J.G. Fichte - extrait - L'ancienne et la nouvelle éducation

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 [La connaissance] forme donc un élément essentiel de la culture qu’il s’agit d’acquérir ; il n’en reste pas moins vrai que l’éducation nouvelle ne se propose pas cette connaissance comme but direct, mais que celle-ci vient par surcroît. L’ancienne éducation, au contraire, se proposait avant tout la connaissance, et même une connaissance nettement déterminée. La différence est grande d’ailleurs entre l’espèce de connaissance que la nouvelle éducation amène par surcroît et celle que l’ancienne poursuivait directement. La première fait connaître les lois qui régissent toutes les manifestations possibles de l’activité spirituelle. L’élève, qui essaie, par exemple, dans le jeu libre de son imagination, de délimiter un certain espace par des lignes droites, exerce son activité spirituelle qui vient ainsi d’être éveillée. Et quand il s’aperçoit au cours de ces tentatives qu’il faut au minimum trois lignes droites pour délimiter un espace, ce résultat n’est que la connaissance accessoire d’une activité toute différente, c’est-à-dire de l’intelligence qui trace des limites à la libre faculté d’abord mise en éveil. De prime abord, cette connaissance réalise donc une connaissance générale, rigoureusement nécessaire, suprasensible, supérieure à toute expérience ; englobant d’avance toute expérience ultérieurement possible. L’ancienne éducation, par contre, n’envisageait d’ordinaire que les propriétés régulières des choses ; elle les prenait telles qu’elles étaient, n’essayait pas de nous en indiquer la raison, nous apprenait à y croire, à les noter, sans plus amples informations ; elle faisait uniquement appel, pour guider ses élèves, à la mémoire qui est simplement au service des choses, si bien que jamais personne ne pouvait même soupçonner que l’esprit est en somme le principe primitif et autonome de toutes choses (…). Cette nature de l’ancien enseignement nous fait comprendre deux faits ; d’une part elle nous explique pourquoi, jusqu’à nos jours, l’élève mettait si peu de bonne volonté, pourquoi il apprenait si lentement de simples rudiments, pourquoi il fallait suppléer au charme qui faisait défaut à l’étude par l’appoint de mobiles étrangers (…). La mémoire, quand vous la mettez à contribution pour elle-même au lieu de la faire servir à quelque autre but, est pour l’âme un souffrance plutôt qu’une activité ; faudra-t-il donc s’étonner que l’élève ne s’y soumette qu’à contre-cœur ? La souffrance qu’on lui infligeait n’était nullement compensée par la connaissance de sujets qui, malgré toutes leurs qualités, lui étaient totalement étrangers et ne lui offraient pas le moindre intérêt. Pour vaincre son antipathie, il fallait donc faire miroiter à ses yeux l’utilité future de ces connaissances, lui répéter qu’elles lui étaient indispensables pour gagner sa vie et conquérir les honneurs ; il fallait même lui montrer les punitions et les récompenses toujours prêtes. Dès le début, la connaissance était donc posée en servante du bien-être matériel ; cette éducation dont nous nous étions contentés de stigmatiser l’objet comme incapable de déveloper le véritable sentiment moral, se voyait forcée d’aller plus loin : pour avoir prise sur l’élève, il lui fallait implanter et cultiver chez lui la corruption morale et lier ses intérêts au progrès même de cette corruption.

 

Fichte, Discours à la nation allemande, Discours II, traduction J .Molitor, Costes, Paris, 1923, p. 26-28.