Jean-Louis Fabiani - extrait - Les philosophes de la république (1988)

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Dans Les philosophes de la république, Jean-Louis Fabiani analyse de manière passionnante les conditions institutionnelles de production du discours philosophique pendant les débuts de la IIIe République. Dans une inspiration bourdieusienne, avec nuance et sans parti pris, il montre comment certains thèmes récurrents du débat sur l'enseignement de la philosophie étaient dès le début présent, et ne se comprennent que dans le cadre d'une défense de la place de la philosophie dans le champ scolaire.

Nous reproduisons ici certains passages de l'introduction.

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S’il n’est de philosophia que perennis, si tout philosophe digne de ce nom travaille pour l’éternité, (« En philosophie, il n’y a pas de morts, disait, après d’autres, Etienne Gilson), il est de moments où cette éternité se décompose ou se recompose, se constitue ou se reconstitue. C’est le cas de la période qui s’étend des débuts de la Troisième République à la veille de la Première Guerre mondiale : la philosophie devient pour l’essentiel une activité universitaire, la production philosophique dépend de manière croissante de l’organisation du savoir. Les professeurs, dans le même temps, revendiquent leur autonomie par rapport à l’appareil d’Etat. La libéralisation idéologique qui caractérise la République favorise l’émergence du thème de la nécessaire liberté du professeur, toujours associé à celui de la mort de la philosophie d’Etat (Victor Cousin est enterré tous les jours). L’hagiographie professionnelle continue de trouver dans cette période ses héros et ses modèles (Lagneau, Alain, Bergson, etc.) : on considère que les professeurs sont écoutés et respectés ; on y voit comme l’âge d’or de la philosophie universitaire.

Il y a donc une contradiction apparente entre le discrédit dans lequel est tombé la philosophie française du tournant du siècle et la piété qui s’attache encore à certaines figures, sans doute plus célébrées que lues, au sein du monde professoral : 1900, c’est, inextricablement, un âge noir et un âge d’or pour la philosophie. Comment rendre compte de cette image ambiguë ? Il faut en chercher l’explication dans la transformation de la définition sociale de l’activité professorale caractéristique de la fin du XIXe siècle : le professeur de philosophie peut accéder, sous certaines conditions, à la dignité de philosophe (…).

L’univers philosophique est entièrement organisé autour de la classe de philosophie, qui trouve sa place lors de la dernière année d’études secondaires ; l’enseignement supérieur a pour mission essentielle de reproduire le corps professoral des lycées et des collèges. Une telle particularité de l’insertion de la discipline dans le système de l’enseignement est, sous la Troisième République, l’héritage du passé. Elle n’en fait pas moins l’objet de justifications régulières de la part des professeurs de philosophie, qui y voient, à quelques exceptions près, une forme particulièrement adaptée à la nature et aux fonctions du discours philosophique. La philosophie est la discipline de couronnement des études secondaires. Derrière cette revendication toujours réaffirmée, il y a beaucoup plus qu’un lieu commun pour discours de distribution de prix : on y décèle l’inscription d’une hiérarchie ontologique dans une configuration scolaire. L’ordre pédagogique reproduit, à travers un dispositif onto-encyclopédique, l’ordre du savoir. Créateur et professeur : plus tout à fait répétiteur, mais pas encore véritable auteur, le philosophe universitaire du tournant du siècle exprime les tensions et les ambigüités d’une redéfinition sociale en train de s’opérer (…). « Philosophe pour classes terminales » : en 1900, ce n’est pas encore une injure, mais ce n’est sans doute plus un idéal. C’est sans doute dans la perception de cette tension entre les deux définitions de l’activité (le pédagogue fils du programme et le créateur fils de ses œuvres) qu’il faut chercher la raison du mélange de fascination et de répulsion que nous éprouvons aujourd’hui pour la philosophie de la Troisième République. Fascination pour la représentation d’une activité professorale qui conquiert sa légitimité à travers la constitution d’une véritable communauté professionnelle, autour de revues et de sociétés savantes. Répulsion pour l’image de l’idéologue officiel (…).

Une étude sur la genèse de la philosophie française s’expose inévitablement aux sarcasmes et aux dénégations des philosophes. La définition d’une histoire philosophique de la philosophie rend impensable la possibilité même d’une genèse empirique de cette discipline (…). Il est significatif que les historiens des mentalités et de la culture, si soucieux à l’ordinaire de découvrir et d’annexer de nouveaux objets, ne se soient jamais risqués à la plus petite incursion dans ce domaine. Avec constance, les philosophes assimilent toute tentative d’histoire sociale de leur discipline à une anti-philosophie. Cette attitude n’est pas nouvelle : les métaphysiciens de la Revue de métaphysique et de morale avaient déjà cru reconnaître dans le Durkheim analyste de l’institution philosophique un ennemi mortel. La défense de la philosophie contre ses adversaires a fini par constituer un genre, qui est loin d’être mineur : c’est au tournant du siècle, au moment où la naissance et le développement des sciences sociales ont été perçus comme une menace pour les ambitions législatrices de la philosophie dans le domaine anthropologique, qu’ont été fixées les règles de ce discours défensif. Les professeurs qui montent aujourd’hui en première ligne pour défendre leur discipline et réaffirmer son irréductibilité à toute forme de détermination sociale mettent en œuvre des notions qui ne sont pas autre chose que la cristallisation des luttes universitaires passées (…).

La critique de la philosophie des professeurs par les professeurs eux-mêmes est également un genre très répandu : elle est souvent révélatrice du malaise de la profession ou exprime une forme de distance au rôle caractéristique du rôle lui-même ; elle ne saurait pour autant tenir lieu d’analyse de l’institution.

Parler de la philosophie, c’est oublier, comme nous y invite la représentation éternitaire et purifiée de la discipline, qu’il s’agit d’un champ de luttes dont l’enjeu principal est le monopole de la définition légitime de l’activité : c’est ce qui explique que les philosophes qui occupent une position marginale ou relativement dominée sont souvent conduits à mettre en question le tour anhistorique pris par l’histoire de la philosophie et à proposer, au moins à l’état d’esquisse, une objectivation des pratiques disciplinaires (…).

Il est significatif que les tentatives les plus systématiques d’objectivation de l’institution philosophique aient accompagné, depuis la fin du XIXe siècle, les avancées les plus décisives dans le domaine des sciences sociales. On a souvent vu dans les analyses sociologiques de la philosophie un effort pour déloger la discipline dominante de sa position royale, pour la découronner, et asseoir ainsi les bases d’un impérialisme sociologique : il est vrai qu’est présent dans le travail d’Emile Durkheim le souci d’autonomiser la sociologie en lui garantissant un objet spécifique distinct de la philosophie, mais aussi en soulignant le caractère partiel de la saisie philosophique d’objets devenus sociologiques (l’éducation, la religion, la connaissance) (…).

Une recherche sur la genèse historique de la philosophie française exige que l’on saisisse un certain état de la philosophie objectivée, c’est-à-dire l’ensemble des thèmes et des problèmes constitués à un moment donné comme philosophiques. C’est à partir de ce répertoire matérialisé dans des programmes, des topoï, une langue commune, des façons de faire et des normes de présentation de soi qu’on peut tenter de reconstruire l’espace des possibles à l’aide duquel on parvient à lire une œuvre ou à analyser une stratégie. L’histoire philosophique de la philosophie installe les hommes et les œuvres dans un univers déréalisé et purifié de toutes les traces de conflits, de censures et de prescriptions. En imposant la représentation légitime d’une communauté fictive et intemporelle, elle contribue puissamment à faire oublier que les lieux communs et la langue commune constituent la retraduction, dans la logique spécifique d’un champ, d’objets du monde social. La première tâche pour une histoire sociale de la philosophie est bien de réinstaller la « société des esprits philosophiques » dans le monde réel (…). Dans un tel système de relations, les philosophes ne sont pas tous égaux devant la philosophie : il existe, en dépit de l’affirmation réitérée d’une communauté  philosophique, des types de rétribution et des chances de carrière extrêmement variables (…).

Les difficultés de l’exercice du métier de professeur de philosophie au cours des années soixante-dix m’ont conduit à chercher à éclairer l’impensé d’une pratique professionnelle qui cessait brusquement d’aller de soi au moment où il fallait enseigner la discipline du couronnement à un public scolaire que rien n’avait préparé à la recevoir et qui n’en connaissait pas le prix.

Jean-Louis Fabiani, Les philosophes de la république, Introduction (Les éditions de Minuit, 1988).