Jacques Rancière - extrait du "Maître ignorant"

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Ce livre de Jacques Rancière est une réflexion sur l’expérience menée par Philippe Jacotot au début du XIXe siècle. Nommé professeur à l’université de Louvain, Jacotot, qui ne parle pas flamand, demande à ses étudiants flamingants et non francophones de rédiger un commentaire de Télémaque de Fénélon en français, avec pour seul appui une édition bilingue récemment publiée. Il est surpris par la qualité de ces commentaires, ce qui le conduit à remettre radicalement en cause  les catégories d’analyse communément admises et  les méthodes traditionnelles de l’enseignement.

 

Les élèves avaient appris sans maître explicateur, mais non pas pour autant sans maître. Ils ne savaient pas auparavant, et maintenant ils savaient. Donc Jacotot leur avait enseigné quelque chose. Pourtant il ne leur avait rien communiqué de sa science. Donc ce n’était pas la science du maître que l’élève apprenait. Il avait été maître par le commandement qui avait enfermé ses élèves dans le cercle d’où ils pouvaient seuls sortir, en retirant son intelligence du jeu pour laisser leur intelligence au prise avec celle du livre. Ainsi étaient dissociées les deux fonctions que relie la pratique du maître explicateur, celle du savant et celle du maître. Ainsi s’étaient également séparées, libérées l’une par rapport à l’autre, les deux facultés en jeu dans l’acte d’apprendre : l’intelligence et la volonté. Entre le maître et l’élève s’était établi un pur rapport de volonté à volonté : rapport de domination du maître qui avait eu pour conséquence un rapport entièrement libre de l’intelligence de l’élève à celle du livre – cette intelligence du livre qui était aussi la chose commune, le lien intellectuel égalitaire entre le maître et l’élève. Ce dispositif permettait de désintriquer les catégories mêlées de l’acte pédagogique et de définir exactement l’abrutissement explicateur. Il y a abrutissement là où une intelligence est subordonnée à une autre intelligence. L’homme – et l’enfant en particulier – peut avoir besoin d’un maître quand sa volonté n’est pas assez forte pour le mettre et le tenir sur la voie. Mais cette sujétion est purement de volonté à volonté. Elle devient abrutissante quand elle lie une intelligence à une autre intelligence. Dans l’acte d’enseigner et d’apprendre il y a deux volontés et deux intelligences. On appellera abrutissement leur coïncidence. Dans la situation expérimentale créée par Jacotot, l’élève était lié à une volonté, celle de Jacotot, et à une intelligence, celle du livre, entièrement distinctes. On appellera émancipation la différence maintenue des deux rapports, l’acte d’une intelligence qui n’obéit qu’à elle-même, lors même que la volonté obéit à une autre volonté.

 

Jacques Rancière, Le maître ignorant, Fayard, Paris, 1987, p. 25-26

Commentaires

Etudiant / Enfant : même combat?

Les expériences de Jacotot relatées par J. Rancière ont eu lieu à l'Université - Jacotot avait affaire à de jeunes adultes déjà largement éduqués! comment prendre au sérieux une extrapolation générale des interprétations de cette expérience à l'ensemble de l'école (dès 3 ans...)? Si l'explication est abrutissante, et si la pédagogie véritable c'est la rencontre de deux volontés, alors je ne comprends plus du tour ce qu'un enfant a affaire là-dedans.