J.G. Fichte - extrait - L'éducation à la moralité

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L’ancienne éducation, il faut bien l’avouer, (…) n’a jamais manqué de proposer à ses disciples quelque type de mentalité religieuse, morale, conforme à la loi, source d’ordre et de bonnes mœurs ; elle a même parfois exhorté ses élèves à réaliser ce type dans leur vie. Mais, sauf de très rares exceptions, tous les bénéficiaires de cette éducation, a lieu d’obéir à ces représentations et à ces exhortations morales, n’ont fait que suivre leur égoïsme naturel, grandi sans la moindre aide de la pédagogie. Et remarquez que ces exceptions ne pouvaient avoir leur origine dans cette éducation, puisque dans cette hypothèse elles auraient dû englober tous les enfants instruits à la même école ; c’est donc ailleurs qu’il convient d’en rechercher les causes. Et cet ensemble nous fournit la preuve évidente que l’éducation en question peut meubler la mémoire de certains mots, de certaines locutions, imprégner l’imagination froide et insensible de quelques images vagues et pâles, mais qu’elle n’a jamais réussi à peindre l’ordre moral du monde avec suffisamment de chaleur pour éveiller chez les élèves l’amour ardent, la nostalgie de cet ordre moral, cette émotion profonde devant laquelle l’égoïsme disparaît comme les feuilles mortes au souffle du vent. Par suite, cette éducation n’a jamais pénétré jusqu’à la racine réelle de la vie psychique et physique. Et cette racine, négligée par l’éducation aveugle ou impuissante, a poussé n’importe comment ; si les fruits en furent bons, il faut l’attribuer à une faveur toute spéciale de la Providence, car dans la majorité des cas ils furent mauvais (…). [La nouvelle éducation] devra compléter l’ancienne éducation en pénétrant jusqu’à la racine de la vie psychique et physique ; au lieu de faire de la culture, de développer certaines facultés de l’homme, c’est l’homme lui-même qu’elle devra former ; au lieu de faire de la culture un bien quelconque, elle devra en faire un élément constitutif de la personne même de l’élève (…).

Mais on aurait pu m’objecter, et la plupart des partisans de l’ancienne éducation n’y ont point failli : « Tout ce que l’on peut demander à un système d’éducation, c’est qu’il indique au disciple où est le bien et qu’il l’engage consciencieusement à le poursuivre. L’élève suit ces indications ou ne les suit pas : ceci est son affaire et n’implique que sa propre responsabilité. Il a en effet une libre volonté que nulle éducation ne saurait lui ravir ». Afin de préciser davantage l’éducation que j’imagine je répondrai : en reconnaissant ainsi la libre volonté de l’élève, en y comptant sans cesse, l’ancienne éducation a commis sa première erreur et fait l’aveu manifeste de son impuissance et de sa nullité. Elle avoue qu’après ses efforts les plus vigoureux la volonté n’en continue pas moins à rester libre, c’est-à-dire à flotter indécise entre le bien et le mal. Par là-même elle avoue qu’elle ne sait, ne veut et ne désire en aucune façon former la liberté, ni par suite l’homme lui-même, puisque la volonté constitue réellement l’essence intime de l’homme ; elle avoue qu’à son jugement pareille tâche est impossible. La nouvelle éducation, au contraire, aura pour unique raison d’être d’anéantir intégralement la liberté dans le terrain soumis à son influence, d’y substituer la nécessité rigoureuse, l’impossibilité de se déterminer différemment ; elle créera de la sorte une volonté à laquelle nous pouvons nous fier en toute tranquillité (…).

Il faut former [l’individu] tout entier, le former de telle sorte qu’il ne puisse vouloir que ce que vous voulez qu’il veuille.

 

J. G. Fichte, Discours à la nation allemande, Discours I et II, traduction J .Molitor, Costes, Paris, 1923, p. 12-13 et 19-20.