ordre de choses où il place sa propre éternité. Il lui faut, de toute nécessité, vouloir cette pérennité, qui seule le dégage et lui permet de transformer le court espace de sa vie terrestre en une vie devant toujours durer ici-bas. Cette croyance, cet effort pour créer quelque chose d’impérissable, cette idée qui lui fait comprendre sa propre vie comme une vie éternelle, constituent le lien qui le rattache étroitement à sa propre nation, et par celle-ci, à l’humanité toute entière, dont les besoins trouvent à tout jamais place dans son cœur élargi. L’amour qu’il a pour son peuple a un double aspect : il est fait, en premier lieu, d’estime, de confiance. L’individu se trouve heureux et fier de son origine. Il s’est manifesté chez lui un principe divin qui s’est ensuite répandu dans le monde par le moyen de l’élément originel sous lequel il a daigné se cacher ; si bien que ce principe divin continuera toujours à se manifester. Cet amour devient, en second lieu, actif et agissant, capable de se sacrifier pour le peuple. La vie comme telle ou comme continuation de l’existence changeante, n’a du reste jamais eu de valeur aux yeux de cet homme qui ne voyait en elle que la source de ce qui dure ; or, cette durée ne lui est garantie que par la pérennité indépendante de sa nation ; pour sauver sa nation, il doit même être prêt à mourir, afin qu’elle vive et que lui-même continue en elle la seule existence qu’il ait jamais souhaitée.

Il en est ainsi. Pour être de l’amour véritable et non point une appétence passagère, l’amour ne peut s’attacher à quelque chose de périssable ; il lui faut un élément éternel pour s’éveiller, s’enflammer et se reposer enfin. L’homme ne saurait s’aimer lui-même, ni s’estimer, ni s’approuver, à moins de se considérer comme un principe éternel. A plus forte raison ne saurait-il aimer quelque chose d’étranger, à moins qu’il ne le fasse entrer dans l’éternité de sa croyance et de son esprit et ne l’y rattache définitivement. Quiconque ne commence point par se considérer comme éternel, est incapable d’amour, incapable d’aimer une patrie qui n’existe même pas pour lui. Celui pour qui la vie invisible, mais non point la vie visible, apparaît comme éternelle, peut bien avoir un ciel, qui lui servira de patrie ; mais il ne saurait avoir de patrie terrestre, puisque celle-ci ne se révèle que sous les apparences de l’éternité, mais de l’éternité rendue visible et tangible : il lui est donc impossible d’aimer sa patrie. L’homme qui n’a pas reçu en partage cette patrie est bien à plaindre ; mais celui qui l’a reçue en partage, celui dans le cœur de qui le ciel et la terre, le monde invisible et le monde visible se pénètrent intimement pour lui créer un ciel réel et véritable, celui-là combat jusqu’à la derrière goutte de son sang, pour transmettre à ses descendants, dans toute son intégrité, ce précieux trésor.

Fichte, Discours à la nation allemande, Discours II, traduction J .Molitor, Costes, Paris, 1923, p. 124-125.